XV
 
LE COQUILLAGE

À l’aube de ce même jour, Elishama traversa l’allée sablée de Mr Clay et entra dans la maison, dans l’intention d’être à sa manière tranquille la conclusion, ou l’épilogue, de l’histoire. La table était encore mise dans la vaste salle à manger, et il restait un peu de vin au fond des verres ; les bougies s’étaient éteintes ; seule, une dernière petite flamme vacillait sur un chandelier. Mr Clay, lui aussi, se trouvait encore à sa place, dans son grand fauteuil garni de coussins. Ses pieds reposaient sur une chaise. Il ne s’était pas couché, attendant le matin, pour vider, au lever du soleil, la coupe de son triomphe. Mais la coupe du triomphe s’était avérée trop forte pour lui.

Elishama garda pendant un moment une immobilité aussi complète que celle du vieillard lui-même. Jusqu’à présent, il n’avait jamais vu dormir son maître et, à force d’entendre les plaintes et les lamentations de Mr Clay, il en avait conclu qu’il ne serait jamais témoin de son sommeil.

« Eh bien ! se dit-il, Mr Clay avait raison : il a trouvé le vrai remède efficace contre ses douleurs. La matérialisation d’une histoire est une expérience de nature à donner du repos aux gens. »

Les yeux pâles du vieillard étaient légèrement entrouverts ; sur ses lèvres minces grimaçait un léger sourire. Son visage était gris, comme les mains décharnées posées sur ses genoux. Sous les innombrables plis de sa robe de chambre, on s’imaginait difficilement un corps reliant cette tête et ces membres. Mais, ce matin-là, le personnage orgueilleux et inflexible, craint par des milliers de gens, avait l’air d’un pantin, dont celui qui tirait les ficelles les a brusquement lâchées.

Son serviteur, et confident, s’assit sur une chaise, s’attendant à percevoir, comme d’ordinaire, le souffle haletant et gémissant du vieillard. Mais le plus complet silence régnait dans la pièce. Elishama récita, en son for intérieur, les paroles de Prospero :

La tristesse et les soupirs s’enfuiront.

Le jeune homme resta longtemps près de Mr Clay. Il réfléchissait aux événements de la nuit et à la condition humaine en général. « Qu’est-il arrivé, se demandait-il, aux trois personnes, qui, chacune pour leur part, ont joué leur rôle dans l’histoire de Mr Clay ? Auraient-elles pu ne pas jouer ce rôle ? »

« Il est dur, se disait-il comme il l’avait fait bien d’autres fois, il est dur pour des gens de tant désirer certaines choses qu’ils ne peuvent obtenir. D’ailleurs, il est dur également d’obtenir ce que l’on désire. »

Au bout d’un certain temps, Elishama se demanda s’il ne devait pas toucher le corps immobile en face de lui, afin de manifester par ce geste son intention de réveiller Mr Clay pour son triomphe, c’est-à-dire la fin de l’histoire. Mais, encore une fois, il résolut d’attendre un peu et d’observer d’abord par lui-même comment se présentait cette fin. Il sortit donc en silence de la pièce pour aller jusqu’à la porte de la chambre à coucher.

De l’intérieur partait un bruit de voix : deux personnes parlaient à la fois. Qu’était-il advenu à ces deux êtres au cours de la nuit, et que leur arrivait-il à présent ? N’auraient-elles pu se passer de cette aventure ? Quelqu’un pleurait dans la chambre ; c’était une voix brisée, étouffée par les larmes, qui parvenait à Elishama. Celui-ci se souvint une fois de plus de la prophétie d’Esaïe :

De l’eau jaillira dans le désert,

La terre brûlée deviendra un étang.

Un peu plus tard, la porte s’ouvrit : deux êtres s’embrassèrent, se cramponnant l’un à l’autre sur le seuil. Puis ils se séparèrent ; l’un rentra dans la pièce et disparut ; l’autre sortit et ferma la porte derrière lui.

Le marin de la nuit précédente s’arrêta un instant près de cette porte close et regarda autour de lui, puis il s’en alla.

Elishama fit un pas en avant. Son loyalisme envers son maître exigeait qu’il reçût, des lèvres mêmes du jeune garçon, l’attestation de la victoire de Mr Clay. Le marin le regarda d’un air grave, et dit :

— Je vais rejoindre mon bateau, dites au vieux monsieur que je suis parti.

Elishama s’aperçut alors qu’il s’était trompé la veille au soir : ce garçon n’était pas aussi jeune qu’il l’avait cru. Mais peu importait, en somme. De longues années passeraient de toute façon avant qu’ayant atteint l’âge de Mr Clay, il fût paisiblement au repos dans son fauteuil. Pendant longtemps encore, il mènerait une vie hasardeuse, dépendant des caprices des éléments ou de ses propres caprices.

L’employé prit sur lui de régler les affaires de son maître :

— C’est vous maintenant qui pourrez raconter l’histoire.

— Quelle histoire ?

— Toute l’histoire. Quand vous raconterez ce qui vous est arrivé, ce que vous avez vu et fait, depuis hier au soir jusqu’à ce matin, vous aurez raconté toute l’histoire. Vous êtes le seul marin du monde qui puisse la raconter honnêtement du commencement à la fin, dans tous ses détails ; telle qu’elle vous est réellement arrivée à vous-même.

