CHAPITRE 31
D
EUX YEUX ET DEUX BRAS

 

 

Sur une aire de repos située aux environs de Dieppe, les clandestins purent bénéficier de cinq minutes d'air frais, le temps d'embarquer quatre nouveaux passagers. Ning n'avait aucune expérience des voyages en mer, à l'exception d'une traversée en aéroglisseur en compagnie de son père entre Hong Kong et Macao. Victime du mal des transports, elle vomit à quatre reprises. À chaque fois, Mei lui tint les cheveux en arrière, lui nettoya le visage et insista pour qu'elle s'hydrate.

À Newhaven, la tension atteignit son comble lors des manœuvres de débarquement. Les opérations de contrebande s'appuyaient sur l'incapacité des douaniers à inspecter tous les véhicules. Par chance, le camion échappa aux contrôles. Après vingt heures de voyage dans l'obscurité, en fin d'après-midi, Ning put enfin poser le pied sur le sol britannique. Il lui fallut plusieurs minutes pour s'habituer à la clarté. Elle considéra le hangar délabré derrière lequel le véhicule s'était immobilisé. Le sol était humide, et un groupe d'hommes aux mines patibulaires pressa les passagers de pénétrer dans le bâtiment.

- À l'intérieur, dépêchez-vous.

Les immigrants clandestins formèrent une file d'attente devant une petite femme d'origine asiatique qui tenait un registre entre ses mains. Les cinq membres de la famille, la Bangladaise et quatre hommes noirs qui avaient embarqué en France reçurent l'autorisation de quitter le hangar. Les autres passagers furent répartis en deux groupes. D'un côté, sept Chinoises de moins de vingt ans et deux Russes un peu plus âgées, toutes promises à la prostitution. De l'autre, six femmes mûres dont Mei, venues de Chine pour occuper les emplois non déclarés et sous-payes délaissés par les Anglais.

Au cours du voyage, Mei s'était confiée à Ning. Née dans une famille de paysans pauvres de l'ouest du pays, elle avait emprunté le montant du passage aux membres d'un gang. En échange, elle devrait travailler à leur service jusqu'à ce que sa dette soit remboursée. Si elle tentait de fuir, ou si son travail n'était pas jugé satisfaisant, ils s'en prendraient à sa famille demeurée en Chine.

Compte tenu de son cas particulier, Ning ne savait pas à quel groupe se joindre. Au vu du nombre d'hommes de main qui surveillaient les opérations, il lui était impossible de prendre la fuite. Elle choisit de se tenir aux côtés de Mei et de croiser les doigts.

La femme au registre commença par les jeunes filles. Après avoir décliné leur identité, les Chinoises reçurent l'ordre de se ranger auprès de deux gangsters. L'une des Russes, qui n'avait pas cessé de pleurnicher depuis que Ning avait embarqué à bord du camion, se mit à protester. Dans un mauvais anglais, elle affirma qu'elle avait été trompée, qu'on lui avait servi une nourriture infecte et que les conditions de transport l'avaient rendue malade.

Elle se plaignit ainsi pendant près d'une minute, puis elle commit l'imprudence de bousculer son interlocutrice. L'un des gorilles se rua sur elle, déploya une matraque télescopique, jaillie comme par magie de la manche de sa veste, et la frappa brutalement derrière les genoux.

La jeune fille s'effondra sur le sol de béton. L'homme la saisit par les cheveux et la traîna sur trois mètres avant de poser un talon sur son cou.

- Je représente le bureau des plaintes, gronda-t-il. Tu souhaites déposer une réclamation ?

Incapable de respirer, la Russe n'était pas en mesure de répondre. Le gangster se tourna vers les Chinoises horrifiées.

- D'autres candidates ? Bien. Je vous recommande de la fermer jusqu'à nouvel ordre si vous ne voulez pas de problèmes.

Sa victime se redressa en sanglotant et boitilla jusqu'au groupe de jeunes filles. Lorsque la femme eut rayé le nom de la seconde Russe sur son cahier, les quatre brutes poussèrent les huit clandestines hors du hangar puis les firent monter à bord d'une camionnette.

Choquée et nauséeuse, Ning poussa un soupir de soulagement en voyant les gangsters quitter le bâtiment. Le chauffeur chinois, qui patientait assis sur une pile de vieux journaux en feuilletant un magazine consacré à la pêche, ne semblait pas menaçant.

