16

IL EST INQUIET, se dit Pat Jennings en regardant son patron, Richard Walker. Je parie qu’il a joué encore une fois aux courses. Étant donné ce que lui rapporte – ou ne lui rapporte pas – la galerie, je comprends qu’il tente sa chance aux petits chevaux.

Pat était réceptionniste et secrétaire de la Walker Art Gallery depuis six mois. Lorsqu’elle avait été engagée, elle avait pensé que c’était le travail à mi-temps idéal pour une femme qui avait deux petits enfants à l’école. Elle travaillait de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi, mais il était convenu qu’elle devait revenir dans la soirée lors des vernissages. Or il n’y en avait eu qu’un seul depuis qu’elle travaillait à la galerie, et il n’avait guère attiré de monde.

Le problème était que la galerie ne faisait pas assez d’affaires pour couvrir simplement les frais. Richard aurait depuis longtemps fermé boutique sans sa mère, pensa Pat en le regardant aller nerveusement d’une toile à l’autre pour les redresser.

Il est vraiment à cran aujourd’hui, se dit-elle. Je l’ai entendu engager des paris ces derniers jours ; il a dû perdre beaucoup d’argent. Bien sûr, l’histoire de cette jeune fille que l’on a retrouvée enterrée sur la propriété de son frère par alliance est dramatique. La veille, Richard avait allumé la télévision pour regarder le reportage sur l’enterrement de Susan Althorp. Il la connaissait, lui aussi, pensa Pat. Même si le temps a passé, la vision du cercueil qu’on portait dans l’église a dû lui rappeler des souvenirs douloureux.

Ce matin, elle avait demandé à Richard Walker comment Peter supportait toute cette publicité.

« Je ne l’ai pas vu, avait-il répondu. Je lui ai téléphoné pour lui dire que je pensais à lui. Et toute cette histoire arrive alors qu’il vient de rentrer de son voyage de noces. Ce doit être difficile. »

Ensuite, tout avait été si calme que Pat avait sursauté en entendant le téléphone sonner. Cet endroit me porte sur les nerfs, pensa-t-elle en décrochant.

« Walker Art Gallery, bonsoir. »

Elle leva les yeux et vit Richard Walker s’approcher vivement d’elle en agitant les bras. Elle lut sur ses lèvres : « Je ne suis pas là. Je ne suis pas là. »

« Passez-moi Walker. »

C’était un ordre, pas une demande.

« Il est à un rendez-vous extérieur. Je ne pense pas le revoir cet après-midi.

– Donnez-moi son numéro de portable. »

Pat n’eut pas un moment d’hésitation :

« Il l’éteint quand il est en réunion. Si vous pouvez me laisser votre nom et votre numéro, je lui... »

L’interlocuteur raccrocha si brutalement à l’autre bout de la ligne qu’elle éloigna le récepteur de son oreille. Walker se tenait près de son bureau, le front couvert de sueur, les mains tremblantes. Avant qu’il ne pose la question, Pat dit spontanément : « Il n’a pas donné son nom, mais je peux vous le dire, Richard. Il avait l’air furibard. » Puis, désolée pour lui, elle lui donna un conseil qu’il n’avait pas demandé : « Richard, votre mère a beaucoup d’argent. Si j’étais vous, je lui demanderais de vous donner ce dont vous avez besoin. Ce type faisait peur. Et puis, un dernier conseil : cessez de parier sur les petits chevaux. »

Deux heures plus tard, Richard Walker était chez sa mère. « Il faut que tu m’aides, l’implora-t-il. Ils vont me tuer si je ne les paie pas. Tu sais qu’ils le feront. C’est la dernière fois, je le jure. »

Elaine Carrington regarda son fils, les yeux noirs de fureur. « Richard, tu finiras par me mettre sur la paille. Ma pension me rapporte un million. L’année dernière, entre les frais de la galerie et tes dettes de jeu, tu en as mangé presque la moitié.

– Maman, je t’en prie. »

Elle détourna le regard. Il sait que je suis forcée de lui donner cet argent. Et il sait où je peux trouver la somme dont j’ai besoin si j’y suis acculée.