Le jour se levait sur Dandong. Etendue sur un lit double du motel Pink Bird, Ning n'avait pratiquement pas fermé l'œil de la nuit. En se dirigeant vers la salle de bain, elle constata que ses mains tremblaient de façon incontrôlable.
Elle flottait en plein cauchemar. Ingrid avait promis des éclaircissements, mais elle n'avait lâché que des informations vagues concernant les crimes commis par son père et sur les raisons qui leur imposaient de quitter le pays. Empêtrée dans ses explications, elle avait sifflé un litre de vodka et s'était endormie. Depuis, elle n'avait cessé de ronfler à réveiller les morts.
Ning ne parvenait pas à chasser de son esprit le souvenir des deux policiers abattus par sa mère. Lorsqu'elle fermait les yeux, elle imaginait son père soumis à la torture ou agenouillé devant un mur, à l'heure de son exécution. Déjà, la haine qu'elle éprouvait à l'égard des leçons et de ses camarades d'école commençait à s'estomper. Elle en venait à regretter cette existence monotone. Elle avait le sentiment d'avoir été précipitée dans un puits sans fond dont les parois n'offraient aucune prise.
Le Pink Bird se dressait aux abords d'une autoroute en construction. Les chambres étaient grandes mais dépourvues de cachet, avec leurs murs ornés de photos de voitures américaines des années 1960. C'était un établissement bon marché destiné aux voyageurs de commerce et aux couples illégitimes recherchant la discrétion. La coursive extérieure dominait un vaste parking. À l'autre extrémité de la dalle de béton étaient alignés des bâtiments de plain-pied abritant des commerces de proximité.
Se sentant incapable de supporter plus longtemps les ronflements et l'haleine pestilentielle d'Ingrid, Ning chaussa ses baskets et glissa la clé dans sa poche. Elle quitta la chambre, marcha jusqu'au bout de la coursive et dévala les marches menant au parking. Une trentaine de voitures étaient stationnées dans cet espace disposant de centaines de places. À l'évidence, le motel ne pouvait espérer faire des affaires avant l'ouverture de l'autoroute.
Ning leva les yeux vers le ciel orangé, huma l'air frais du matin puis se rendit au drugstore ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L'édifice, surgi au beau milieu des champs quelques mois plus tôt, était comme neuf. Chose inhabituelle, elle ne remarqua ni taches collantes au pied des vitrines réfrigérées, ni mouches mortes dans les boîtiers en plastique transparent des plafonniers.
Ning trouva deux billets et quelques pièces dans la poche de son jean. Elle étudia le rayon des plats à emporter. Un souvenir lointain lui revint en mémoire : elle se rappelait, à l'âge de quatre ans, avoir fait halte dans une station-service, lors d'une sortie organisée par l'orphelinat. Elle s'était alors émerveillée devant les distributeurs de sodas et les rayonnages où étaient exposés des cartons de nourriture à réchauffer.
Elle savait désormais que rien de bon ne sortait jamais d'un micro-ondes, mais malgré tout, elle brûlait toujours de goûter au contenu de l'une de ces petites boîtes jaune clair ornées de clichés appétissants : poisson en sauce, raviolis vapeur, poulet croustillant...
Elle choisit un hamburger, le plaça dans le four en libre-service et s'offrit un grand verre de Sprite additionné de glace.
Une minute plus tard, elle sortit la boîte et constata que des taches de graisse s'étaient formées sur le carton. Elle huma le hamburger fumant puis, malgré le léger dégoût que lui inspirait son parfum, en avala une bouchée. Le steak était sec et le pain spongieux mais, le fabricant ayant eu la main lourde sur le ketchup, le tout était à peu près comestible.
Ning déposa ses achats sur le comptoir où deux employés du bâtiment vêtus de gilets fluorescents réglaient leurs paquets de cigarettes. Elle mordit à nouveau dans le hamburger en considérant les bouteilles d'alcool alignées derrière la caisse.
- À demain ! lança la vendeuse aux ouvriers avant de se tourner vers Ning. Un Sprite moyen, un hamburger. Autre chose ?
- Non, ce sera tout, répondit la fillette en sortant son argent de sa poche.
