V
 
VIE PAISIBLE

Babette était arrivée l’air hagard et les yeux égarés, pareille à une bête traquée ; mais, dans son nouveau milieu si amical, elle prit très vite l’aspect d’une respectable servante de confiance. Venue en mendiante, elle devint bientôt une triomphatrice.

Son maintien paisible, son regard ferme et profond exerçaient une influence magnétique. Sous ses yeux, les choses prenaient sans bruit leur vraie place.

Au début, tout comme le pasteur quinze ans plus tôt, les patronnes de Babette avaient éprouvé une certaine inquiétude à l’idée de recevoir une « papiste » sous leur toit. Mais elles répugnaient à tourmenter une femme durement éprouvée, en essayant de la catéchiser, et, en outre, elles n’étaient pas très sûres de leur français. Par un accord tacite, elles ne cherchèrent donc à convertir leur servante que par l’exemple d’une sainte vie luthérienne. Et c’est ainsi que la présence de Babette dans la maison fut une sorte de stimulant moral pour ses habitantes.

Les deux sœurs n’avaient pas ajouté foi aux paroles de M. Papin concernant les aptitudes culinaires de Babette : elles savaient que les Français mangeaient des grenouilles, aussi enseignèrent-elles à Babette la manière de préparer la morue, et la soupe au pain et à la bière. Au cours de cette démonstration, le visage de la Française demeura tout à fait impassible. Mais, au bout d’une semaine, Babette préparait la morue et la soupe au pain et à la bière aussi bien que quiconque, né et élevé à Berlewaag.

La pensée du luxe et des extravagances françaises déconcertait les filles du pasteur. Le jour où Babette entra à leur service, elles l’appelèrent pour lui expliquer qu’elles étaient pauvres et qu’à leurs yeux le luxe était un péché. Il fallait que leur propre nourriture fût aussi simple que possible. Ce qui importait, c’étaient les marmites de soupe et les paniers de provisions destinés aux pauvres. Babette inclina la tête. Elle apprit à ses patronnes qu’étant jeune fille elle avait été cuisinière chez un vieux prêtre qui était un saint.

Aussitôt les deux sœurs prirent la résolution de surpasser le prêtre au point de vue de l’ascétisme.

Elles devaient s’apercevoir bientôt que, du jour où Babette s’était chargée de leur ménage, les dépenses avaient diminué comme par miracle, tandis que les marmites de soupe et les paniers de provisions semblaient doués d’un nouveau et mystérieux pouvoir pour fortifier à la fois les pauvres et les malades et les consoler de leurs maux. Les voisins et les protégés de la maison jaune durent reconnaître qu’ils bénéficiaient chacun pour sa part des éminentes qualités de Babette.

Jamais la réfugiée n’apprit à bien parler la langue de sa nouvelle patrie ; mais, dans son mauvais norvégien, elle savait faire baisser les prix des commerçants les plus inflexibles de Berlewaag : on la craignait comme le feu sur les quais et au marché.

Au début, les « vieux frères » et les « vieilles sœurs » avaient considéré avec méfiance l’étrangère qui s’installait parmi eux. Ils ne tardèrent pas à s’apercevoir de l’heureux changement opéré au foyer de leurs « petites sœurs » et, en même temps qu’ils s’en réjouissaient, ils en bénéficiaient. Ils découvraient que, dans la vie de Martine et de Philippa, les ennuis et les difficultés avaient disparu. Elles avaient dorénavant de l’argent à distribuer et du temps à consacrer aux lamentations et aux confidences de leurs vieux amis. En outre, la paix de leurs cœurs leur permettait de s’abandonner à la méditation des choses célestes.

Avec le temps, il y eut de plus en plus de membres de la communauté qui prononcèrent le nom de Babette dans leurs prières, remerciant Dieu d’avoir envoyé cette étrangère quasi muette, cette sombre Marthe, au foyer des deux « lumineuses » Marie. La pierre qu’avaient presque rejetée ceux qui bâtissaient était devenue la principale de l’angle. Les dames de la maison jaune étaient seules à savoir que leur « pierre angulaire » portait une marque mystérieuse et inquiétante, comme si elle eût été apparentée de quelque manière à la Pierre noire de La Mecque, la Kaaba elle-même.

Babette parlait très peu de son passé. Dans les premiers temps, quand les deux sœurs lui avaient exprimé leur sympathie pour ses malheurs, elle avait fait preuve, dans ses réponses, de la majesté et du stoïcisme dont M. Papin avait parlé dans sa lettre.

« Que voulez-vous, Mesdames, disait-elle en haussant les épaules, c’est le destin ! »

Et puis, un beau jour, elle apprit tout à coup à ses patronnes qu’elle avait pris un billet de loterie en France, bien des années auparavant, et qu’un fidèle ami de Paris vérifiait tous les ans les chances de ce billet. Qui sait s’il ne lui arriverait pas de gagner le gros lot de dix mille francs ?

Ce récit fit comprendre aux deux sœurs que le vieux sac de voyage en tapisserie de leur cuisinière était fait d’un tapis magique. Babette n’était-elle pas capable à tout moment de l’enfourcher et de retourner à Paris au travers des airs ?

Il arrivait qu’en s’adressant à Babette Martine et Philippa n’obtenaient pas de réponse ; elles se demandaient alors si l’étrangère avait bien entendu ce qu’elles disaient. Assise à la cuisine, les coudes sur la table, Babette était plongée dans la lecture d’un épais livre noir, un livre de prières papistes sans doute. D’autres fois, elle restait immobile sur la chaise de bois à trois pieds, ses fortes mains croisées sur ses genoux, ses grands yeux largement ouverts. Elle paraissait alors aussi énigmatique, aussi mystérieusement avertie des secrets du destin que la Pythie sur son trépied.

Les deux sœurs devinaient alors que dans l’âme de Babette existaient des profondeurs insoupçonnées. Des souvenirs, des passions, des regrets, dont elles-mêmes restaient tout à fait ignorantes, venaient assiéger leur servante. Saisies d’un léger frisson, il leur arrivait de penser au fond de leurs cœurs : « Peut-être, après tout, est-ce vrai qu’elle a été une pétroleuse ! »