CHAPITRE 43
H
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En vertu des règles de CHERUB, les agents de retour de mission devaient assister à des cours de rattrapage le samedi matin. Ryan glissa anxieusement dans son sac ses cahiers et ses manuels d'histoire, de maths et de littérature anglaise. La veille, il n'avait pas pu venir à bout d'un devoir d'arithmétique particulièrement ardu. N'ayant pu lire que quinze pages de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, de Harper Lee, il s'était contenté d'étudier les résumés disponibles sur Internet.

Après le petit déjeuner, il conduisit Ning au centre médical où elle devait se soumettre aux tests de recrutement. Il bruinait et un vent froid balayait le parc.

- Le campus est immense, quand on n'a pas de voiture, dit sa camarade en se frottant les bras pour se réchauffer,

- Désolé, il n'existe pas de sweat-shirts orange, répondit Ryan. Mais rassure-toi, dès que les épreuves auront débuté, tu n'auras plus froid, je te le garantis.

L'unité médicale ultramoderne disposait de chambres pouvant accueillir six patients, d'un cabinet dentaire et d'un service de médecine du sport où les agents blessés à l'entraînement suivaient leur programme de rééducation.

- Bonjour, dit le docteur Kessler avec un fort accent allemand. Voilà qui me fait deux recrues à hacher menu.

- Deux recrues ? s'étonna Ning.

Sa question demeura sans réponse. Kessler l'invita à le suivre dans le couloir menant à la salle d'examen.

Ils trouvèrent Amy assise sur une table.

- Vos fesses sont sans doute très jolies, mais elles n'ont rien à faire sur ce plan de travail stérile, gronda le médecin.

Un peu honteuse, Amy quitta son perchoir. Un garçon d'une dizaine d'années à la stature élancée, aux cheveux bruns et au teint mat, patientait à ses côtés. Comme Ning, il portait l'uniforme réglementaire de CHERUB assorti d'un T-shirt orange.

- Ning, je te présente Carlos, dit Amy. C'est avec lui que tu vas passer les tests de recrutement.

Elle adressa un discret coup de coude au garçon avant qu'il ne se décide à faire un pas en direction de Ning et à lui serrer timidement la main. Cette dernière fut frappée par la finesse de ses poignets et la longueur de ses doigts aux ongles rongés.

- Bonne chance, sourit-elle. Carlos plissa les yeux.

- Je ne crois pas en la chance, dit-il.

Ning jugeait son attitude un peu ridicule, mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître.

- Pour être honnête, j'ai peur que tu n'aies raison, sourit- elle.

Le docteur Kessler se tourna vers Ryan et Amy.

- Si vous croisez l'infirmière en sortant,  dites-lui de rappliquer immédiatement.

Sourire aux lèvres, les deux agents quittèrent la salle d'examen et rejoignirent le hall d'accueil.

- Si vous vous asseyez sur ma table stérile, je serai contraint de vous livrer à la Gestapo, lança Ryan en imitant la voix de Kessler.

- Je te signale qu'il est juif, l'avertit Amy. Je te déconseille vivement de faire ce genre de plaisanterie en sa présence.

- Oups, merci du tuyau...

Lottie, l'infirmière, poussait un chariot sur lequel étaient posées une unité de monitoring cardiaque et deux tenailles servant à prélever les tissus musculaires destinés aux biopsies.

- Kessler vous attend, l'informa Amy.

- Toujours de mauvaise humeur, je suppose? Et il se demande pourquoi tous ses employés finissent par présenter leur démission !

Lorsque Amy et Ryan franchirent les portes automatiques du centre médical, une rafale les frappa de plein fouet. Sous une pluie torrentielle, ils empruntèrent l'allée menant au bâtiment principal.

- Le parcours d'obstacles doit être drôlement glissant, avec un temps pareil, dit Ryan en levant les yeux vers les nuages noirs qui s'étaient amoncelés au-dessus du campus. Et je crois que Ning a un peu peur du vide.

- Tout comme toi à tes débuts, fit observer Amy. Si tu n'as rien de prévu, je voudrais que tu m'accompagnes au centre de contrôle. Je tourne un peu en rond. J'ai besoin que quelqu'un m'aide à y voir plus clair.

- Je dois assister aux cours de rattrapage.

