66

CHARLES ALTHORP était assis dans le petit salon de sa femme, une tasse de café à la main, le plateau du petit-déjeuner intact à côté de lui. Le décès de Gladys avait déjà entraîné des changements dans la maison. Le lit médical, la tente à oxygène, les cathéters et la quantité de produits pharmaceutiques avaient disparu. Sans cacher ses larmes, Brenda avait aéré la chambre de Gladys et passé l’aspirateur.

Il avait remarqué l’air maussade de la femme de ménage quand elle lui avait apporté son petit-déjeuner. Sans doute soupçonnait-elle qu’il ne lui restait plus qu’à se trouver une nouvelle place.

Ses fils avaient téléphoné, attristés par la mort de leur mère mais soulagés que ses souffrances aient pris fin. « S’il y a un musée au ciel, maman et Susan doivent sûrement comparer les qualités d’un tableau », avait dit son plus jeune fils, Blake.

Althorp savait que ses fils ne l’aimaient guère. À la sortie de l’université, tous deux avaient choisi de travailler à l’autre bout du pays, ce qui leur donnait une excuse pour ne venir à la maison que deux ou trois fois par an. Ce serait la deuxième fois qu’ils reviendraient en quelques mois. La première pour les funérailles de leur sœur ; aujourd’hui pour celles de leur mère.

Le corps de Gladys avait été transporté au funérarium. Il n’y aurait pas de veillée funèbre, cependant l’enterrement n’était prévu que le vendredi, à la demande de son fils aîné, dont la fille venait d’être opérée d’urgence.

Les voisins avaient téléphoné pour présenter leurs condoléances ; il avait demandé à Brenda de prendre les messages. Mais, à neuf heures moins le quart, elle vint le prévenir d’une voix hésitante qu’un certain M. Greco était au téléphone et insistait pour lui parler.

Althorp fut sur le point de refuser, puis se demanda si Gladys lui devait encore de l’argent. C’était possible. D’après l’infirmière, cet homme était encore venu la voir récemment. Il décrocha le téléphone : « Charles Althorp à l’appareil. » Il savait que sa voix possédait une autorité intimidante et s’en flattait.

« Monsieur l’ambassadeur, commença Greco, permettez-moi de vous exprimer mes sincères condoléances. Mme Althorp était une femme généreuse et courageuse, qui a relancé une enquête dont on peut espérer qu’elle permettra de traduire en justice un assassin.

– Qu’est-ce que vous racontez ? Carrington est en prison.

– C’est exactement ce que je dis, monsieur l’ambassadeur. Peter Carrington est en prison. Mais devrait-il y être ? Ou, pour l’énoncer autrement, quelqu’un d’autre ne devrait-il pas partager sa cellule ? Je sais que c’est le pire moment pour vous importuner, mais accepteriez-vous de me recevoir un peu plus tard dans la journée ? J’ai un rendez-vous à onze heures avec Mme Kay Carrington. Me serait-il possible de vous voir à midi trente ?

– Soyez ici à midi. Je vous accorde un quart d’heure. » Althorp raccrocha brutalement, posa sa tasse de café, et se leva. Il alla jusqu’au bureau où trônaient deux photos de sa femme et de leur fille.

« Pardon, Gladys, dit-il tout haut. Pardon, Susan. »