56

POUR la deuxième matinée consécutive, Vincent Slater reçut un appel téléphonique à sept heures, cette fois de Conner Banks. « Nous avons un problème, annonça ce dernier sans préambule. Peter a eu une crise de somnambulisme cette nuit, au centre, et a tenté d’ouvrir la porte de sa chambre. Cette tentative pourrait être considérée comme une violation des conditions de sa mise en liberté sous caution. Dès que le procureur l’apprendra, il y aura une nouvelle audience. Barbara Krause va demander que la caution soit confisquée. »

Slater s’assit au bord de son lit. « Que puis-je faire ?

– Rien, si ce n’est prier pour que les juges adoptent notre point de vue – c’est-à-dire que Peter ne savait pas ce qu’il faisait. Sinon vous pouvez à nouveau dire adieu à vingt-cinq millions de dollars.

– Vous ne pouvez pas laisser faire ça !

– Croyez-moi, je vais tenter le tout pour le tout. Je vous ai prévenu dès le début, Vince, que ce système de défense basé sur le somnambulisme était de la folie. Il n’y a aucune chance que le juge nous suive. C’est à contrecœur qu’il a autorisé Peter à se faire examiner dans ce centre des troubles du sommeil, même gardé. Ce que je redoute, c’est que ce soit interprété comme un subterfuge pour attirer l’attention du tribunal sur le somnambulisme de Peter. Si les juges adoptent ce point de vue, votre argent va servir à réduire le déficit budgétaire de l’État du New Jersey.

– Avez-vous mis Mme Carrington au courant ?

– Je n’ai pas voulu l’inquiéter pour le moment. Je l’ai vue lundi, et elle était déjà très perturbée.

– Elle n’était pas beaucoup mieux hier. Laissez-moi lui parler.

– Je suis convaincu que le procureur va demander une audience d’urgence concernant la liberté sous caution de Peter. Il vaut mieux prévenir Mme Carrington. Elle voudra y assister. Je vous communiquerai l’heure. »

Prévenir Kay, se dit Slater en se rasant après sa douche. Hier, j’ai dû virer un million de dollars à Elaine parce qu’elle prétend détenir quelque chose de compromettant contre Peter. Ensuite elle veut faire monter les enchères. Du chantage qui s’ajoute au chantage.

Je suis sûr que c’est la chemise, pensa-t-il.

À moins que ce soit autre chose ?

Il n’irait pas au bureau à Manhattan aujourd’hui. Si une audience concernant la caution devait être tenue d’urgence, il avait l’intention d’y assister. Plutôt que d’aller en ville, il travaillerait dans son bureau à la résidence, puis conduirait Kay au tribunal.

Téléphoner à Kay et lui raconter l’incident survenu au centre du sommeil ne lui fut pas facile. Une heure plus tard, il franchissait la grille du parc des Carrington. Le garde de la sécurité lui adressa un geste amical de la main. Devant la maison, l’autre garde lui fit signe de passer et il alla garer sa voiture à l’arrière. Il utilisa la clé de son bureau pour entrer. Il était à peine à l’intérieur que son téléphone sonna.

C’était Nicholas Greco qui demandait à le rencontrer à l’heure qui lui conviendrait.

« Monsieur Greco, dit Slater, je ne vois aucune raison pour m’entretenir avec vous aujourd’hui ni un autre jour. Peter Carrington a été inculpé de meurtre parce que vous avez retrouvé cette femme de chambre qui a déclaré avoir menti il y a vingt-deux ans. Pourquoi voudrais-je échanger ne serait-ce qu’un seul mot avec vous ?

– Monsieur Slater, je ne suis l’employé de personne à l’heure actuelle. Mais, pour ma propre satisfaction, je n’aime pas laisser des questions sans réponse quand j’enquête sur une affaire. D’après mes informations, Peter Carrington s’apprêterait à reconnaître devant la cour qu’il a peut-être commis ces crimes sans être conscient de ses actes. Mais n’y a-t-il pas une autre explication ? En tant qu’ami et bras droit de Peter Carrington, accordez-moi une demi-heure. J’ai quelque chose à vous dire. »

Sans répondre, Vincent Slater raccrocha brutalement.

« Qui était-ce, Vince… ? »

Il se retourna. Kay se tenait dans l’encadrement de la porte.

« Rien d’important, Kay. Un de ces détraqués qui se débrouillent pour se procurer les numéros personnels des gens. »