RICHARD devait s’envoler pour Londres le dimanche soir. J’avais organisé le dîner d’adieu la veille, plus pour exaucer le souhait de Peter que pour honorer Richard, mais je décidai de jouer le grand jeu. Je suis bonne cuisinière, et Jane et moi avons concocté un menu d’exception : feuilletés au fromage en entrée, soles, salade de cresson aux pommes, suivie d’un assortiment de fromages et d’un sorbet à la framboise accompagné d’un vin doux.
« Nous prendrons les cocktails dans le salon et, après le dîner, vous servirez le café dans le salon, dis-je à Jane.
– Je vais demander à Gary de préparer un feu dans la cheminée », promit-elle.
Gary Barr manifestait trop d’attentions à mon égard et je savais qu’avant longtemps je devrais le congédier purement et simplement. Je serais navrée de me séparer de Jane par la même occasion, mais je savais que je n’avais pas le choix et j’étais certaine qu’elle s’en doutait.
Je m’étais entretenue à plusieurs reprises avec Nicholas Greco, et il avait confirmé mes soupçons concernant la disparition de la chemise. Selon lui, Barr l’avait bien dérobée chez Elaine, et Vincent Slater l’avait ensuite trouvée dans le pavillon ; il la détenait sans doute encore. Il me conseilla vivement de ne rien dire ni faire qui pourrait indiquer que j’étais au courant.
« Mais c’est moi qui ai dit à Gary que Vincent désirait lui parler au téléphone, protestai-je. Et c’est moi qui l’ai envoyé à New York.
– Barr imagine sans doute que Slater vous a menée en bateau, dit Greco. Il faut vous comporter comme si Barr était toujours votre fidèle employé, et quand vous rencontrerez Vincent Slater, je vous suggère de vous excuser d’avoir douté de sa parole à propos de la chemise. Gary Barr n’osera certainement pas l’affronter sur ce sujet. »
Lorsque je parlais à Greco au téléphone, il ne cessait de me mettre en garde. « Soyez très prudente avec Barr et Slater. Nous pourrions découvrir une alliance contre nature entre ces deux-là. Elaine Carrington est la reine du chantage et son fils toujours à court d’argent. Mettez tous ces ingrédients ensemble et vous avez une situation potentiellement explosive. »
Je lui dis que Richard partait s’installer à Londres.
« Je doute que l’éloignement résolve ses problèmes. Le problème n’est pas le lieu, c’est le personnage. »
Greco demanda si j’avais apporté à Peter la page de People. J’avouai que je ne l’avais pas fait. « Je suis sûre qu’il n’a pas vu Grace montrer le magazine à ses invités. Tout le monde a dit qu’il était monté directement à l’étage après la scène qu’il lui avait faite.
– Je comprends que vous ne souhaitiez pas bouleverser davantage votre mari, mais quelqu’un a pris ce magazine durant cette soirée. Et il l’a probablement fait sans savoir que Grace avait déjà arraché la page consacrée à cette actrice. C’est un point important. Faites confiance à mon instinct. C’est très important.
– Je l’apporterai à Peter la prochaine fois », lui promis-je.
Puis je lui demandai si ses recherches pour prouver l’innocence de Peter avançaient. Sa réponse ne m’encouragea guère. « J’apprends petit à petit les raisons qui ont déclenché cette tragédie, dit-il. Maintenant c’est à moi de recoller les morceaux. Il est beaucoup trop tôt pour vous donner un espoir injustifié, ce serait malhonnête de ma part. »
Je ne me contentai pas de cette réponse évasive « Avez-vous malgré tout un espoir de découvrir de nouvelles preuves qui permettraient à Peter d’être acquitté quand il passera en jugement ?
– Peut-être, madame Carrington. Mais jusqu’à ce que je puisse fournir une preuve irréfutable au tribunal, je ne peux vous en dire davantage. »
Je dus me contenter de cette réponse. Mais Peter me manquait tellement que j’avais besoin d’être sûre qu’il rentrerait à la maison, même s’il fallait croire pour cela aux miracles.
Organiser le dîner en l’honneur de Richard créa une diversion, et pendant que je faisais mon choix à la fromagerie, je me forçai à croire qu’un jour prochain je reviendrais ici pour acheter à Peter son fromage favori.
Aidée de Gary Barr, j’avais entrepris de changer les meubles de place dans la salle de séjour. Impressionnée lorsque j’y étais entrée pour la première fois – c’était une très belle pièce –, je m’étais ensuite rendu compte qu’elle reflétait le goût d’Elaine. Elle en avait choisi jusqu’au moindre objet et je m’y sentais mal à l’aise. Tout me paraissait trop guindé, trop net. Il y manquait l’atmosphère confortable et chaleureuse d’un endroit habité.
Je commençai par remplacer les lampes choisies par Elaine par de délicates lampes anciennes en porcelaine que j’avais dénichées au dernier étage. D’après Jane Barr, Elaine les y avait reléguées quand elle s’était mise à redécorer la maison. Je plaçai quelques photos de famille sur la cheminée et des albums de photos du siècle dernier sur le dessus du piano à queue.
J’avais entendu une célèbre journaliste confier que, chez elle, les livres servaient de décoration. Les bibliothèques de part et d’autre de la cheminée renfermaient des bibelots modernes et coûteux. J’emballai la plupart d’entre eux pour les remplacer par une partie de mes livres que j’avais fait transporter avant notre mariage. Je disais à Peter en plaisantant que ces caisses de bouquins constituaient ma dot. Quand Elaine viendrait samedi soir à la maison, ce serait sa première visite depuis ces changements. J’observerais sa réaction avec intérêt.
J’avais demandé à mes invités d’arriver à sept heures. C’était comme si des années s’étaient écoulées depuis que nous avions dîné tous ensemble au retour de notre voyage de noces. Je choisis de porter la même chemise de soie et le même pantalon de velours que ce soir-là. Je savais que c’était sans doute la dernière fois jusqu’à la naissance du bébé. Je laissai mes cheveux flotter sur mes épaules. Je m’habillais pour mon mari, pas pour ces gens.
J’avais laissé la page du numéro de People sur ma commode, espérant qu’à force de l’étudier je finirais par y trouver l’information que Nicholas Greco était certain d’y découvrir un jour. Sur le point de descendre, je la pris instinctivement et l’emportai avec moi. Je la posai sur le bureau de Peter dans la bibliothèque où tout le monde pourrait la voir au moment du café. J’étais décidée à amener le véritable assassin à se dévoiler – si lui ou elle faisait partie de ce petit groupe. Si cette page avait vraiment une signification, sa vue susciterait peut-être une réaction. Je pensais néanmoins que Greco lui donnait beaucoup trop d’importance.
À sept heures précises, le carillon de la porte résonna et le premier de mes invités arriva.