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Ils s’installèrent sous une ample toile verte toute neuve où trois couples prirent place également. Une religieuse venue avec le premier train de secours se tenait à l’entrée, pour examiner les blessures et faire des pansements propres. À présent, c’était l’odeur de pharmacie qui dominait. La sœur avait un bon visage rond et lisse, toujours souriant. Avec sa cornette grise et blanche impeccable, elle avait l’air d’un jouet neuf parmi ces gens en haillons. Devant la tente voisine, deux employés du chemin de fer distribuaient des couvertures. Plus loin, on donnait des draps. Puis on ouvrit des colis de vivres et il s’organisa une sorte de marché où tout était gratuit. Raoul alla y chercher du tabac. Lorsqu’il revint en tirant sur sa pipe, Alban observa : — Moi, j’ai même pas sauvé la mienne.
Le coureur de bois retira de ses lèvres sa longue pipe élégante et la tendit luisante de salive à son beau-frère.
— Tiens. J’ai plus que celle-là qui était dans ma poche. On partagera… Ils ont du papier à cigarettes, le Steph va aller t’en chercher avec du tabac.
Stéphane partit. Alban tira sur sa pipe et Raoul observa en souriant : — T’as toujours des petits brûle-gueule de rien du tout, mais celle-là te va très bien. T’as l’air d’un nouveau riche.
Alban hocha la tête.
— Tu veux dire : pauvre plus que jamais, fit Catherine.
Elle ouvrit sa boîte à biscuits qui contenait trois ou quatre billets et une vingtaine de pièces. Elle y versa le contenu du sac pris à la caisse avant de quitter le magasin.
— Voilà, fit-elle, c’est tout ce qu’il nous reste.
Raoul reprit sa pipe que lui rendait l’infirme ; il tira une bouffée qu’il savoura avec délice, puis il dit : — Pas tout à fait.
Sans répondre aux questions de sa sœur, il entraîna Stéphane vers ce qui restait de la gare.
Sous la direction d’Hector Lavallée, une équipe inconnue déblayait déjà les décombres encore fumants. Les ouvriers tiraient les poutres qu’ils entassaient de l’autre côté de la voie, arrachaient ce qui subsistait des platelages du quai. Des outils se trouvaient près des aiguillages tordus. Raoul empoigna une pioche et une pelle.
— Prends un croc, dit-il à Stéphane.
Ils laissèrent les ouvriers et s’en furent vers l’ancienne lisière, où l’oncle avait bâti son campe. Les troncs et les moignons encore debout se consumaient à cœur. Des souches fumaient.
De l’antre du trappeur, il ne restait qu’un amoncellement de bois charbonneux et de peaux qui puaient atrocement. Sans hésiter, Raoul alla vers un point qu’il se mit à déblayer. Stéphane l’aidait, tirant au croc les cuirs détrempés à demi calcinés d’où s’élevait une fumée irrespirable. Très vite, ils atteignirent le sol à côté d’un pilier d’angle dont un morceau restait debout. Le trappeur donna une dizaine de coups de pioche puis dégagea à la pelle la terre remuée. Bientôt l’outil racla du métal. Se baissant, Raoul retira de sa cache une boîte en fer ronde qui portait encore l’inscription en rouge et jaune sur fond bleu : « Tabac fin ».
— C’est des bonnes boîtes, fit-il. Ça rouille pas vite.
— Tu l’avais enterrée ?
— Toujours. À cause du feu.
Ils échangèrent un sourire et Raoul ajouta :
— C’est une vieille habitude. Ça m’avait jamais servi, et tu vois !…
Il n’acheva pas sa phrase. Il posa sa main sur la nuque de Stéphane avec un hochement de tête qui voulait dire : C’est mieux que rien.
— On reviendra demain. Y a certainement des choses en métal qu’on peut récupérer.
Ils reprirent leurs outils. La lumière déclinait. Le fleuve s’empourprait plus vite que le ciel où montait une buée transparente.
Près du magasin général, ils entrèrent dans les ruines. Au centre, toujours fiché dans son billot qui n’avait pas brûlé entièrement, ils trouvèrent le col-de-cygne du cordonnier. Sa bigorne aussi était là. Ils les prirent et regagnèrent la tente.
La vie s’organisait. Des gens mangeaient des conserves, d’autres cuisaient des œufs sur de petits réchauds à alcool. On venait de leur donner ce qui constituerait le début de leur nouveau ménage.
Sur une caisse vide, Catherine avait posé des assiettes toutes neuves. Du pain, du lard étaient coupés. Un gros gâteau où luisaient des fruits confits attendait sur un papier.
— On mourra pas de faim, dit Alban.
Raoul tendit à sa sœur la boîte à tabac qui contenait un rouleau de billets. Les yeux de la jeune femme interrogèrent.
— Ça sera le début pour reconstruire, dit le trappeur.
Montrant le col-de-cygne et la bigorne qu’ils venaient de poser près de la sacoche d’outils sauvée par Alban, il ajouta : — C’est encore toi qui vas te remettre au travail le plus vite, mon pauvre vieux !
Le gros Luc arrivait, la face bariolée de teinture d’iode ; il leva un pied pour montrer sa chaussure brûlée. Remuant ses orteils qui dépassaient, il dit : — Faudrait même que tu traînes pas trop. C’est pas l’ouvrage qui manque.
Ils se regardèrent un instant, puis le rire les prit.
— Tout de même, tout recommencer, soupira Alban, c’est pas rien.
— On vous aidera, fit le géant. L’ingénieur assure que l’État va vous dédommager.
Ils se mirent à table. Un long moment ils mangèrent en silence. À côté, d’autres groupes parlaient.
Au bout d’un moment, Catherine dit à son frère :
— Cet argent, si tu t’en vas, t’en auras besoin.
Raoul haussa les épaules.
— Comme si j’allais partir tant que c’est pas reconstruit !
Une lueur de joie profonde éclaira le regard de Catherine. Personne ne souffla mot, mais les visages exprimaient la gratitude. Un silence passa encore, puis ce fut Raoul qui se mit à parler : — Le magasin, faudra le faire autrement. C’était mal organisé…
Il donna son avis, puis Catherine le sien. La discussion s’engagea.
Ils étaient venus là pour faire le pays, ils le feraient. Ils savaient avec certitude qu’ils ne partiraient pas. On ne renonce pas à une ville qui vous a pris votre enfant pour en faire son premier mort.
Ils parlèrent longtemps. La nuit était tombée. Des lampes tempête s’étaient allumées à l’entrée de chaque tente. On évoquait les victimes, mais surtout, on s’entretenait de ce qu’allaient entreprendre les vivants.
La nuit était déjà bien avancée lorsque Raoul tira de sa poche son harmonica qu’il tapa trois fois dans sa paume avant de le porter à ses lèvres. En sourdine, puis un peu plus fort, il se mit à jouer un vieil air un peu triste qui donnait envie de fredonner.
Saint-Télesphore, été 1978
Morges, 7 juillet 1982