ELAINE n’émit aucun commentaire sur les changements que j’avais effectués dans le salon, un silence qui révélait sa désapprobation. Elle fit bonne figure cependant, même s’il n’était pas difficile d’imaginer ce qu’elle ressentait. Six mois plus tôt, elle ignorait tout de mon existence. Elle avait vécu dans cette maison pendant les cinq ans de son mariage avec le père de Peter et elle était restée la maîtresse des lieux après son décès jusqu’à ce que Peter épouse Grace Meredith. Maintenant c’était mon tour.
« C’est alors que les choses ont changé. Mme Elaine s’est installée dans l’autre maison, et Peter nous a demandé de revenir », m’avait confié Jane. Grace avait affecté à l’appartement de New York les gens du personnel de la résidence qu’elle appréciait particulièrement. C’est là qu’elle habitait la plupart du temps et qu’elle donnait ses réceptions. Si bien qu’Elaine continua à diriger la maison plus ou moins comme elle l’entendait, même si elle n’y résidait plus.
Dans les années qui avaient suivi la mort de Grace, Elaine était ainsi devenue une sorte de maîtresse de maison de fait. Et j’étais venue tout gâcher.
Je n’ignorais pas qu’avant mon apparition dans le tableau, elle jouait le rôle d’une parente pour Peter, et il eût été naturel qu’il cherche du réconfort auprès d’elle dans les moments difficiles. Et Peter était généreux.
Vincent Slater se montra très froid à mon égard, à moins qu’il n’eût peur de moi. Pensait-il que j’avais trahi Peter en engageant Nicholas Greco ou craignait-il que je découvre quelque chose de compromettant pour lui ? Greco avait évoqué la possibilité d’une « alliance contre nature » entre Vince et Barr. Le temps me manquait pour réfléchir à cette hypothèse.
Il faut dire, à son crédit, que c’est Richard qui sauva la soirée. Il raconta des anecdotes sur son expérience chez Sotheby’s quand il avait une vingtaine d’années et nous parla de ce collectionneur d’art qui voulait l’engager à Londres. « C’est un homme charmant d’un certain âge, dit-il, et le moment est parfaitement choisi pour moi. Je peux résilier le bail de ma galerie et obtenir une indemnité pour libérer les lieux en avance. Mon appartement est en vente dans une agence immobilière et nous avons déjà plusieurs offres. »
Nous évitâmes au début de parler de Peter, mais durant le dîner il devint impossible d’ignorer le fait que nous étions réunis chez lui autour de sa table pendant qu’il moisissait dans une cellule de prison. Je profitai de l’occasion pour les mettre au courant. « Je lui ai apporté une bonne nouvelle, dis-je. Je lui ai annoncé que nous allions avoir un enfant.
– Je l’avais deviné ! s’exclama Elaine d’un ton triomphant. Avant de venir ici, j’ai dit à Richard que je vous poserais la question – je m’en doutais. »
Elaine et Richard m’embrassèrent chaleureusement, avec une apparente sincérité.
Restait mon autre invité, Vincent Slater. Nos regards se croisèrent et je vis dans ses yeux une expression qui m’effraya. Je ne sus la déchiffrer mais, pendant un court instant, une image me traversa l’esprit, celle d’une autre femme enceinte, la première épouse de Peter, flottant dans la piscine.
À neuf heures, nous allâmes prendre le café dans la bibliothèque. N’ayant plus grand-chose à nous dire, nous avions tous adopté une attitude de politesse forcée. Je sentais sourdre une telle hostilité que je décidai de plus jamais réunir ces gens dans l’espace privilégié de Peter. Je savais qu’ils se méfiaient de Barr. Elaine le soupçonnait de l’avoir volée. Barr avait fini par l’avouer à Greco, et nous savions que Vincent avait ensuite trouvé et dérobé la chemise.
Je n’étais pas sûre qu’aucun d’eux, y compris Barr, ait vu la page de People posée sur un angle du bureau de Peter. Je l’avais placée le plus en vue possible. Je ne comprenais toujours pas en quoi elle était importante, mais si elle provoquait une réaction de la part d’un de mes invités, peut-être aurais-je un indice.
À neuf heures et demie, tout le monde se leva. J’étais moi-même épuisée par la tension qui avait régné au cours de la soirée. Si l’un de ces hommes était celui que j’avais entendu menacer Susan Althorp dans la chapelle, ce n’était pas ce soir que je le découvrirais.
