J’EN VOULAIS à Elaine de s’être montrée aussi fourbe, pourtant je me sentais soulagée de ne pas être en possession de cette horrible chemise. Certes, Elaine faisait du chantage, mais elle me permettait de repousser pour l’instant un cas de conscience. En tant qu’épouse de Peter, je n’étais pas tenue légalement de témoigner contre lui. Mais dissimuler ou détruire une preuve, c’était autre chose. À présent, me dis-je, je ne dissimulais aucune preuve puisque je n’en possédais pas.
Les médias s’en donnèrent à cœur joie après l’audience. La première page d’un tabloïd montrait une photo de Peter se tenant devant le juge, le dos à l’appareil. Le juge avait les yeux baissés. Le titre était : ZZZZZZZZZ. LE JUGE DORT-IL LUI AUSSI ? Une caricature dans un autre journal représentait Peter avec des électrodes implantées sur le front, un tube respiratoire passé au-dessus de l’épaule et une hachette à la main qu’il dirigeait contre une porte.
J’ignorais si Peter avait accès aux journaux et je ne lui posai pas la question. Durant ma visite suivante, je l’interrogeai sur le rêve qu’il avait fait au centre du sommeil, quand il avait tenté d’ouvrir la porte pour retourner chez les Althorp. « Penses-tu que tu aurais pu voir Gary traîner autour de la maison des Althorp, le soir de la disparition de Susan ?
– Certainement pas, Kay ! Sinon, je ne l’aurais jamais laissé s’approcher de toi, même à un kilomètre ! »
Bien sûr. Il était convaincu que ce n’était qu’un état confusionnel nocturne. Alors qu’il n’en était rien.
Nos rencontres étaient si douloureuses. Nous nous regardions à travers une cloison de Plexiglas et parlions par l’intermédiaire d’un téléphone. Il pouvait s’asseoir à une table avec ses avocats mais n’avait pas le droit de me toucher. J’aurais tant voulu l’entourer de mes bras, sentir la force des siens autour de moi.
Conner Banks avait insinué que Peter m’avait épousée à cause de la conversation que j’avais surprise à la chapelle et cette hypothèse était restée ancrée au fond de mon esprit. Mais dès que je voyais son regard s’éclairer, son visage changer à ma vue, j’étais à nouveau certaine qu’il m’aimait et m’avait aimée dès le début.
Pourtant quelques heures plus tard, lorsque je me retrouvais seule à la maison, il ne me semblait pas impossible que Susan et lui se soient querellés pour des questions d’argent. Peter était à l’université à l’époque. Quel argent de poche recevait-il d’un père qui était d’une pingrerie notoire ? Si Susan avait un moyen de pression sur lui, avait-il été poussé à un acte désespéré – peut-être par crainte de son père – pour la faire taire ?
Ces questions me hantaient et quand revenait le jour de la visite, je me sentais encore plus misérable d’avoir douté de lui.
Pendant les semaines qui suivirent l’audience, je fus tentée à plusieurs reprises de téléphoner à Nicholas Greco dont j’avais rangé la carte dans mon bureau. Sans savoir pourquoi, j’avais l’impression qu’il pourrait aider Peter. Mais au moment de composer son numéro, je me rappelais que si Greco n’avait pas retrouvé la trace de Maria Valdez, Peter n’aurait probablement pas été inculpé. Je rangeais alors la carte dans le tiroir et le refermais d’un geste sec.
Ce mois de février était exceptionnellement doux et je me remis à faire de la marche tous les matins autour de la propriété. Je m’arrêtais souvent à l’endroit où l’on avait retrouvé les restes de mon père. Cette tombe me paraissait plus réelle que la sépulture qu’il partageait désormais avec ma mère dans le cimetière de Mary Rest. Les enquêteurs avaient creusé à l’endroit où les chiens s’étaient mis à aboyer, retournant la terre sur au moins trois mètres de circonférence. Le site avait été comblé à présent, mais la trace demeurait visible au milieu de l’herbe jaunâtre tout autour, et je savais que la terre remuée se tasserait à nouveau quand viendrait le renouveau du printemps.
