Ning s'éveilla aux alentours de dix heures du matin, lorsque Amy vint frapper à sa porte.
- Alors, tu t'es bien amusée, hier soir ? demanda cette dernière en observant la robe courte roulée en boule sur le sol.
Ning se frotta les yeux et lui adressa un sourire.
- On n'a pas fait grand-chose, finalement. On a juste traîné, écouté de la musique, tout ça. J'ai rencontré plein de gens sympas. Mais je ne suis pas sûre, pour la robe...
- On te l'a prêtée ?
- Oui. Tout le monde a dit qu'elle m'allait bien, mais ce n'est vraiment pas mon style.
- Tu sais, il n'y a pas de honte à se faire belle de temps en temps, la rassura Amy en ouvrant une mallette en plastique transparent. J'ai travaillé sur les informations que tu m'as communiquées lors de la séance d'hypnose. J'ai ici des documents auxquels j'aimerais que tu jettes un œil.
Ning étudia le cliché qu'elle lui tendait.
- Boulangerie industrielle Nantong, dit-elle. C'est bien le logo que j'ai aperçu sur les maillots de football.
Amy rangea la photo dans la mallette puis en sortit trois copies d'écran tirées de Google Street View.
- Ces bâtiments se trouvent à moins d'une heure de route de l'endroit où tu t'es évadée. Ils sont tous liés à la boulangerie Nantong. Certains lui appartiennent, d'autres sont loués à titre provisoire.
Sur le premier document, Ning découvrit un immeuble moderne coiffé d'une gigantesque enseigne lumineuse.
- Rien à voir, dit-elle.
Le second cliché, pris depuis la route, était un peu flou, mais elle reconnut le vieux bâtiment de brique et les fenêtres condamnées du premier étage.
- C'est la fabrique ! s'exclama-t-elle.
- Tu es formelle ?
- À cent pour cent. On voit même le vieux camion garé dans la cour. Comment avez-vous remonté sa piste ?
- Ryan, Alfie, Max et moi avons mené l'enquête, pendant que tu passais les tests de recrutement.
Le visage de Ning s'assombrit.
- Est-ce que ça veut dire que la police va démanteler l'usine et expulser toutes les employées ? Mon amie Mei a déjà été rapatriée en Chine une fois. Ça ne sert à rien. Elle doit de l'argent à un gang. Ils la forceront à retourner en Angleterre.
- CHERUB et l'ULFT ne montent pas des opérations de grande ampleur pour renvoyer une poignée d'immigrants dans leur pays, expliqua Amy. Notre objectif, en l'occurrence, c'est de démanteler le clan Aramov. En outre, je me suis déjà entretenue avec un responsable de l'ALCO, et ils sont prêts à reprendre l'enquête concernant le trafic d'êtres humain.
- L'ALCO?
- L'Agence de lutte contre le crime organisé. Ils commenceront par placer la fabrique sous surveillance. Les camionnettes devraient les conduire jusqu'aux maisons-dortoirs. Avec un peu de chance, l'opération permettra l'arrestation de Ben et de Léo. Qui sait s'ils ne parviendront pas à remonter jusqu'à leurs chefs ?
- Combien de temps ça prendra ? demanda Ning.
- Des mois, répondit Amy.
- CHERUB participera-t-il à cette enquête ?
- C'est possible.
- Et pour les salauds qui ont tué ma mère ?
- Leonid Aramov se trouve au sommet de la pyramide. Sa famille est immensément riche et puissante, et personne ne s'y est attaqué en vingt années d'activité. Je ne peux pas te promettre que nous jetterons tous les responsables en prison, mais je te jure que l'ULFT mettra tout en œuvre pour y parvenir.
- Je te crois, sourit Ning. Alors, quand poursuivra-t-on le débriefing ?
- On est dimanche. Passe du temps avec tes nouveaux amis. Nous nous y remettrons demain.
Dans la file d'attente du réfectoire, Ning retrouva Ryan, qui se servait un petit déjeuner anglais complet composé de toasts, de haricots à la tomate, de saucisses, d'œufs brouillés, de bacon grillé, de champignons et de galettes de pommes de terre. Elle choisit un bol de céréales et un yaourt nature.
- Comment vas-tu ? demanda-t-il. Tu as bien dormi ?
- Divinement, répondit Ning en se versant un verre de jus de fruits.
Ils s'installèrent à une table placée près de la baie vitrée.
- Tout le monde essaye de me faire peur à propos du programme d'entraînement. Je n'arrive pas à croire que ça puisse être aussi dur.
- On en reparlera dans cent vingt-six jours, gloussa Ryan. Je crois que mes petits frères Léon et Daniel participeront à la même session. Ils sont jumeaux. Ils ont fêté leurs dix ans la semaine dernière.
- Et je dois m'en réjouir ?
- Disons que je préfère être à ma place qu'à la tienne.
- Tu t'entends bien avec eux ? demanda Ning.
- Théo, mon plus jeune frère, est adorable. Il dort dans ma chambre de temps en temps. Je n'ai rien contre les jumeaux, mais ce sont des emmerdeurs de première, comme la plupart des frères.
- Moi, j'ai toujours rêvé d'avoir un frère ou une sœur.