- Tu n'es pas censée consommer avant d'avoir réglé, fit observer la femme, qui s'exprimait avec un fort accent coréen.
- Veuillez m'excuser, dit Ning en posant ses deux billets de vingt yuans sur le comptoir. Je ne suis pas très bien réveillée.
Machinalement, elle se tourna vers le présentoir à journaux. Aussitôt, son cœur cessa de battre : une photo de son père apparaissait en une du Quotidien de Dandong. Elle déchiffra le titre composé en lettres énormes : DÉMANTÈLEMENT D'UN TRAFIC D'ÊTRES HUMAINS - LES AUTORITÉS DU PARTI FÉLICITENT LA POLICE.
Ning eut un mouvement de recul, comme si elle avait reçu un coup de couteau dans le ventre. Le Quotidien de Dandong était l'organe officiel du Parti communiste chinois. Ses pages étaient remplies d'articles assommants décrivant les réunions et les apparitions publiques de ses membres. Une blague courait dans toute la ville : si le Quotidien de Dandong parvenait à écouler quelques exemplaires, c'était parce que son prix était inférieur à celui du papier-toilette.
L'Étoile du Nord-Est coûtait dix fois plus cher, mais son aspect était plus engageant. Deux clichés du père adoptif de Ning figuraient à la une. Sur le premier, il apparaissait en smoking, une flûte de Champagne à la main. Le second avait été réalisé après son arrestation. Manifestement terrifié, il tenait sous son visage un panneau portant l'inscription Fu Chaoxiang J05l654. En légende figuraient les mots : Le chef des esclavagistes.
Ning s'empara d'un exemplaire de chaque journal. Dès que la vendeuse lui eut rendu la monnaie, elle se rua à l'extérieur du drugstore, s'assit à l'une des tables de pique-nique mises à la disposition des clients et se plongea dans la lecture de L’Étoile du Nord-Est.
L'HOMME D'AFFAIRES FU CHAOXIANG ARRÊTÉ LORS D'UN COUP DE FILET DE LA POLICE
L'opération a permis l'interpellation de vingt-huit suspects parmi lesquels figurent des entrepreneurs, des membres haut placés de l’administration des douanes et six représentants du parti communiste, les organisations de défense des droits des femmes réclament la peine de mort.
Une enquête menée par L’Étoile du Nord-Est a conduit à l'arrestation de Fu Chaoxiang, célèbre figure des milieux d'affaires, propriétaire d'une importante chaîne de magasins discount et principal sponsor de l'équipe de football des Chevaliers de Dandong.
Mais sous le masque de l'honnête entrepreneur, Fu ne devait son train de vie princier qu'à un trafic des plus odieux. À en croire les documents officiels et les preuves rassemblées par l'équipe d'investigation de Y Étoile, il se trouvait à la tête d'une organisation criminelle coupable d'avoir fait entrer sur le territoire chinois plus de quatre-vingts femmes en franchissant le Yalou, fleuve marquant la frontière avec la République populaire démocratique de Corée. Parmi les victimes figurent des fillettes âgées d'à peine sept ans.
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Les autorités estiment que plus de cinquante mille femmes ont subi un tel sort au cours des dix-huit dernières années. Certaines sources avancent un chiffre s'élevant à plusieurs centaines de milliers de victimes. Un tel trafic n'a pu se dérouler qu'avec la complicité de fonctionnaires corrompus des deux côtés du fleuve.
La police indique que de nouvelles arrestations pourraient avoir lieu dans les jours à venir. Une liste des associés de Fu recherchés pour interrogatoire a été rendue publique.
Les victimes de Fu étaient prêtes à tout pour quitter la Corée du Nord confrontée à de graves difficultés économiques. Attirées par la promesse d'un emploi dans l'industrie, la plupart ont versé des centaines de yuans pour rejoindre la Chine, mais le réseau de Fu n'offrait ses services qu'à des femmes jeunes et physiquement désirables.
Nombre d'entre elles ont été livrées à des gangs et contraintes de se prostituer dans des maisons de passe clandestines dans toutes les provinces chinoises. Celles qui refusaient de se soumettre étaient battues, violées et droguées afin de briser leur résistance.
