37
Au soir de la fête, une locomotive attelée à un seul wagon était venue chercher les inaugurateurs. Depuis, troublant à intervalles réguliers l’écrasement de l’été, les trains passaient. Un chaque jour dans chaque sens, le rythme s’était installé.
Le bruit des convois ne surprenait plus. Il avait cessé d’effrayer la forêt. On l’entendait naître et croître selon l’humeur des vents qui couchaient la fumée sur les wagons, sur la voie et les étendues boisées où elle s’effilochait. À l’approche de la gare, la cloche de la locomotive se mettait en branle. Son tintement, les crachements de la vapeur, le grondement du pont faisaient à présent partie de la vie.
Grâce à ce passage, une ville naissait. Partagée en deux par le fleuve, elle grandissait, tirant de l’eau et des vastes étendues boisées l’essentiel de ses ressources. On avait tendu des câbles et installé un bac dont le va-et-vient perpétuel permettait de traverser sans trop attendre et sans grimper sur le pont où la marche à pied était dangereuse. Un gros moulin à scie s’était édifié sur la rive droite. Le bruit conjugué des bielles, des poulies et des larges lames montait de la rivière avec la brume de chaleur suffocante.
Des travailleurs s’en étaient allés, d’autres avaient demandé et obtenu des lots à défricher. Ils avaient commencé par abattre de quoi se construire de petits campes de bois rond où, la plupart du temps, ils logeaient à deux ou trois, s’entraidant pour l’abattage et l’essouchement, attendant d’avoir déjà nettoyé leur terre pour faire venir leurs familles. D’autres étaient partis chercher femmes et enfants qu’ils avaient installés soit dans des bâtisses montées à la hâte, soit dans quelques baraquements du chantier.
Tout ce monde venait au magasin général où les affaires n’allaient pas mal du tout. Catherine, qui avait trouvé deux femmes pour sa laverie, dirigeait l’ensemble, trônant derrière sa banque, allant d’un rayon à l’autre, de la réserve à la buanderie, donnant des ordres et des conseils, tenant son monde en main comme un cocher son attelage.
Seul lui échappait son frère qui, de plus en plus, tentait de s’évader, prétextant qu’ils devaient s’habituer à se passer de lui pour n’être pas trop désemparés le jour où il les quitterait.
Sous l’épais soleil, la voie ferrée filait ses deux traits luisants. Dans cette tranchée de forêt où l’air circulait peu, c’était la fournaise. Des hommes ruisselants continuaient de besogner, achevant l’installation de la signalisation et du télégraphe, plantant des poteaux, déroulant des fils à l’infini.
Déjà la sauvagine commençait de s’habituer à cette saignée pratiquée dans son domaine. Ayant guetté des heures et des heures, choisissant le cœur des nuits pour se hasarder, tout un monde venait en curieux, pointant le nez hors des fourrés, humant un air différent, respirant à petites goulées les odeurs de ferraille, de charbon, de goudron et de créosote. Les rongeurs, les premiers à s’avancer, poussaient sous le ballast leurs galeries effondrées, recréaient le labyrinthe interrompu par les pioches et les pelles. C’était tout un travail énorme que de contourner des roches apportées là par on ne savait quelle puissance incommensurable. Du gravier inconnu avait été mêlé aux marnes. Assez rapidement, campagnols et lemmings, souris et musaraignes s’habituèrent à cette terre plus saine, utilisèrent les sables douillets pour leurs nids. La foudre grondant au-dessus de leur tête et ébranlant les étroits sous-terrains deux fois par jour leur devint vite indifférente. Tous comprirent que c’était seulement à ce moment-là qu’il fallait se cacher.
Bientôt, les animaux de grand air et de course prirent eux-mêmes l’habitude de franchir cet obstacle. Seuls les éloignaient encore pour quelques instants les monstres fumants et puants à la voix de métal. Et l’on vit des cervidés traverser comme des flèches, poursuivis par les loups, les renards et les ours. Des oiseaux se posèrent sur les fils, des écureuils gris s’enhardirent à grimper aux poteaux.
Plus lentement, les herbes et les mousses avancèrent aussi. Elles se coulaient entre les pierres, glissaient sous les traverses, buvant l’eau tiède que perdaient les locomotives.
Les plaies des arbres mutilés commençaient à se cicatriser. De nouvelles branches plus vigoureuses partaient des moignons et des souches. Lentement, un rideau opaque de brindilles et de feuillages se tissait. La forêt se refermait sur elle-même, protégeant ses entrailles d’ombre humide des regards de la machine à feu et de son haleine écœurante.
Les sources déviées, les ruisseaux détournés cherchaient eux aussi à retrouver leur route. Goutte à goutte, puis à minces filets, ils fouissaient en profondeur, flairant des failles, trouvant des passages. Leurs eaux, charriant des millions d’infiniment petits, établissaient un lien entre les deux rivages de cette voie, à l’insu des humains qui continuaient d’aller leur chemin rectiligne et monotone.
Ainsi la ligne et son soubassement de ballast devinrent-ils bientôt un univers vivant, peuplé tout autant que l’avait été le taillis avant l’intrusion des gens qui avaient tant détruit, piétiné, saccagé.
Sur la vaste terre d’Abitibi, comme pour illuminer ces victoires, le soleil plombait. Un été, aussi torride qu’avait été glacial l’interminable hiver, écrasait la forêt, les bêtes et les hommes. Les nuits demeuraient froides, pourtant. Au cœur du mois d’août, plusieurs matins frileux furent poudrés d’une légère gelée blanche. C’était l’heure où, dans les essarts, les débroussailleurs, les défricheurs, les essoucheurs se mettaient à l’œuvre.
Ceux qui depuis des années avaient vécu dehors respiraient le ciel, interrogeaient le fond de l’air. Ils se consultaient entre eux.
— Le grand calme.
— Deux jours au moins.
— On peut y aller !
Le feu prenait alors aux énormes tas dans le milieu des espaces dégagés. Les flammes montaient droit, la fumée s’élevait pour s’étaler très haut, couchant son ombre sur la cité naissante.
Où flambaient les branchages, pousserait bientôt le blé dont on commandait déjà la semence au magasin général Robillard.