27

Avec le crépuscule, le vent s’arrêta. À mesure que la nuit tombait, un grand calme s’allongeait sur la forêt étonnée.

À l’heure du souper, les Robillard se mirent à table. La place laissée par le petit Georges créait un vide énorme. Le silence écrasait.

Personne n’avait faim. Le repas fut très court. Ils étaient dans une immobilité que nul n’osait rompre lorsque Stéphane perçut un bruit. Il se dressa, l’oreille tendue, le visage soudain éclairé. La neige croûtée craqua plusieurs fois. Un pas heurta le bois.

— C’est lui.

La porte s’ouvrit. Raoul entra. Il referma, enleva sa toque de fourrure, libérant sa chevelure claire.

Il y eut une hésitation générale. Le trappeur embarrassé de son grand corps, les autres rivés à leurs sièges.

Catherine se leva. D’un élan elle fut contre lui. Collée à sa poitrine, secouée par son chagrin qu’elle ne pouvait plus contenir. Stéphane et Louise s’approchèrent à leur tour. Se baissant sur le côté, Raoul souleva la petite qui s’accrocha à son cou en disant :

— Georges, il est au ciel… il a pas mal. Faut pas pleurer… Pas pleurer.

Sa voix se fit fluette avant d’être brisée par un sanglot énorme. Stéphane les étreignit. Ils formaient un bloc de peine que secouaient les pleurs.

À deux pas, Alban regardait, l’œil luisant, tout gauche dans son chagrin silencieux. Raoul avait encore son sac et son fusil. Stéphane s’écarta en disant :

— Laissez-le se défaire.

Catherine prit la petite. Le coureur de bois posa son fourniment, quitta sa pelisse et s’assit pour délacer ses jambières de peau. Il expliqua :

— J’ai mis du temps. Le docteur était pas là. J’ai attendu un jour et une nuit… Après…

Il se tut, baissa la tête avec un mouvement des bras et des épaules qui voulait dire :

— À quoi bon !

Le silence revint. Après un si long assaut, la maison se reprenait lentement. Ses membres craquaient. Elle formait sur les vivants une carapace accrochée à eux, avec le poids du malheur.

— Le vieil Indien est venu, fit Alban.

— Je sais, son fils a marché jusqu’à Cochrane.

Raoul tira sa pipe de sa poche droite, puis sa blague de la gauche. Il souffla dans la pipe à moitié bouchée.

— J’avais une petite alêne, je l’ai perdue en route.

Stéphane se leva, alla chercher une caissette qu’il apporta jusque dans la lueur de la lampe. Les outils s’entrechoquèrent lorsqu’il fouilla. Il sortit un fin poinçon à manche lustré par le frottement des mains.

— Tiens.

— Merci.

— Tu peux le garder, dit Alban, j’en ai un autre dans ma boîte à ressemeler.

Raoul déboucha le tuyau de sa pipe, puis il gratta l’intérieur du fourneau avec la plus courte lame de son couteau. Il tombait sur la table un goudron dur comme de petites coquilles noires. Le crissement occupait la maison et semblait envahir la nuit qui l’enveloppait de son calme tout neuf. Lorsqu’il eut terminé, Raoul ramassa les déchets d’un petit tas qu’il tira jusqu’au bord pour le faire couler dans sa main en cuvette. Il les porta dans le feu où il remit deux bûches. Le crépitement bondit, s’étira en s’éloignant. Raoul le ranima de nouveau en ouvrant la grille pour prendre une braise qu’il posa sur le tabac. Il tira trois fortes bouffées, revint s’asseoir. Un gros serpent de fumée s’enroula autour de la lampe dont la flamme vacillait à l’intérieur du verre noirci.

— Je vais te réchauffer de la soupe, dit Catherine.

Elle alla chercher une casserole de fer qu’elle posa sur la cuisinière. Tout de suite, la soupe se mit à chanter et des gouttes tombèrent du couvercle sur la platine brûlante. Elles tchutaient brièvement pour lâcher leur petite fumerolle.

— Si vite, dit Raoul. Et à cet âge… Y a pas de justice.

Personne ne souffla mot. Catherine posa une assiette creuse, une cuiller, une fourchette et un verre devant son frère. Elle alla chercher le pain et l’eau.

— Juste la soupe, dit Raoul. Ça suffira.

— Il reste de l’orignal que tu avais apporté. Froid, il est bon.

La soupe encore tiède avait chauffé vite. Sa buée prit la place de la fumée de pipe. Plus ténue, elle se dispersait sans montrer ses formes.

Louise s’était endormie sur les genoux d’Alban. Sa mère la prit doucement, la déshabilla et s’en fut la coucher.

Raoul mangea un moment, cassant du pain dans son assiette. S’arrêtant soudain, il dit :

— C’est de ma faute.

— Pas toi, fit Alban. Tu pouvais pas prévoir. Personne pouvait prévoir.

— Tout de même, je vous ai menés là.

Catherine soupira longuement.

— Où nous étions, dit-elle, est-ce que tu crois que le docteur était plus près ? Je sais même pas où il y en avait un.

Elle se tut puis finit par ajouter, les dents serrées :

— C’est tout ce pays qui est maudit.

Le trappeur mangea sa viande lentement. Il tranchait de petites bouchées avec la plus grande lame de son couteau, coupant chaque fois un cube de pain à son chanteau. Lorsqu’il eut fini, il but un verre d’eau, essuya sa lame entre son pouce et son index, la fit claquer en la refermant. Il s’écarta sur le côté pour remettre son couteau dans sa poche. Chacun suivait ses gestes, observait son visage. Lorsqu’il eut de nouveau allumé sa pipe, regardant sa sœur, il demanda :

— Où l’avez-vous mis ?

Catherine leva seulement les yeux et Raoul hocha trois fois la tête. Comme il remuait, Alban demanda :

— Tu veux pas dormir ici ? Ça va être glacé, chez toi.

— J’aime mieux, dit Raoul.

Il enfila sa pelisse, coiffa sa toque, prit son sac, le lança sur son épaule avant d’empoigner son fusil.

Lorsqu’il ouvrit, un grand rectangle de ciel clair tout scintillant se montra. La porte refermée, ils entendirent s’éloigner son pas sur la neige qui craquait comme du verre.

— Tout de même, fit Alban, c’est loin, Cochrane. Avec le temps qu’il faisait.

— Pour rien, souffla Catherine.

Comme s’il eût porté sa part de leur accablement, le feu émit un long soupir. Une bûche venait de verser une larme de sève sur les charbons ardents. La flamme ronfla un peu, puis le velours du silence se remit à glisser doucement autour de la maison.