Le marin considéra Elishama pendant un long moment sans rien dire ; enfin, il murmura :

— Ce qui m’est arrivé à moi, ce que j’ai vu et fait depuis hier soir jusqu’à présent ? et un peu après, il ajouta : pourquoi appelez-vous cela une histoire ?

— Parce que vous-même avez entendu raconter cette histoire : l’histoire d’un marin qui aborde dans une grande ville. Il se promène dans une rue voisine du port, lorsqu’une voiture s’arrête près de lui : un vieux monsieur en descend et lui dit : « Vous êtes un marin de bonne mine ; vous plairait-il de gagner cinq guinées cette nuit ? »

Le jeune garçon ne fit pas un geste, mais Elishama voyait qu’il était capable de rassembler toutes ses forces d’une manière soudaine et imperceptible, et d’en faire usage avec une violence inouïe. La vie de quiconque l’outrageait ne valait plus cher. C’est ainsi qu’il avait effrayé Mr Clay, lors de leur première rencontre dans la rue ; c’est ainsi qu’il lui avait fait carrément peur, un peu plus tard, dans la salle à manger. Elishama, qui ne connaissait pas la peur, ne put se défendre d’une certaine émotion, et même il s’écarta un peu de cette créature gigantesque, non parce qu’elle l’effrayait, mais parce qu’il éprouvait pour elle cette étrange sympathie, cette sorte de compassion que lui avaient toujours inspirée les femmes, et les oiseaux. Mais il s’avéra que la gigantesque créature était une brute pacifique.

Après un court silence, le marin dit simplement :

— Cette histoire-là n’est pas du tout la mienne.

Et il poursuivit :

— Vous dites que je la raconterai. À qui faudrait-il que je la raconte ? Mais à qui ? Qui donc, en ce monde, me croirait, si je la raconte ?

Et toute sa force accumulée passa dans la dernière phrase.

— Je ne la raconterais pas pour cent fois cinq guinées.

Elishama ouvrit la porte de la maison à l’hôte qu’elle avait hébergé pendant la nuit. Au-dehors, les arbres et les fleurs de Mr Clay, trempés par la rosée, brillaient de fraîcheur à la lumière matinale, comme au premier jour de la création. Un des paons de Mr Clay se promenait sur la pelouse. Sa queue, qui traînait derrière lui, marquait l’herbe argentée d’un trait sombre, et il poussait son cri discordant. De très loin parvenaient les bruits de la ville en train de s’éveiller.

Les regards du marin tombèrent sur le baluchon, qu’il avait laissé, la veille, sur une des tables laquées de la véranda. Il le prit pour l’emporter, mais, se ravisant, il le reposa sur la table et dénoua la ficelle.

— Voulez-vous faire quelque chose pour moi ? demanda-t-il à Elishama.

— Oui ! répondit Elishama.

Le marin reprit :

— Je me suis trouvé, il y a longtemps, sur une île, dont la grève était couverte de milliers de coquillages. Quelques-uns étaient très beaux ; peut-être étaient-ils rares ? Peut-être n’y en avait-il de cette espèce que sur cette île ? J’en ramassais quelques-uns chaque jour, dans la matinée ; j’ai pris les plus beaux pour les rapporter chez moi, au Danemark. C’était tout ce que j’avais à rapporter chez moi.

Il répandit la collection de coquillages sur la table et les examina avec soin. Il finit par choisir un gros coquillage rose et brillant, qu’il tendit à Elishama :

— Je ne les lui donnerai pas tous, dit-il ; elle a tant de belles choses, et ne se soucierait pas de s’encombrer d’une masse de coquillages. Mais je crois que celui-ci est d’une espèce rare, et peut-être n’y en a-t-il pas un autre pareil à lui dans le monde entier.

Il promena lentement ses doigts sur le coquillage, et murmura :

— Il est doux et lisse comme un genou, et quand vous l’approchez de votre oreille, vous croyez l’entendre chanter. Voulez-vous le lui donner de ma part ? Et voulez-vous lui dire de l’approcher de son oreille ?

Il le tint contre sa propre oreille, et aussitôt son visage prit une expression attentive et paisible.

Elishama pensa qu’après tout il avait eu raison, la veille, de croire que le marin était très jeune.

— Oui, dit-il, je n’oublierai pas de le lui donner.

— Et vous rappellerez-vous de lui dire qu’elle doit l’approcher de son oreille ?

— Oui, répéta Elishama.

— Merci et adieu ! dit le marin, en tendant sa grande main à Elishama.

Il descendit les marches de la véranda, longea l’allée, son baluchon à la main, et disparut.

Elishama le suivit des yeux. Quand il ne le vit plus, il porta lui-même le coquillage à son oreille. Il entendit un bruit sourd et lointain, pareil au grondement des brisants, qu’on perçoit à une grande distance.

Le visage d’Elishama prit alors exactement l’expression de celui du marin quelques instants plus tôt. Une émotion étrange, à la fois douce et profonde, s’empara de lui, car il entendait résonner une voix nouvelle à la fois dans la maison et dans l’histoire.

— Je l’ai déjà entendue, cette voix, pensa-t-il, il y a bien, bien longtemps, mais où ?

Et sa main retomba.