CHAPITRE
16
HUIT MILLIONS D'EUROS
Après sept heures inconfortables passées dans le ventre du vieil avion russe, Ning posa avec soulagement le pied sur le sol kirghiz. Le soleil se couchait sur la piste située dans une vallée encaissée. À la vue des montagnes environnantes, elle se félicita de n'avoir pu assister à l'atterrissage en raison de l'absence de hublots.
Dandong était une cité en perpétuelle mutation, si bien qu'aucun bâtiment ne demeurait debout assez longtemps pour laisser apparaître le moindre signe de décrépitude. L'aérodrome de fret de Bichkek offrait un tout autre spectacle. Soumise aux hivers les plus rigoureux, la piste était zébrée de fissures. Une citerne de carburant calcinée gisait près de carcasses d'avions dépouillées de leurs ailes et de leurs moteurs. Les bâtiments alentour, constitués de parpaings nus, étaient coiffés de toits ondulés composés d'amiante et de ciment.
Quatre employés aux cheveux grisonnants se tenaient à proximité de l'avion-cargo, les mains dans les poches.
- Nous ne savons pas où aller, expliqua timidement Ning en anglais.
Les individus lui lancèrent un regard vide. Dimitra dévala les marches de l'appareil.
- Il va falloir marcher jusqu'au Kremlin. Ils s'occuperont de vous, là-bas.
Bagages à l'épaule, Ingrid et Ning la suivirent jusqu'à un immeuble de six étages.
- On l'appelle ainsi parce que la plupart des pilotes qui y séjournent sont russes, expliqua Dimitra en poussant la porte du bâtiment.
Elles entrèrent dans une pièce meublée de fauteuils en skaï et de vieilles machines à sous. L'air empestait le tabac froid, la bière et l'urine.
- Personne ne nous attend ? demanda Ingrid.
Maks, le copilote, leur emboîta le pas. Dimitra haussa les épaules.
- Tout ce que je sais, c'est que nous volons depuis des jours et que nous sommes complètement crevés, soupira-t-elle. Nous allons filer dans nos chambres, si ça ne vous dérange pas.
Lorsque les deux pilotes eurent gravi l'escalier menant au premier étage, Ingrid et Ning remarquèrent qu'un homme gisait sans connaissance au pied d'une machine à sous. Dans un angle de la salle, des Russes et des Kirghiz, reconnaissables à leurs cheveux noirs et à leurs yeux bridés, disputaient une partie de poker.
- Quel trou à rats, lâcha Ingrid à voix basse. Cet endroit me rappelle le premier club de ton père, là où j'ai commencé ma carrière de danseuse.
Ning n'avait qu'une très vague idée de l'endroit que venait d'évoquer sa mère adoptive, mais elle ne souhaitait pas en savoir davantage. Elle était restée éveillée pendant près de vingt heures, et elle souffrait d'une violente migraine, conséquence du vacarme produit par les moteurs de l'avion.
Elles prirent place dans un vieux canapé, à l'écart des joueurs et des machines à sous. Ning fit glisser la fermeture Éclair de sa combinaison de ski puis s'étendit sur le flanc, la tête sur l'épaule d'Ingrid. En dépit de l'inquiétude que lui inspiraient le bâtiment et ses occupants, elle s'endormit comme une masse.
Lorsqu'elle s'éveilla en sursaut, Ning découvrit avec stupéfaction qu'elle était couchée sur la banquette d'un véhicule. Un sapin désodorisant suspendu au rétroviseur intérieur dansait au gré des secousses imprimées par la chaussée mal entretenue. Elle remarqua le pistolet automatique glissé dans la ceinture du conducteur. C'était l'individu qu'elle avait vu étendu dans le vestibule du « Kremlin ». Alors, elle réalisa que ses poignets étaient entravés par des menottes.
Epouvantée, elle leva la tête et constata qu'on lui avait ôté ses chaussures et sa combinaison. Une corde de nylon orange enserrait ses jambes.
Le jeune homme assis sur le siège passager lança quelques mots en russe puis se tourna vers Ning. Âgé d'environ seize ans, il affichait un air malfaisant. Sa nuque était ornée d'un tatouage en alphabet cyrillique.
Ingrid ne se trouvait pas dans le véhicule. Ning tenta d'articuler une question, mais des mots inintelligibles jaillirent de sa bouche. Ses lèvres étaient paralysées, comme si elle sortait du cabinet d'un dentiste. Elle ignorait si on l'avait frappée au visage ou si elle avait été droguée.
Le conducteur s'exprima dans un anglais teinté d'un fort accent kirghiz.
- Tu es réveillée, ma mignonne? ronronna-t-il. Sacrée surprise, pas vrai ? Dorénavant, tu réfléchiras à deux fois avant de t'en prendre à Kuban.
L'homme n'avait quitté la route des yeux que quelques secondes, mais Ning avait eu le temps d'apercevoir sa lèvre supérieure souillée de sang séché.
