38
Durant quatre semaines, le grand soleil et un vent brûlant desséchèrent la forêt. Puis, au cours d’une nuit, le temps s’immobilisa. Le silence s’épaissit. L’air s’englua, devint sirupeux. Les visages et les corps ruisselaient sans qu’on eût ébauché le moindre geste. Il y eut trois journées et trois nuits empâtées comme le fond d’un lac.
Malgré cette moiteur suffocante, le travail se poursuivait. De la petite aube à la nuit tombante, l’espace résonnait du claquement des cognées, du tintement des pioches sur le sol dur. Avec de longs craquements, les arbres s’abattaient, soulevant d’énormes nuages de poussière. Les défricheurs pestaient en crachant blanc.
Tant que le vent avait soufflé, on avait entassé les broussailles et le menu branchage. Le calme installé, on s’était mis à brûler pour libérer la place. Le crépitement des foyers montait. Les cendres s’accumulaient qui engraisseraient bientôt les labours. Jour et nuit, les essarteurs se relayaient près des feux qu’ils alimentaient. On brûlait toujours à bonne distance des habitations et de la lisière du bois. La chaleur des bûchers s’ajoutait à celle du ciel. L’une et l’autre se combattaient parfois avant de s’allier. Celle qui montait du sol rassemblait sa force en un seul courant pour pénétrer celle des hauteurs et s’ouvrir un passage.
Le duvet de grisailles lumineuses, dormant sur le pays d’une frontière à l’autre de son immensité, retenait longtemps la fumée. Elle s’étalait, pesait sur les arbres, cachant parfois le soleil, globe roussâtre d’où ruisselaient encore des touffeurs qui semblaient vouloir écraser la vie.
Puis, le 17 août vers cinq heures de l’après-midi, alors que le calme semblait établi pour des éternités, le pays se révolta.
D’un coup : le remuement.
Une lame de lumière et de vent pénétra par le flanc la nuée statique pour la fouiller jusqu’aux entrailles. La forêt frissonna, grondant sourdement dans sa léthargie avant de se réveiller vraiment. Le sommeil de la terre était si lourd, si confortablement installé sous le couvert poussiéreux et fané qu’il résista un moment de tout son poids. Ouverte sur une longueur de plusieurs milles en quelques instants, l’épaisse couche de fumée cracha des viscères noués de terribles convulsions. Une colère à odeur de soufre l’habitait. Un tourbillon s’amorça. Pris de peur, il accéléra son rythme en s’élevant. Affolé, il se tordit à gauche, à droite tel un énorme reptile malade de hernies et fouaillé d’épines. Une rage le saisit soudain qui lui donna la force de se retourner pour plonger sur les bois, balayer les coupes et cingler les bûchers d’où il naissait.
Les défricheurs s’éloignèrent des foyers en furie. Le souffle qui grondait était si soudain qu’on le croyait jailli de l’intérieur, du fond secret de la terre. Comparable à celui des volcans, il soulevait les charbons ardents. Des flammes plus hautes que des arbres centenaires entraînaient dans leur élan des torrents de brandons et d’étincelles qui creusaient leur chemin tortueux et rageur parmi les remous. Leur sillage s’élargissait, se défaisait pour pleuvoir sur les taillis aussi secs que du foin de trois ans.
Surpris par le combat du jour et de la nuit, les gens qui se trouvaient à l’intérieur des maisons sortirent.
— Au feu ! Au feu !
Le cri montait de partout. Du côté où s’était rabattu le premier tourbillon, des appels au secours s’entendaient déjà.
En quelques minutes, vingt foyers au moins s’étaient allumés. La forêt crépitait comme un fagot.
Abandonnant l’abattage, les essarteurs se précipitèrent. Ils n’avaient pour lutter que des branches qu’ils coupaient. Trop sèches, elles s’enflammaient très vite. Chaque coup qu’on donnait risquait de propager le mal au lieu de le tuer.
— Des pelles !
— Vite, des pelles !
— Apportez des pelles !
— Ici, vite vite, ça nous gagne !
Le feu les dominait en effet. Plus rapide et plus souple que les hommes, il se couchait à côté d’eux sous les broussailles, cherchant à contourner chaque lutteur. Il bondissait dans les branches pour se laisser tomber comme un fauve :
— Attention. Ça tourne !
— Reculez !
— Tirez-vous !
Excité par les cris et la vue de ce qu’il avait réussi du premier coup de gueule, le vent redoublait de vitesse et de violence. Il se multipliait pour frapper plus sûrement. Nul ne savait s’il venait de l’est ou de l’ouest. Tous les horizons semblaient souffler en même temps, dix vents conjugués bondissant vers le même incendie.
— Attention ! Un gars est tombé.
— Où donc ?
— Là-bas, devant !
— On voit plus rien.
L’averse de cendres aveuglait. Le feu bondissait, il était dans l’air, il montait du sol et tombait du ciel. Invisible, la flamme creusait sa galerie sous les lichens pour se redresser soudain, à vingt pas derrière le front des hommes qui risquaient à chaque instant de se trouver prisonniers. Plus loin, c’était sous les pieds qu’elle reprenait vie, levant la griffe pour empoigner les jambes.
— À l’eau, vite ! Vite !
Dès qu’un vêtement se mettait à flamber sur les épaules d’un homme, c’étaient des cris. Ceux qui se trouvaient à proximité du fleuve s’y jetaient, les autres se roulaient par terre ou se déshabillaient à la hâte. Le menuisier, venu avec sa large pelle à copeaux, se battait ferme. Ayant déjà abandonné sa chemise il se démenait, le torse luisant tout piqueté de points rouges et de stries sanglantes.