- Je pense que tu n'as pas de raison de t'en faire pour cette histoire de programme d'entraînement, dit Ryan. Tu es largement à la hauteur sur le plan physique. La seule chose qui puisse te faire échouer, c'est une blessure, et ça, on ne peut rien y faire. C'est la faute à pas de chance. Oh ! zut, j'ai foutu de l'œuf plein mon sweat-shirt...
Tandis qu'il frottait la tache, Chloé et Grâce approchèrent de la table.
- Quel petit cochon ! lança cette dernière en lui pinçant légèrement l'oreille. Ning, ça te dirait qu'on aille en ville ? Le dimanche, les boutiques du centre ouvrent à midi, et il faut absolument qu'on te trouve des fringues civiles.
Ning n'éprouvait pas d'intérêt pour la mode, mais les rares vêtements qu'elle avait emportés dans sa cavale lui rappelaient des souvenirs douloureux, et elle les aurait volontiers jetés au feu.
- J'aimerais bien, mais il y a cette partie de paint-ball à laquelle j'ai promis de participer.
- Ça ne commencera pas avant la fin d'après-midi, dit Ryan. Tu as largement le temps de faire du shopping.
- D'accord, dit Ning avant de se tourner vers les deux filles. Dans ce cas, ce sera avec plaisir.
- Oooh, j'adore le paint-ball! s'exclama Chloé. C'est à quelle heure ?
Ryan secoua la tête.
- Je suis désolé, mais il y a déjà Ning, Max, Alfie et moi. Et comme on doit être en nombre pair...
- Je n'ai qu'à me joindre à vous, intervint Grâce. À trois contre trois, ce serait parfait.
- Il faut que vous demandiez à Max. Il inaugure ses flingues tout neufs.
- Tu veux parler de ceux qu'il s'est payés avec ce fric d'origine douteuse ? Ceux qui lui vaudraient les pires ennuis si un membre du personnel en apprenait l'existence ?
- Heureusement pour lui, nous ne sommes pas du genre à recourir au chantage, gloussa Chloé.
- OK, vu sous cet angle, je suis certain que Max se fera un plaisir de vous inviter, répondit Ryan.
Les filles s'assirent à ses côtés.
- Tu viens en ville avec nous ? demanda Ning.
- J'adorerais passer des heures à piétiner dans des boutiques de prêt-à-porter féminin, ironisa-t-il, mais j'ai un paquet de devoirs en retard, et je dois travailler au centre de recyclage.
- Ça t'apprendra à tabasser les vieilles dames, dit Grâce.
À cet instant, Ryan sentit le téléphone configuré pour recevoir les appels d'Ethan vibrer dans la poche de son sweat-shirt. Il quitta précipitamment sa chaise, saisit l'appareil et franchit la baie vitrée donnant sur le jardin aménagé dans la cour intérieure.
- Salut, mon vieux, dit-il. Tu es en forme ? Comment va ton bras ?
- Ça me fait toujours un mal de chien, répondit Ethan.
- Où es-tu?
- Dans un hôtel de Dubaï. Quatorze heures de vol. En première classe, heureusement. Écoute, je n'ai pas la moindre idée du coût de la communication. Tu es sûr que ton père est d'accord ?
- Ne t'en fais pas pour ça. Il a je ne sais combien de téléphones, et il ne pointe jamais ses factures. Qui s'occupe de toi?
- Le type qui m'a accueilli à l'aéroport. Il travaille pour ma grand-mère.
- Tu as reçu nies derniers problèmes d'échecs sur Facebook?
- Ouais. Mais je n'arrive pas à croire que tu aies progressé aussi rapidement. Quelqu'un t'a filé un coup de main, pas vrai?
- J'ai demandé quelques tuyaux à un copain, avoua Ryan, un peu honteux.
- Ça te dirait, une petite partie en ligne ? J'ai Internet sur la télé. Tu peux te connecter ?
Ryan effectua un rapide calcul mental.
- Je te signale qu'il est trois heures du matin en Californie, dit Ryan.
- Oh merde ! s'exclama Ethan. Je suis désolé de t'avoir réveillé. Je suis complètement décalé.
- Quelle heure est-il à Dubaï ?
- Deux heures de l'après-midi. On doit se rendre à l'aéroport de Sharjah demain matin. Là, je monterai à bord d'un des cercueils volants de ma grand-mère, direction le Kirghizstan.
- Tu devrais être heureux de retrouver ta famille.
- Arrête tes conneries, gronda Ethan. Je crève de trouille.
Je ne connais que la Californie, les palmiers, les centres commerciaux et la Silicon Valley. J'ai appris à marcher sur la plage, tu comprends ? Maintenant, il faut que j'aille vivre chez des paysans dont la principale distraction consiste à jouer au foot avec une tête de chèvre.
- Je suis sûr que tu dramatises. Mais quoi qu'il arrive, n'égare pas ton téléphone, je veux qu'on reste en contact, OK?
- Bien sûr que je te donnerai de mes nouvelles. Tu m'as sauvé la vie deux fois. Tu es mon ange gardien, et mon seul ami.
- Il y a peu de chance que je vole à ton secours, quand tu seras au Kirghizstan. Alors fais attention à toi.
- D'accord. Et je n'oublie pas que nous avons une partie d'échecs à disputer.
Ryan glissa le téléphone dans la poche de son sweat-shirt puis se tourna vers le réfectoire, où Ning, Grâce et Chloé discutaient avec animation. À cette vue, un large sourire éclaira son visage.