- Et toi ? lui demanda la femme. Tu ne figures pas sur mon registre. Où as-tu embarqué ?

- Elle est montée dans le camion avec moi, à la frontière tchèque, répondit Mei.

- Mais comment se fait-il que tu ne sois pas sur la liste, ma petite ?

- J'ai payé un homme nommé Kenny. Il travaille pour un certain Derek.

- Tu mens, trancha son interlocutrice. Derek m'aurait envoyé un e-mail. Et tu es tellement jeune... Quel âge as-tu ?

- Treize ans. As-tu des papiers ?

Ning sortit son faux passeport kirghiz de la poche arrière de son jean.

- Selon ce document, tu n'as que onze ans. Bon sang, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?

- Vous ne pourriez pas me laisser partir ?

La femme ne semblait pas hostile à cette idée, mais le chauffeur quitta son magazine des yeux.

- Et si les flics la ramassent ? fit-il observer. Elle pourrait les conduire ici, ou leur livrer une description précise du camion.

- Je mentirai, dit Ning. Je dirai que je me suis glissée à bord près de Dieppe.

- Si elle appartient à quelqu'un, lança l'homme à l'adresse de la complice, ce sera à nous de rembourser.

- Et qu'est-ce que tu suggères, monsieur Je-sais-tout ?

- Qu'elle  accompagne les autres.  Ce  sera au chef de décider.

Convaincue de pouvoir dominer l'homme et la femme en cas d'affrontement, Ning envisagea de s'évader. Mais le jour commençait à décliner, elle ignorait où elle se trouvait et n'avait nulle part où aller. Elle décida de demeurer aux côtés de Mei et de se laisser le temps d'élaborer une stratégie digne de ce nom.

 

Ryan avait franchi le poste de douane de l'aéroport de San Francisco, mais il lui restait une heure à tuer avant d'embarquer à bord de l'avion à destination de Londres. Toujours fiévreux, il fit le tour des boutiques proposant des lunettes de soleil et des accessoires de golf. Il fit halte dans un relais presse et feuilleta quelques magazines sans parvenir à fixer sa concentration. Il ne cessait de revivre le moment où il avait malmené le docteur D. Pour la première fois de sa vie, il s'était montré stupide et impulsif.

Plus il repensait à l'incident, plus il mesurait qu'il s'était laissé aveugler par l'amitié qu'il éprouvait à l'égard d'Ethan. Le docteur D avait pris la bonne décision, et tout autre responsable des services de renseignement aurait fait de même.

Elle s'efforçait de démanteler l'une des plus puissantes organisations criminelles de la planète, et ce processus impliquait inévitablement des choix difficiles.

Avant de quitter le magasin, Ryan acheta une boîte de chocolats ornée de l'image du Golden Gâte pour son frère Théo, âgé de sept ans. Au moment où il récupérait sa monnaie, il sentit vibrer son mobile dans la poche arrière de son Jean. Il consulta l'écran et y lut le nom de la directrice de CHERUB, Zara Asker.

- Ryan, qu'est-ce qui s'est passé? demanda-t-elle. Le docteur D m'a appelée. Elle est absolument furieuse.

- Je ne sais pas trop... Je suis désolé. Je me suis emporté. J'ai eu comme un voile noir. Je ne contrôlais plus rien. Je vais être expulsé de CHERUB ?

Zara lâcha un éclat de rire.

- Je t'appelle parce que Amy m'a informée que tu te trouvais seul à l'aéroport. Je voulais avant tout savoir si tu allais bien. Mais pour répondre à ta question, il est évident que je ne peux pas te laisser agresser un haut responsable du renseignement américain sans réagir. Attends-toi à une punition sévère, mais tu es toujours chez toi au campus. Nous ne nous débarrassons pas de nos agents pour un simple accès de bêtise. Si c'était le cas, nous pourrions compter nos effectifs sur les doigts d'une main.

Au bord des larmes, Ryan s'adossa à un pilier.

- OK, lâcha-t-il d'une voix étranglée.

- Une voiture t'attendra à ton arrivée. Je t'enverrai un mail pour te donner tous les détails. Quand tu seras reposé, nous aurons une petite discussion dans mon bureau en compagnie de ton responsable pédagogique. Compris ?