J’aurais aimé faire planter des rosiers à cet endroit, mais j’étais consciente d’être trop inexpérimentée dans mon rôle de maîtresse de maison, je ne savais même pas qui était chargé du jardin.
J’interrompais parfois mon parcours devant la clôture et contemplais la zone où le corps de Susan avait été déterré. J’essayais de me représenter Peter, âgé de vingt ans à peine, croyant qu’il n’y avait aucun risque à l’enfouir là, car les chiens policiers avaient déjà parcouru le parc. J’avais même appelé les services de l’électricité et du gaz. Un de leurs experts m’avait expliqué qu’une conduite passait près du trottoir qui bordait la propriété à l’extérieur de la clôture, et que l’entreprise avait un droit de passage perpétuel pour l’entretenir ou la remplacer. Il avait ajouté qu’en principe ils n’auraient pas eu besoin de creuser à une quinzaine de mètres du trottoir.
« Quand nous craignons une fuite, nous nous déplaçons immédiatement sans prévenir, dit-il. Le jour où on a découvert le corps de la fille des Althorp, une odeur de gaz avait été signalée, et notre équipe s’est rendue aussitôt sur place. Nos techniciens chargés de détecter la fuite ont foré beaucoup plus près de la clôture qu’ils ne le font en général. »
C’était sans doute pourquoi, même s’il était coupable, Peter n’avait pas paru particulièrement inquiet en voyant l’équipe d’intervention d’urgence creuser près du trottoir.
Je repassai mentalement tout ce que je savais au sujet de cette nuit. Elaine prétendait avoir vu Peter rentrer à deux heures du matin. Il était établi qu’il avait reconduit Susan chez elle à minuit. Avait-elle eu l’aplomb de ressortir en douce aussitôt ou attendu une demi-heure pour s’assurer que ses parents ne viendraient pas jeter un coup d’œil dans sa chambre ? Et entre minuit trente et deux heures du matin, comment Peter – somnambule ou pas – avait-il pu dissimuler le corps de Susan ?
Dans ce cas, quelqu’un l’avait nécessairement aidé. Je soupçonnais de plus en plus Gary Barr d’être impliqué dans cette lugubre histoire. Ce qui expliquerait sa nervosité croissante depuis quelque temps et qu’il ait essayé de surprendre ma conversation avec Slater. S’il avait aidé Peter par fidélité, il devait être mort d’inquiétude à la pensée que l’on puisse encore aujourd’hui l’accuser de complicité d’assassinat.
Conner Banks me remit une copie d’une vidéo éducative montrant la reconstitution de deux crimes commis aux États-Unis par des hommes en proie à un accès de somnambulisme au moment de leur acte. Tous deux purgeaient des peines de prison à perpétuité. La vidéo montrait aussi la reconstitution d’un meurtre et celle d’une agression, les deux survenus dans les mêmes conditions, cette fois au Canada. Les deux inculpés avaient été acquittés. Cette vision me brisa le cœur. Deux des hommes étaient restés abasourdis quand la police les avait réveillés, ils n’avaient aucun souvenir de ce qui était arrivé. Un autre s’était réveillé dans sa voiture et s’était rendu spontanément au commissariat de police en constatant qu’il était couvert de sang.
Histoire de m’occuper – et par goût personnel –, je me mis à modifier la décoration de la maison, comme Peter m’y avait incitée. D’après ce qu’il m’avait dit, Grace ne s’était pas beaucoup intéressée à la résidence, mais elle avait entièrement rénové l’appartement de la Cinquième Avenue. J’y avais rarement mis les pieds, à part une ou deux fois avant notre mariage. À présent, je n’avais aucun désir de m’y rendre sans Peter. J’aurais eu l’impression de me conduire en intruse. Si Peter devait aller en prison, je savais qu’il faudrait prendre des mesures importantes concernant ses propriétés.