Mais la plupart des victimes du réseau ont été emportées loin de Chine et cédées à des Occidentaux, voire à des Africains. À Londres, à Paris et à Los Angeles, les complices de Fu ont vendu des femmes nord-coréennes à des proxénètes. Certaines transactions s'élèveraient à un million de yuans.
Comble de l'horreur, on soupçonne le réseau d'avoir fourni à de riches pédophiles nord-américains des enfants, filles et garçons, en échange d'un demi-million de dollars (3,5 millions de yuans). À la vue des informations dévoilées par l'Etoile du Nord-Est, les autorités des États-Unis ont lancé leurs propres investigations.
Lire suite pages 2-3.
Voir aussi :
Liste des suspects arrêtés et recherchés, page 3.
Éditorial : Fu Chaoxiang encourt la peine de mort, page 6.
L'une des victimes témoigne : « Quatre années de cauchemar à Amsterdam », pages 4-5.
Ning était sonnée. Les yeux baignés de larmes, elle se trouvait momentanément incapable de poursuivre sa lecture. Si l'article disait vrai, l'homme qui l'avait tenue contre sa poitrine en dévalant les toboggans de la piscine, qui l'avait couverte de cadeaux, qui avait volé jusqu'à Chongqing pour assister à son premier match de boxe et pleuré lorsqu'elle avait perdu aux points, cet homme-là n'était qu'un méprisable criminel.
Le numéro de la ligne d'urgence de la police de Dandong figurait en lettres rouges en haut de la page trois, au-dessus d'une galerie composée de photos d'identité. Si vous apercevez l'une ces personnes, contactez immédiatement les enquêteurs.
Les clichés accompagnés de brèves légendes étaient classés par ordre d'importance. En haut figuraient des membres du parti, tous déclarés en fuite. Ingrid se trouvait en troisième ligne : épouse de Fu, recherchée pour interrogatoire. Ning supposait que la découverte des deux policiers tués faisait désormais de sa mère adoptive le suspect numéro un. La photo de Wei se trouvait tout en bas de la page. Le texte qui l'accompagnait le décrivait comme un complice sans réelle implication dans le réseau.
Ning tourna la page afin de découvrir le portrait de la victime. Les traits usés et le regard sombre, la jeune femme tenait un bébé métis dans les bras.
Ning se sentait incapable de lire ce récit. Abandonnant son Sprite et son hamburger, elle glissa les journaux sous son bras et courut vers le motel, bien décidée à affronter Ingrid.
Cette dernière ronflait toujours. La chambre empestait l'alcool et la sueur. Ning s'empara du pistolet rangé dans la table de nuit, souleva les draps et pinça le nez de la mère.
- C'est vrai ?cria-t-elle en reculant d'un pas, le canon pointé en direction d'Ingrid.
La femme se frotta longuement les yeux.
- Ça va, mon ange ? Ne crie pas si fort, je t'en prie. J'ai la migraine.
Ning lui jeta les journaux au visage.
- Est-ce que c'est vrai ? répéta-t-elle. Dis-moi la vérité, ou je jure que je te tue.
Ingrid papillonna des paupières et parvint enfin à faire le point. Elle considéra l'arme braquée sur elle, déchiffra la une de l'Étoile du Nord-Est, puis se raidit si brutalement que son coude renversa la lampe de chevet.
- C'est plus compliqué que ça n'en a l'air, bredouilla-t-elle. Pose cette arme, s'il te plaît. Le coup pourrait partir accidentellement.
Ning secoua la tête.
- Si le coup part, ce ne sera pas un accident. Vous m'avez menti pendant des années, tous les deux.
- Je ne savais rien, assura Ingrid, épouvantée par le regard fiévreux de sa fille et la bouche noire du canon.
- Tu mens ! hurla Ning. Si tu ne savais pas, pourquoi as-tu décidé de prendre la fuite ? Et le fric et les armes cachés dans le lit du bébé ? Tu savais tout, avoue-le.
