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VINCENT SLATER raccrocha le téléphone et se laissa aller en arrière, ignorant le faible grincement de son fauteuil, un bruit irritant qu’il avait noté à plusieurs reprises de faire supprimer. À l’origine, son bureau avait été l’un des petits salons rarement utilisés à l’arrière de la résidence. Il l’avait choisi non seulement à cause de son isolement, mais aussi parce que la porte-fenêtre donnait sur les jardins à la française et lui servait d’entrée privée lui permettant d’aller et venir sans être remarqué.

Le seul inconvénient était que la belle-mère de Peter, Elaine, habitait une maison située sur la propriété et ne se gênait pas pour passer à tout bout de champ devant son bureau et entrer sans frapper. C’était exactement ce qu’elle faisait en ce moment précis.

Elle ne perdit pas de temps pour entrer dans le vif du sujet : « Vincent, je suis contente de vous avoir sous la main. Y a-t-il un moyen de persuader Peter d’abandonner l’idée saugrenue de donner ici une réception pour cette association ? Après toute cette publicité la semaine dernière dans cet abominable Celeb, qui ressasse l’histoire de la disparition de Susan et de la mort de Grace, il devrait savoir qu’il vaut mieux éviter d’attirer l’attention sur lui en ce moment. »

Vincent se leva, une marque de courtoisie dont il se serait volontiers abstenu quand Elaine faisait ainsi irruption chez lui. À présent, bien qu’irrité par sa présence, il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle était toujours aussi séduisante. À soixante-six ans, Elaine Walker Carrington, avec ses cheveux blond cendré, ses yeux d’un bleu presque transparent, ses traits réguliers et sa silhouette de liane, pouvait encore faire tourner les têtes. Elle se déplaça avec l’élégance du mannequin qu’elle avait été autrefois pour s’installer sans y être invitée dans le fauteuil ancien qui faisait face au bureau de Vincent.

Elle était habillée d’un tailleur noir Armani, son couturier favori. Elle portait des boucles d’oreilles en diamants, un mince collier de perles, et la large alliance de diamants qui ne quittait jamais son doigt, bien que son mari, le père de Peter, fût décédé depuis presque vingt ans. Sa fidélité à son souvenir, comme le savait pertinemment Vincent, était entièrement due à l’accord prénuptial qui lui permettait d’habiter cette maison pour le restant de sa vie, à moins qu’elle ne se remarie, et lui assurait une pension d’un million de dollars par an. Et, bien entendu, elle tenait à être appelée Mme Carrington et à jouir de tous les privilèges qui s’attachaient à ce nom.

Ce qui ne lui donne pas le droit d’entrer ici comme dans un moulin, songea Vincent, et de se comporter comme si lui-même n’avait pas soigneusement pesé le pour et le contre de cette réception. « Elaine, Peter et moi avons discuté de cette question en détail, commença-t-il, sans cacher son énervement. Certes, cette publicité est néfaste et embarrassante, et c’est justement pourquoi Peter doit montrer qu’il ne cherche pas à se cacher. C’est ce soupçon qui doit être combattu.

– Croyez-vous vraiment qu’une foule d’étrangers grouillant dans la maison changera l’opinion du public à l’égard de Peter ? demanda Elaine d’un ton sarcastique.

– Elaine, je vous suggère de rester à l’écart de tout cela, rétorqua Slater. Puis-je vous rappeler que la société familiale est cotée en Bourse depuis deux ans et que l’obligation de rendre des comptes aux actionnaires présente certains aspects négatifs ? Peter est de loin le principal actionnaire, néanmoins on commence à entendre dire qu’il devrait abandonner ses fonctions de président et de directeur général. Être considéré comme un “personnage clé” dans la disparition d’une femme et la mort d’une autre n’est pas excellent pour votre image quand vous êtes à la tête d’une société internationale. Peter n’en parle pas, mais je sais qu’il est extrêmement préoccupé. C’est pourquoi, à partir de maintenant, on doit savoir qu’il joue un rôle actif dans la communauté et, même s’il déteste se mettre en avant, la générosité de ses actions philanthropiques doit être portée à la connaissance du public.

– Vraiment ? » Elaine se leva. « Vincent, vous êtes stupide. Croyez-moi, cela ne donnera rien. Vous ne faites qu’exposer Peter au lieu de le protéger. Sur le plan social, Peter est nul. Il est peut-être un génie en affaires, mais vous savez mieux que personne qu’il a horreur des conversations de salon. En dehors du bureau, il est mille fois plus heureux avec un livre, enfermé dans sa bibliothèque, qu’à un dîner ou à un cocktail. “Jamais moins seul que quand on est seul”, dit le dicton. Quand cette réception doit-elle avoir lieu ?

– Le jeudi 6 décembre. Kathryn Lansing, l’organisatrice, avait besoin de l’annoncer sept semaines à l’avance.

– Y a-t-il une limite au nombre de billets vendus ?

– Deux cent cinquante.

– J’en achèterai sûrement un. Richard aussi. Je vais à la galerie maintenant. Il y a un vernissage pour l’un de ses nouveaux artistes. »

Avec un geste dédaigneux de la main, elle ouvrit la porte-fenêtre et sortit.

Les lèvres serrées en un trait mince barrant son visage, Slater la regarda s’éloigner. Richard Walker était le fils du premier mariage d’Elaine. C’est elle qui paie le cocktail du vernissage, pensa-t-il. L’argent des Carrington a servi à entretenir ce bon à rien depuis qu’il a vingt ans. Il se souvenait que Grace était hors d’elle quand Elaine s’estimait autorisée à pénétrer dans la maison à son gré. Au moins Peter s’était-il montré assez avisé pour s’opposer au retour d’Elaine dans la maison après la mort de Grace.

Vincent Slater se demanda, une fois encore, si l’indulgence que Peter montrait envers sa belle-mère ne cachait pas quelque chose.