En attendant, je commençai à apporter quelques modestes changements dans la maison – ma maison. Je fis descendre par Gary la caisse du service de Limoges dont j’avais parlé à Peter. Jane lava les assiettes, les tasses et les soucoupes, ainsi que les superbes pièces d’apparat qui étaient utilisées dans les grands dîners à la fin du dix-neuvième siècle. « On ne voit plus rien de tel de nos jours, madame Carrington », s’émerveilla-t-elle.
Il y avait un magnifique vaisselier à deux corps du dix-huitième siècle dans la grande salle à manger. Nous y disposâmes le service de Limoges et emballâmes la vaisselle choisie jadis par Elaine. Bon débarras, me dis-je.
Dans une pièce du dernier étage, je dénichai une imposante ménagère qui contenait de l’argenterie noircie par l’âge. Lorsque Jane et Gary l’eurent astiquée, nous découvrîmes que chaque pièce était monogrammée. « Que représentent les initiales ASC ? demandai-je à Peter lors d’une de mes visites.
– ASC ? Il s’agit probablement de mon arrière-arrière-grand-mère. Elle s’appelait Adelaïde Stuart de son nom de jeune fille quand elle épousa mon arrière-arrière-grand-père en 1820. Ma mère racontait qu’Adelaïde revendiquait une lointaine parenté avec le roi Charles Ier, et ne manquait jamais de rappeler à mon ancêtre paternel qu’elle était de meilleur rang que lui. C’est elle qui fut à l’origine du transport de la maison depuis le pays de Galles. »
Je m’aperçus que ces conversations étaient le meilleur moyen de faire naître un sourire sur le visage de Peter. Il était heureux à la pensée que j’imprimais ma touche personnelle à sa maison. « Fais tout ce qui te plaît, Kay. Ces pièces sont trop froides et trop conventionnelles à mon goût. Mais laisse la bibliothèque telle quelle est et, surtout, ne fais pas recouvrir mon vieux fauteuil. »
Je lui annonçai aussi mon intention de remplacer certains des tableaux du rez-de-chaussée par d’autres que j’avais découverts en haut et qui me plaisaient davantage.
J’invitais Maggie à dîner une ou deux fois par semaine, sinon nous allions manger des pâtes au restaurant. Je sentais se poser sur moi le regard des autres clients lorsque je pénétrais dans la salle, mais je ne pouvais pas me cacher éternellement et, du moins jusqu’au procès, je pouvais espérer que leur curiosité s’arrêterait là.
Je ne revis pas Elaine pendant presque trois semaines après son refus de me donner la chemise de Peter, mais j’apercevais sa voiture dans l’allée de temps en temps. J’avais fait changer toutes les serrures de manière à l’empêcher d’entrer sans sonner. Puis, un soir, les Barr ayant terminé leur service, je lisais, assise dans fauteuil de Peter, quand le carillon de la porte retentit.
J’allai rapidement ouvrir et Elaine se précipita comme une folle à l’intérieur, les yeux exorbités, les mains crispées comme des griffes. Pendant un instant je crus qu’elle allait me sauter à la gorge. « Comment avez-vous osé ? hurla-t-elle. Comment avez-vous osé venir cambrioler ma maison ?
– Cambrioler votre maison ! »
La stupéfaction contenue dans ma voix et l’expression ahurie de mon visage lui prouvèrent sans doute que j’ignorais de quoi elle parlait.
Sa fureur céda aussitôt la place à la panique. « Kay, s’écria-t-elle. Mon Dieu, Kay, elle n’est plus là ! Quelqu’un l’a volée ! »
Je n’eus pas besoin de demander plus d’explications. La chemise de Peter, la chemise tachée du sang de Susan, la preuve qu’il était son assassin, avait disparu.