- Laisse-moi parler, ma chérie. Et arrête de pointer ce flingue dans ma direction, tu veux bien ? Tu pourras toujours me tirer dessus après, si ça te chante, mais pour le moment, il ne sert à rien de me menacer.
Ning baissa l'arme et s'assit au bord de son lit.
- Je sais ce que tu penses, dit Ingrid. Tu te demandes comment j'ai pu vivre avec un homme qui traitait les autres femmes de cette façon. Mais il faut que tu comprennes que la vérité m'est apparue progressivement, et ce n'est pas à la une d'un journal que j'ai appris qui il était. Lorsque j'ai rencontré Chaoxiang, j'étais danseuse dans un club de Dalian. J'ai grandi dans la misère. Mon seul capital, c'étaient mes seins et mes fesses. Et ton père a toujours adoré les Occidentales bien roulées. Il a fait de ma vie un vrai conte de fées. Du jour au lendemain, tout m'est tombé dessus .- voitures de luxe, casinos à Hainan, shopping à Shanghai, et des bijoux dont la valeur dépassait de très loin ce que mon père avait gagné au cours de sa vie. Ce n'est que plus tard que j'ai découvert que ses affaires n'étaient pas toutes très claires, quand il a commencé à se servir de ma nationalité pour contourner la législation. Et puis j'ai su qu'il faisait venir des filles pour travailler dans les boîtes de la ville.
- Alors tu as fermé les yeux, cracha Ning. Tant que tu avais ta part du gâteau, tu te fichais pas mal de la façon dont ces Coréennes étaient traitées.
- La plupart n'étaient pas aussi innocentes qu'elles le prétendent aujourd'hui. Elles étaient très contentes de leur sort. Elles se cherchaient un pigeon, afin d'être à l'abri du besoin et d'envoyer de l'argent à leur famille.
Ning était écœurée par cette vaine tentative de justification.
- Même si une seule de ces filles avait été forcée de se prostituer, ce serait une de trop. Et les enfants ? Tu as pensé aux enfants vendus à ces pédophiles ? Combien de bijoux as- tu pu t'offrir, grâce à eux ?
- Je ne suis pas au courant de ces choses-là, répondit Ingrid en chassant les journaux d'une main tremblante. Je n'aurais jamais toléré un crime aussi abominable. Et tu oublies une chose, Ning, c'est que Chaoxiang nous aime, toutes les deux.
- Moi, je ne l'aime plus. C'est terminé.
- Oh. Alors tu n'aimes plus ton père et tu veux tuer ta mère. Qu'est-ce qui te reste, mon ange ?
Ravalant un sanglot, Ning posa le pistolet dans le tiroir de la table de nuit.
- Plus rien, s'étrangla-t-elle.
Des larmes roulèrent sur ses joues.
- Mais je suis là, moi, trésor, dit Ingrid d'une voix rassurante. C'est moi qui t'ai choisie, à l'orphelinat. Chaoxiang n'avait d'yeux que pour cette fillette endimanchée et maigre comme un clou. Mais c'est toi que je préférais. Je t'ai vue en train de galoper avec les garçons dans la cour. Ton pantalon de survêtement était si sale que je crois qu'il aurait pu tenir debout. Je me suis immédiatement reconnue en toi.
Ning esquissa un sourire. Elle avait entendu cette histoire une bonne centaine de fois. Selon un rituel immuable, son père niait s'être entiché d'une autre pensionnaire, éclatait de rire, puis la serrait dans ses bras en jurant qu'il n'était qu'un idiot et que sa femme avait fait le bon choix.
Ning réalisa alors qu'elle ne pouvait pas décider de ne plus l'aimer, comme ça, sous prétexte que ses crimes lui faisaient horreur. Oui, elle l'aimait, malgré ce qu'il avait commis, malgré les accusations figurant dans l'article. Elle ne le reverrait sans doute jamais. À cette pensée, elle éclata en sanglots. Ingrid s'assit à ses côtés et la berça tendrement.
- Je suis là, mon ange. Ne t'inquiète pas. Nous allons quitter le pays. Ensuite, j'encaisserai une partie du cash déposé en mon nom, et nous nous rendrons en Angleterre. Nous recommencerons une nouvelle vie, tu verras.