- C'est d'accord, répondit Ryan. Merci pour l'appel. J'avais l'intention de me planter une fourchette en plastique dans le cœur dès qu'on me servirait le plateau-repas. Je vais peut- être réviser mes projets.

- Ça va, tu peux te détendre. Je suis obligée de te punir, mais je n'oublie pas que tu es un excellent élément. Allez, ce n'est pas la fin du monde.

 

Ning, Mei et les cinq autres femmes se rafraîchirent dans une salle de bain miteuse, à l'arrière du hangar, puis se préparèrent pour l'ultime étape de leur périple.

Ning était impatiente de découvrir l'Angleterre, mais on les fit monter dans le compartiment aveugle d'une camionnette blanche. Trois heures plus tard, elles débarquèrent devant un vieux bâtiment en brique coiffé de hautes cheminées.

Ning avait longuement étudié la carte de l'Angleterre pour tuer le temps dans le studio de Bichkek. Depuis la côte sud, si le véhicule avait roulé vers l'intérieur des terres, elles se trouvaient au beau milieu de la campagne.

Elle découvrit avec stupéfaction que l'intérieur de la vieille usine était immaculé. En dépit de l'heure tardive, des centaines d'ouvrières chinoises et bangladaises étaient entassées dans un atelier parfaitement ordonné.

Elles portaient un uniforme constitué d'un filet à cheveux, d'un masque hygiénique et d'une blouse blanche. Réparties par groupes de trois autour de tables en acier inoxydable, elles répétaient mécaniquement les mêmes gestes. La première étalait de la mayonnaise sur deux tranches de pain de mie; la deuxième y plaçait la garniture, de la salade et une rondelle de tomate; la troisième coupait le sandwich en deux puis le glissait dans une boîte en carton de forme triangulaire.

Un contremaître à la barbe rousse se précipita à la rencontre des nouvelles venues, puis se tourna vers la femme au registre.

- Sept ? grogna-t-il. On m'avait dit que je pouvais compter sur douze à quinze ouvrières.

- Demain, peut-être.

- Bon sang, je suis tellement à court de personnel que je suis obligé de mettre la main à la pâte. Je n'arrive pas à croire que j'en sois arrivé là.

Puis il ajouta dans un chinois hésitant :

- Mesdames, si vous voulez bien me suivre...

- Pas toi, lança la femme à l'adresse de Ning, tandis que Mei et les autres travailleuses clandestines franchissaient la porte d'un vestiaire pour recevoir leur uniforme. Nous allons voir le patron.

Elles gravirent un escalier menant à l'étage supérieur, un espace vaste et désert où étaient alignées des dizaines de machines à coudre. La femme conduisit Ning jusqu'à une pièce meublée d'un large bureau de direction et d'armoires de classement en acajou. Elle remarqua un globe terrestre sur une étagère.

Un Chinois d'une trentaine d'années trônait dans un fauteuil en cuir, vêtu d'un polo blanc et d'un pantalon à carreaux. Une Rolex en or et un bracelet serti de diamants étincelaient à ses poignets. Aux yeux de Ning, il ressemblait beaucoup à son père.

- Qui c'est, celle-là ? tonna-t-il, visiblement furieux d'être dérangé.

Sur un mur, Ning remarqua un cliché encadré où apparaissaient deux garçons en tenue de football qui devaient avoir à peu près son âge.

- Son prénom est Ning, monsieur, expliqua la femme. Elle prétend avoir treize ans, mais son passeport lui en donne deux de moins. Elle a embarqué sans payer dans le camion en République tchèque. Je ne l'ai pas laissée partir, de peur qu'elle ne conduise la police à l'entrepôt de Newhaven.

Le patron secoua la tête.

- Et tu as décidé de l'amener ici, histoire qu'elle découvre aussi la fabrique. Quelle brillante idée.

Il lâcha un soupir accablé puis ajouta :

- Je suis debout depuis six heures du matin. Il me manque dix-huit employées et je suis incapable de répondre aux commandes. Alors tout ce qui a deux yeux et deux bras fera l'affaire. Emmène-la en bas.

- Vu son âge, les ouvrières risquent de jaser.

- Tu préfères que nous perdions le contrat du supermarché ? Tu te sens prête à leur annoncer qu'elles sont virées ? Demain matin, tu passeras quelques coups de fil et tu tâcheras de savoir à qui elle appartient, mais d'ici là, elle travaillera avec les autres.