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Le petit curé venait chaque jour rendre visite aux Robillard. Passant le nez à l’intérieur de la buanderie dont les buées semblaient l’effrayer autant que les fumées de l’enfer, il demandait si tout allait bien. Il lançait un mot d’encouragement et courait s’asseoir un moment vers Alban. C’était peut-être le seul répit que s’accordait cet être remuant dont le vol noir claquait de l’aube à la nuit close d’un bord à l’autre des chantiers.

Cet être survolté ne s’arrêtait qu’à côté de l’infirme vissé à son siège.

L’ancien laboureur s’était improvisé vannier, cordonnier, réparateur de tout ce qui pouvait être usé, percé ou cassé. Pour compléter son outillage très sommaire, M. Ouimet lui avait fait apporter de Québec un col-de-cygne et un pied-droit, plusieurs marteaux de différentes tailles, un tire-pied, des tranchets, des alênes, du ligneul, de la poix, du cuir et quelques paquets de clous. Avec son père, dans ce temps où l’homme des fermes isolées devait savoir se débrouiller seul, Alban avait appris mille secrets. Prisonnier de ses articulations bloquées, il perfectionnait son savoir. Chaque jour ses mains devenaient plus habiles.

Le curé s’émerveillait. Sous son apparente fragilité, il cachait une belle vigueur et un grand besoin de dépense physique.

— Moi, disait-il, on peut me demander tout ce qu’on veut de pénible, je fais à la mesure de ma force. En revanche, rien de délicat. Je suis adroit comme un cheval qui voudrait faire de la dentelle. Je ne suis pas comme vous, Alban, vous pouvez demander à vos mains n’importe quel prodige.

Ce soir-là, peut-être parce qu’il avait fait depuis l’aube un temps qui donnait envie de travailler la terre, Alban reçut le prêtre avec un regard plein de tristesse.

— Tout de même, soupira-t-il, pas seulement pouvoir m’occuper du jardin ! Moi qui étais si leste autrefois.

Le curé lui posa la main sur la nuque et le secoua un peu en lançant :

— Allons, allons ! C’est pas à le voir sauter qu’on juge un crapaud. Tout le monde peut bêcher ou piocher, je ne connais personne ici qui soit capable de vous remplacer. Ne croyez-vous pas qu’il y a quelque chose de merveilleux dans votre besogne ? Passer son temps à réparer des chaussures alors qu’on ne peut pas marcher !

Il avait prononcé les dernières phrases sur un ton de gravité. Alban eut un hochement de tête, hésita un moment, mais finit par murmurer :

— Merveilleux, merveilleux. Vous, alors…

— Je sais, mon vieux. Vous n’avez pas la vie que vous voudriez, mais voyez donc le pire. Un accident aurait tout aussi bien pu vous priver de vos mains. Vous voyez-vous à la charge des vôtres ? Je ne suis pas comptable, et vos petites affaires ne me regardent pas, mais je crois bien que vous n’êtes pas loin de faire autant de sous avec votre cordonnerie que votre femme avec sa laverie. Dès que vous aurez le magasin, Alban, vous verrez du monde. Vous pourrez même tenir la caisse quand vous serez tanné de planter des clous.

Contre la fenêtre, Stéphane et Raoul avaient installé un établi avec une avancée de rayonnages de chaque côté. Assis sur une chaise basse où il pliait un sac en quatre pour plus de confort, Alban se trouvait au centre de son petit univers. À droite, il avait tout ce qu’il lui fallait pour sa cordonnerie, à gauche des osiers pour les corbeilles et les paniers. Devant, s’étalait l’outillage. Les clous se trouvaient dans une caissette à compartiments qu’il avait fabriquée et montée sur un axe de manière à pouvoir la faire tourner. Ainsi trouvait-il toujours à portée de main la grosseur de pointe qu’il désirait. Depuis que l’école était ouverte, Louise s’y rendait régulièrement. Elle y retrouvait trois fillettes et deux garçons auxquels se joignaient parfois de jeunes Indiens de passage. De sa fenêtre, Alban voyait couler le fleuve où la vie devenait chaque jour plus intense. Lui restait là, dans ses odeurs de cuir trempé, de poix et de colle, à tirer le ligneul ou à planter des semences minuscules que ses gros doigts noircis prenaient avec une délicatesse surprenante.