- Kuban ? C'est vous ? Vous dites que je vous ai frappé ? Elle eut beau se creuser la cervelle, elle ne se souvenait que d'être entrée dans le bâtiment et s'être blottie contre sa mère.
- Un peu, que tu l'as frappé, ricana l'adolescent assis à l'avant. Direct dans le pif.
- La ferme, gronda le conducteur.
Ning reprenait peu à peu ses esprits. Le véhicule roulait lentement dans une zone bâtie de constructions semblables à celles qu'elle avait aperçues aux abords de la piste d'atterrissage. La plupart étaient abandonnées.
Lorsque la voiture se fut immobilisée, l'adolescent ouvrit la portière arrière. Ning découvrit une cour intérieure dont le sol boueux était jonché de mégots et de gobelets en plastique usagés. Les poubelles entassées contre un mur aveugle débordaient de déchets.
Une Lada se rangea à quelques mètres du premier véhicule. Un colosse tira Ingrid de la banquette. Elle était menottée, mais elle pouvait marcher librement.
Kuban aperçut une femme d'une cinquantaine d'années accroupie parmi les poubelles. Hurlant comme un possédé, il se précipita vers l'inconnue, la traîna dans la mare de boue qui s'était formée au centre de la cour puis lui cogna le crâne contre le pare-chocs de la voiture.
Insensible aux hurlements de sa victime, il lui bourra le ventre de coups de pied, puis s'adressa à trois hommes qui venaient de surgir du bâtiment le plus proche.
- Virez-moi cette merde d'ici, je ne veux plus la voir, gronda-t-il.
Il se pencha à l'intérieur du véhicule pour parler directement à Ning. Ses dents étaient noires et son haleine révoltante.
- Elle fouille dans les poubelles, crève les sacs et laisse des ordures partout, expliqua-t-il.
Sur ces mots, il saisit Ning par les cheveux et la força à descendre de la voiture. Déséquilibrée par les liens qui entravaient ses chevilles, elle bascula en avant. Son menton heurta violemment le sol. S'attendant à recevoir des coups de pied, elle demeura immobile, les yeux fermés. Kuban lança quelques mots à son jeune complice.
Ce dernier portait un maillot du FG Barcelone, un jean crasseux et une paire d'Adidas usées jusqu'à la corde. Doté d'une force étonnante, il hissa la fillette sur ses épaules, franchit la porte arrière d'un bâtiment et gravit une volée de marches de béton jusqu'à un vaste espace au parquet ciré. En découvrant la barre de bois qui courait le long d'un mur tapissé de miroirs, Ning comprit qu'elle se trouvait dans une salle de danse.
Ingrid était assise devant un petit bureau sur lequel était posé un MacBook Pro. Kuban s'installa face à elle.
- Pose tes fesses ici, ordonna l'adolescent avant de forcer Ning à s'asseoir sur le sol, dos au miroir.
Kuban souleva l'écran de l'ordinateur portable et gratifia Ingrid d'un sourire sinistre.
- Vous savez ce que je veux, dit-il. Inutile de vous faire un dessin.
Au même moment, le garçon se dirigea vers la porte de la salle.
- Non ! tu restes ici ! aboya Kuban. Il est temps que tu commences à apprendre le métier.
- De quoi parlez-vous ? demanda Ingrid en forçant son accent de Liverpool.
L'homme lâcha un soupir.
- Nous savons tous les deux que Chaoxiang ne vous a pas épousée pour votre beauté ou votre intelligence. L'un de ses associés m'a informé qu'il avait placé huit millions d'euros sur dix-sept comptes bancaires ouverts à votre nom. Et vous allez transférer ces sommes sur celui de mon patron. Téléphone, Internet, choisissez le moyen qui vous plaira.
- Votre patron ? répéta Ingrid.
Kuban frappa du poing sur le bureau et haussa le ton.
- Vous n'êtes pas autorisée à poser des questions ! Quand le virement aura été effectué, votre fille et vous serez conduites à l'aéroport de Bichkek où vous embarquerez à bord d'un avion à destination du Royaume-Uni. Vous retournerez dans le ghetto où vous avez grandi, vous vous trouverez un logement social et vous passerez le reste de votre existence à picoler et à vous empiffrer de fish and chips.
Ingrid, silencieuse, le fusilla du regard.
- Mes conditions ne sont pas négociables, poursuivit Kuban. De votre plein gré ou sous la contrainte, vous ferez ce que je vous ordonne.
Son interlocutrice secoua la tête puis lâcha un long soupir.
- Vous me prenez pour une imbécile ? demanda-t-elle en se frappant la tempe. Vous me liquiderez dès que vous aurez obtenu ce que vous voulez. Allez vous faire foutre. Je ne vous dirai rien.
- Eh bien, c'est ce que nous allons voir, sourit Kuban.