- Ah oui, j'oubliais. Quand j'étais à ta place, je détestais les leçons du samedi matin. Je n'y avais pas repensé depuis mon départ du campus.

- À ton âge, c'est normal d'avoir la mémoire qui flanche, plaisanta Ryan.

- Eh, un peu de respect, minus, répliqua Amy en lui adressant une légère claque à l'arrière du crâne.

- Je serais heureux de pouvoir t'aider, mais il faut que ma responsable m'autorise à sauter les cours.

Sur ces mots, il sortit son téléphone de sa poche, composa le numéro de Meryl Spencer. Lorsqu'il reçut la dispense qu'il réclamait, Amy, pressée de se mettre au sec, avait pris une trentaine de mètres d'avance. Il hâta le pas pour la rattraper.

- C'est bon, elle est d'accord, dit-il. Alors, sur quoi on va travailler ?

- Sur des tenues de football, répondit sa coéquipière sur un ton mystérieux. Mais on ferait mieux de se presser si on ne veut pas finir trempés. On fait la course ?

Un kilomètre séparait le bloc médical du centre de contrôle, une distance insignifiante pour ces agents surentraînés. Ryan l'emporta aisément car, contrairement à Amy, il n'hésita pas à salir ses bottes en s'écartant de l'allée.

Ils arrivèrent à destination ruisselants et hors d'haleine. Ryan se déchaussait dans l'entrée lorsque Lauren Adams vint à leur rencontre.

- Oh, ne me dites pas qu'il pleut ! ironisa-t-elle.

- Tu es drôlement observatrice, sourit Amy. Alors, on a du nouveau ?

- Rien du tout, ce qui est une bonne chose parce que je dois réviser mon exam de physique. Ewart est au réfectoire. Moi, je surveille le standard, au cas où un agent en opération tenterait de joindre la ligne d'urgence.

- Il y a des serviettes dans le coin ?

- Je vais aller vous chercher un rouleau d'essuie-tout. Gardez un œil sur le téléphone dans la salle de permanence.

Tandis que Lauren effectuait un aller-retour aux toilettes, Ryan ôta ses chaussettes, Amy retira son T-shirt. Son soutien-gorge détrempé laissait peu de place à l'imagination.

- Arrête de mater, sale petit pervers, lança Lauren à l'adresse de Ryan.

- Eh, je ne regardais pas, bredouilla ce dernier, le visage écarlate.

Lorsqu'ils se furent séchés, Ryan et Amy se dirigèrent vers la permanence, une salle qui occupait le centre du bâtiment. Deux contrôleurs de mission s'y relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre afin de répondre aux appels des agents sur le terrain.

La pièce, constamment occupée, n'était jamais correctement rangée et nettoyée. Les six postes de travail disposés en demi- cercle étaient jonchés de documents, de gobelets en plastique, de composants d'ordinateurs et de notes autocollantes.

- Je t'explique, annonça Amy, plantée devant un tableau blanc. Hier soir, j'ai utilisé la technique de l'hypnose pour interroger Ning. Elle dit avoir aperçu une photographie, dans le bureau du patron de la fabrique. Deux garçons maculés de boue âgés de dix à douze ans. Ils portaient des tenues de football orange et marron. Leurs chaussettes étaient rayées. Il y avait aussi un logo sur les maillots, qu'elle a décrit comme un bonhomme carré et souriant.

Ryan, assis sur une chaise, écoutait l'exposé de sa coéquipière. Installée à une table, Lauren était plongée dans un manuel de physique.

- Pourquoi cette tenue est-elle si importante? demanda Ryan.

- Parce que si nous parvenons à identifier l'équipe, nous pourrons découvrir le nom des garçons et de leur père, puis remonter jusqu'à la fabrique.

- Ces couleurs ne sont pas très communes. On ne compte plus le nombre d'équipes qui jouent en rouge et noir, ou en bleu et blanc, mais il faut être daltonien pour choisir le marron et l'orange.

Amy hocha la tête puis inscrivit sur le tableau les caractéristiques des tenues.

- Comment être certain qu'il s'agit d'une équipe de football ? fit observer Lauren en quittant son livre des yeux. Ces garçons pourraient aussi bien pratiquer le rugby ou le hockey sur gazon ?