Le prêtre l’observa un moment, puis, profitant qu’il s’arrêtait de battre une semelle pour la remettre à tremper dans une vieille cuvette, il dit :

— Alban, savez-vous que c’est pour la semaine prochaine ?

Le cordonnier leva la tête.

— Quoi donc ?

— Vous ne devinez pas ?

— Ma foi.

— Le premier train, voyons ! Le premier train, Alban ! C’est ce que je viens vous annoncer !

Le regard du prêtre s’était éclairé. Quand la joie pétillait, ses yeux très enfoncés dans les orbites donnaient l’impression d’un feu brasillant au fond d’une caverne.

— Je vois pas comment ça pourrait se faire, dit Alban. Le pont est loin d’être terminé.

De sa fenêtre, il pouvait suivre la progression des travaux. Les deux charpentes avançaient lentement, lancées à la rencontre l’une de l’autre en travers de l’Harricana. Alban avait même vu un contremaître qu’il connaissait bien, un nommé Gustave Courbière, tomber du haut de l’entrelacs de poutres et se fracasser le crâne sur la proue d’une barge. Depuis, le petit Georges n’était plus le seul habitant du cimetière.

Tout heureux de provoquer l’étonnement, le curé expliqua que la ligne allait finir le pont toute seule.

— Qu’est-ce que vous me racontez là !

— La voie est terminée de ce côté. Elle va l’être en face. Je peux même vous dire que trois équipes de charpentiers sont arrivées ce matin, une de l’est et deux de l’ouest.

— Je les ai vues.

— Bon. Les locomotives vont venir de chaque côté. Et c’est elles qui vont achever le pont. On va amener des engins énormes. Une grue, une chèvre, je ne sais trop quoi. Je n’y connais rien. Ce qui est certain, mon fils, c’est que le premier train en provenance de Québec et celui de Cochrane arriveront à la fin de la semaine prochaine. Et en même temps, encore. Oui, oui, tous les deux en même temps. C’est M. Ouimet qui l’a annoncé. Vous êtes le premier à qui je le dis, cordonnier !

Il était vraiment très excité. En parlant, il ne cessait de se pencher au-dessus de l’établi pour lorgner vers le pont, comme s’il eût espéré le voir pousser tout seul. Ses mains sèches voltigeaient, semblant chasser loin de lui les mots de son discours un peu bousculé.

— Vous savez, Alban, on va faire une grande fête.

Il s’arrêta, lança un regard par la porte grande ouverte, se pencha vers le cordonnier et ajouta beaucoup plus bas :

— Une belle grande fête. Et j’ai pensé à quelque chose.

Intrigué, Alban posa au creux de son tablier de sac la pierre douce et le tranchet qu’il venait de prendre.

— Quoi donc ?

— Eh bien, on pourrait faire trois inaugurations le même jour. Trois, vous entendez ? C’est pas rien !

Il souriait, tout agité d’une fièvre qui faisait tressauter les tendons de son cou maigre.

— Allons, mon ami, vous ne devinez pas ?

— Votre chapelle, mon père ?

— Bien entendu. Je ne dirai plus la messe dans une baraque. J’ai ma chapelle, Alban. Avec un clocher et peut-être que le premier train va m’amener ma cloche.

Il riait comme un enfant. Il marcha jusqu’à la porte, regarda dehors et, s’étant penché, il appela :

— Raoul ! Monsieur Raoul ! Avez-vous une minute ?