Nous nous attardâmes sur le pas de la porte tandis que Vincent et moi souhaitions bonne chance à Richard pour son installation à Londres. Il me promit de faire l’impossible pour revenir au moment du procès de Peter afin de lui apporter son soutien moral. « J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ce garçon, Kay. Et je sais qu’il vous aime. »
Maggie m’a dit un jour qu’il était possible d’aimer une personne sans tout aimer chez elle. « Monseigneur Fulton Sheen était un merveilleux orateur, se plaisait-elle à raconter. Il avait une émission de télévision il y a cinquante ans. Au cours d’un de ses sermons, il a prononcé des paroles qui m’ont frappée : “Je déteste le communisme, mais j’aime l’homme qui est communiste.” »
C’était en des termes similaires que l’on pouvait définir l’indulgence de Peter à l’égard de Richard : il aimait la personne et détestait sa faiblesse.
Après avoir refermé la porte sur Elaine, Richard et Vincent, je gagnai la cuisine. Les Barr s’apprêtaient à s’en aller. « Les tasses sont lavées et rangées, madame », dit Jane. Elle semblait inquiète. « Madame Carrington, si vous avez besoin de quoi que ce soit pendant la nuit, vous savez que je peux être là en une minute. »
J’ignorai sa proposition, les remerciai, assurant que tout le monde avait apprécié le dîner. Je leur souhaitai bonne nuit et ils sortirent par la porte de la cuisine. Je fermai à double tour derrière eux.
J’avais pris l’habitude, avant de monter me coucher, de m’asseoir un moment dans le fauteuil de Peter. Je me sentais alors plus proche de lui. Je revivais l’instant où j’étais entrée pour la première fois dans la bibliothèque et l’avais vu assis à cette même place. Je revoyais ses lunettes glisser de son nez quand il s’était levé.
Ce soir-là, cependant, je ne m’attardai pas. J’étais exténuée, physiquement et émotionnellement. Je commençais à douter que Nicholas Greco trouve un jour une preuve pouvant contribuer à la défense de Peter. Il s’était montré si mystérieux quand je lui avais demandé ce qu’il avait appris. Peut-être avait-il découvert des éléments susceptibles au contraire de nuire à mon mari.
Je me levai du fauteuil et m’approchai du bureau. Je voulais emporter dans ma chambre la page du magazine que j’y avais laissée. Je n’avais pas oublié que Greco avait insisté pour que je la montre à Peter la prochaine fois.
J’avais posé sur la feuille la belle loupe ancienne de Peter et elle recouvrait en partie l’arrière-plan de la photo de Marian Howley.
On y voyait, ainsi agrandi, un tableau sur le mur derrière l’actrice. Soulevant la loupe, je l’examinai avec attention. C’était un paysage, identique à celui que j’avais remplacé dans la salle à manger. Je pris la loupe et la page du magazine, me précipitai dans l’escalier et grimpai jusqu’au dernier étage. J’avais changé une quantité de tableaux et il me fallut pour le retrouver passer en revue tous ceux que j’avais empilés à même le sol, chacun soigneusement emballé.
Le cadre était lourd et je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour l’extraire soigneusement de la pile. Je l’appuyai au mur, m’assis en tailleur sur le plancher et examinai la toile à la loupe.
Je ne suis pas experte en art, et le fait que cette peinture n’éveillait pas mon intérêt n’était pas un critère de son manque de valeur. Elle était signée dans un angle – Lancaster, la même signature que celle du tableau accroché à présent dans la salle à manger. Les deux toiles représentaient le même sujet. Mais celui qui était en bas retenait le regard, ce qui n’était pas le cas de celui-ci. Il était daté de 1920.
Lancaster aurait-il peint cette scène en 1920 et continué dans la même veine, avec plus de talent ? Peut-être. C’est alors seulement que je distinguai un détail invisible à l’œil nu. Il y avait un autre nom sous la signature de Lancaster.
« Qu’est-ce que vous fabriquez ici, Kay ? »
Je me retournai. Vincent Slater se tenait debout dans l’embrasure de la porte, le visage blême, les lèvres serrées. Il s’avança vers moi, et je me recroquevillai devant lui.
« Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? » répéta-t-il.