Les sapins baumiers gorgés de résine et d’essences grillaient avec des crépitements, des éclatements aussi forts que des coups de fusil. Les épinettes assoiffées, les mélèzes s’embrasaient par groupes avec des grondements d’orage. D’autres crépitaient en se lançant des étincelles en un jeu cruel. Quatre petits campes de rondins tout juste terminés, bâtis sur des lots à demi défrichés, étaient déjà atteints. Leurs toits de papier goudronné grésillaient à la manière de l’huile dans la poêle.
La chaleur devint vite intolérable. Même sur le fleuve, l’air était à peine respirable.
Avec une ampleur sans cesse grandissante, les revirements de la flamme menaçaient les hommes, les contraignant à battre en retraite. De plus en plus nombreux, les gens sautaient dans la rivière. D’autres qui arrivaient en renfort s’y plongeaient tout habillés avant de s’élancer vers le brasier. Ils fumaient, minuscules, face à des géants de flammes. Ils luttaient quelques minutes, mais la gueule ardente du monstre parti pour dévorer des milles de forêt soufflait une haleine d’enfer. À demi aveuglés, le souffle coupé, les hommes reculaient en courant, respiraient puis retournaient au combat. C’était un atroce ballet.
Le vent ne désarmait pas. Le tourbillon se répétait sans trêve, élargissant son mouvement, heureux de se vautrer sur des lieux encore intacts, poussant sa mâchoire de braise vers d’autres pâturages.
Soudain, virant de bord, il visa la gare et les baraquements du chantier. La bataille s’intensifia. Les hommes ne constituaient plus un front de lutte, la fumée trop dense les séparait. Chacun combattait pour son propre compte, ignorant ce qui se passait à vingt pas. Seuls les reliaient entre eux pour augmenter encore la peur les appels au secours, les hurlements de douleur, les avertissements.
Les uns mouraient asphyxiés, prisonniers de la forêt, les autres écrasés par la chute d’un arbre. Certains qui ne savaient pas nager s’aventuraient dans le fleuve. Échappant aux remous de fumée et de flammes, ils étaient empoignés par ceux des eaux qui semblaient bouillir sous l’averse de brandons. L’Harricana les emportait. Leurs cris atroces s’éloignaient au fil du courant, très vite couverts par le grondement de plus en plus puissant de l’incendie.
Près de la gare dont un pan de toiture commençait à brasiller, M. Ouimet cria :
— Dynamite ! Dynamite !
Ce fut l’affolement. Les gens abandonnèrent la lutte et partirent en courant.
— Trois hommes ! cria l’ingénieur. Trois hommes avec moi. Les autres, sauvez-vous.
Le gros Luc, que l’on voyait courir pour la première fois, fonçait déjà vers la réserve à outils où se trouvaient encore entreposées quatre caisses d’explosifs.
— Sauvez-vous ! cria Luc. Je peux faire.
M. Ouimet et un jeune forgeron le rejoignirent à l’instant où il atteignait le hangar. Ils entrèrent tous les trois et ressortirent bientôt du bâtiment d’où s’échappait déjà une épaisse fumée noire puant le caoutchouc. Luc portait deux caisses, l’ingénieur et le forgeron chacun une.
— À la rivière ! cria M. Ouimet.
Lorsque le vent soulevait les tourbillons de fumée et de cendres, on pouvait voir les trois hommes tenant leur charge à pleins bras, courir en titubant le long de la voie en direction du pont dont les superstructures se consumaient déjà. Chaque fois que les nuées porteuses d’étincelles se rabattaient sur eux, on s’attendait à l’explosion. Un moment donné, l’ingénieur qui marchait le dernier trébucha, chancela et roula sur le côté avec son fardeau. C’était en un endroit où des herbes sèches déjà grillées charbonnaient. Tandis que le forgeron pressait le pas, Luc s’arrêta, posa ses deux caisses sur la voie et revint. Sa large main écrasa une flammèche qui attaquait le bois blanc. M. Ouimet s’était relevé. Son coude et son genou saignaient.
— Laissez. J’peux prendre les trois, dit le pachyderme ruisselant de sueur.
— Non ! Allez aux vôtres !
Le ton était tel que Luc aida seulement l’ingénieur à reprendre sa charge. Courant à ses deux caisses, il les saisit à bras-le-corps et fonça vers le fleuve.
Plusieurs fois encore, ils se trouvèrent enveloppés de fumée où l’on voyait luire des flammèches. Quand ils reparaissaient, on constatait qu’ils avaient poursuivi leur course. Sa chemise s’étant mise à brûler, l’ingénieur dut poser sa caisse, se dévêtir puis se charger à nouveau pour repartir. Sa démarche devenait hésitante. Des ouvriers s’avancèrent pour l’aider. Les voyant approcher, il hurla :
— Foutez le camp ! Foutez le camp !
La course se poursuivit. Longtemps avant les autres, le forgeron atteignit la rive. Du haut de la culée, il lança la caisse qui disparut aussitôt, puis, sans hésiter, il plongea et se mit à nager le long de la rive, porté par le courant.
Le gros arriva, jeta sa charge, repartit à la rencontre de l’ingénieur qui titubait. Il empoigna la caisse, courut la livrer au fleuve. Un instant les deux hommes demeurèrent debout sur le bord prêts à plonger, puis, calmement, ils descendirent jusqu’à la berge et entrèrent dans l’eau en marchant.