Lorsqu’il criait, sa voix faisait la crécelle. Il revint près d’Alban et resta debout, dans l’attente. Laissant couler un long filet de salive sur sa meule, le cordonnier se mit à aiguiser son tranchet luisant. Le bruit de l’acier sur la pierre noire était un chant très doux. Raoul entra et demanda :

— Qu’est-ce que vous me voulez, Monseigneur ?

— Arrêtez vos plaisanteries stupides, Herman. Et écoutez-moi. Samedi en huit, vous ouvrirez votre magasin.

— Samedi de la semaine qui vient ?

— Oui.

Raoul eut une hésitation, puis, partant d’un vaste éclat de rire, il lança :

— Pas besoin de l’ouvrir, y sera pas fermé !

— Pas fermé…

— Y aura ni porte, ni fenêtre, ni foutre rien du tout, l’abbé. Faut pas rigoler. On n’est pas des machines, nous autres ! Même pas des faiseurs de miracles !

Le petit curé s’approcha du grand coureur de bois. Le prenant par la manche, il se mit à le secouer nerveusement en martelant ses mots. On eût dit que sa langue battait la semelle.

— Écoutez bien, monsieur Herman. Aussi vrai que je suis prêtre, que je me nomme Levé et non pas l’évêque comme vous vous plaisez à le chanter partout, vous ouvrirez le magasin général de votre sœur samedi prochain… jour de passage du premier train et d’inauguration de la…

Il ne put achever. L’empoignant par les deux bras, le coureur de bois le souleva de terre comme un enfant en criant :

— Quoi ? Qu’est-ce que vous dites, l’abbé ? Le train samedi ? Merde de merde, faut me trouver du monde ! Mille dieux ! Si on ouvre pas ce jour-là, j’suis déshonoré et brouillé à vie avec ma cinglée de frangine !

— N’en profitez pas pour jurer le nom de Dieu. Je vous punirai, Herman !

— D’accord, curé. Après ! Mais en attendant, faut me trouver du monde. À commencer par vous…

— J’en étais sûr. Je suis venu pour ça. Ordonnez, mon fils, je suis votre homme.

C’était comme si un ouragan eût soudain traversé la maison. Raoul sortit en braillant :

— Catherine ! Stéphane ! Faut qu’on ouvre samedi prochain. Le premier train arrive. C’est comme s’il était là. L’évêque va nous donner la main. Y va nous trouver des gens.

Sa voix se perdit. Il venait d’entrer dans la buanderie.

Lorsque le prêtre revint vers Alban, celui-ci avait posé sa pierre et son tranchet. Les mains sur ses genoux, le regard perdu vers la rivière, il se tenait roide. De grosses larmes coulaient le long de ses joues creuses, s’accrochant aux poils de la barbe mal faite. Le prêtre vint se planter derrière sa chaise. Posant ses mains sur ses épaules, d’une voix soudain devenue soyeuse, il dit :

— Votre petit ne sera pas là pour partager cette joie. Je sais : le bonheur fait mal lorsque ceux que l’on aime ne sont plus là pour en recevoir leur part… Mais les autres, Alban. Les autres vivent. Et Georges vous voit. Il vous aime. Il vous aidera.

Le prêtre marqua une pause. Il pressa les épaules du cordonnier puis, lentement, il retourna s’asseoir.

— Je vais aller leur donner la main. D’autres viendront après leur travail. Je le sais. Ils vous estiment, tous ces hommes. Vous étiez les premiers. Les premiers à avoir osé.

Il soupira, puis, sur un ton plus enjoué, se levant soudain, il ajouta :

— Je vais me placer sous les ordres de votre maboul de beau-frère. Celui-là est vraiment fou. Heureusement, aujourd’hui, c’est une très bonne folie qui le tient. Il faut en profiter avant qu’une autre le prenne et l’entraîne aux cinq cents diables. Je vais personnellement m’occuper de votre échoppe, cordonnier, vous y serez comme un prince ! Un prince du travail !