- Excellente remarque, dit Amy en inscrivant rugby et hockey sur le tableau. Voilà qui risque de nous compliquer la tâche.

- Mais tu as dit que les garçons étaient couverts de boue, remarqua Ryan. Et les chaussettes rayées font davantage penser au rugby.

- Pour le moment, centrons nos recherches sur le football, parce que c'est le sport le plus pratiqué, affirma Amy.

- Qu'ont donné tes recherches sur Google ?  demanda Lauren.

- J'ai obtenu trop de réponses. Les détails concernant la tenue m'ont orientée vers une équipe de rugby australienne.

- Et sur Internet, il est impossible de filtrer les informations par zone géographique, ajouta Ryan. Et la presse régionale ? Il y a toujours des articles sur les rencontres sportives entre équipes locales. Nous avons une vague idée de l'endroit où se trouvait Ning. Nous pourrions étudier les archives de ces journaux. Ça prendrait sans doute pas mal de temps, mais on pourrait tomber sur quelque chose d'intéressant.

- C'est une possibilité, répondit Amy en notant cette piste au tableau. Mais je pense qu'il vaudrait mieux contacter directement les journalistes.

- Au risque d'éveiller leurs soupçons, fit remarquer Lauren.

- Nous leur fournirons une explication plausible. Nous dirons que la police recherche un jeune cambrioleur portant un maillot marron et orange, quelque chose comme ça.

- Et pour le sponsor ? On ne peut pas taper bonhomme carré sur Google, mais il doit bien exister un organisme qui enregistre les marques et les logos.

- C'est à étudier, dit Amy. Lauren posa son manuel et se leva.

- J'ai joué dans une équipe de football, quand j'étais toute petite, avant de rejoindre CHERUB. Ma mère avait équipé toutes les joueuses et persuadé le propriétaire d'un magasin du quartier de nous sponsoriser. En échange, elle avait promis de ne plus rien lui faucher.

Ryan semblait troublé.

- Tu veux dire que ta mère était une voleuse ?

- Ouais, elle était à la tête d'un gang de voleurs à la tire.

- Ah. Mais quel rapport avec notre enquête ?

- Les fournisseurs d'équipement sportif, dit Lauren en pianotant ces mots sur l'ordinateur le plus proche. Ma mère a commandé trois ou quatre catalogues. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je l'ai aidée à choisir les couleurs.

- Je comprends. Il y a des dizaines de milliers d'équipes d'enfants dans le pays. Des centaines de ligues, de journaux régionaux, de clubs, d'écoles et de paroisses. En revanche, il doit exister une poignée de sociétés qui fournissent les tenues de football personnalisées. Et elles gardent forcément une trace des commandes effectuées par leurs clients.

Amy laissa éclater son enthousiasme.

- Excellent, Lauren ! Avec un peu de chance, ce marché est dominé par deux ou trois grandes sociétés. Dès que nous les aurons identifiées, nous leur demanderons de nous transmettre les coordonnés des clients ayant passé une telle commande dans les cinq dernières années.

- Je suis en train de télécharger une liste de...

Le téléphone d'urgence sonna avant que Lauren n'ait pu achever sa phrase.

- Garage Unicorn Tyre, que puis-je faire pour vous aider ? Tandis qu'elle s'entretenait avec un agent en difficulté à l'autre bout du monde, Amy s'assit à côté de Ryan.

- Nous allons dresser une liste des fournisseurs puis nous renseigner sur leur chiffre d'affaires grâce au greffe des tribunaux de commerce. Ensuite, nous les contacterons par téléphone, en commençant par la plus importante.

- On est samedi. Ces sociétés doivent être fermées.

- C'est vrai, mais j'aimerais que nous nous mettions au travail dès maintenant. Nous tâcherons de nous procurer les coordonnées de leurs dirigeants. Peu importe qu'ils jouent au golf, fassent une balade en bateau ou rendent visite à leur grand-mère, je veux savoir qui vend des tenues de foot orange et marron, et qui les a commandées.

- Ça risque de prendre du temps.

- C'est vrai, je comprends que tu sois effrayé par l'ampleur de la tâche, sourit Amy. Peut-être pourrais-tu me recommander quelques-uns de tes copains qui auraient la gentillesse de nous donner un coup de main ?