30.

Cheminement

Chen et Ti’an entrèrent dans la ruine du moulin et désignèrent la forêt sur la colline :

– Ils arrivent ! cria le premier.

– Une dizaine de cavaliers ! ajouta le second.

Les chiens se redressèrent, l’œil aux aguets.

– On peut filer en longeant la rivière ! proposa Matt.

– Non, répliqua Tania aussitôt. Ils nous verraient, la rivière est dominée par le chemin et plus loin elle est à découvert. Ils seront là dans une minute ou deux, nous n’avons pas le temps de partir !

– Alors on se prépare à l’assaut, fit Torshan en attrapant son bâton.

Matt inspecta la ruine.

– On se cache, lança-t-il. Si les cavaliers ne font que passer, nous avons une chance de passer inaperçus.

Torshan ne partageait pas cet avis :

– S’ils entrent, nous serons faits comme des rats !

– Il faut tenter le tout pour le tout. Planquez-vous ! Vite !

Tous les Pans se jetèrent sur leur matériel pour le tirer dans l’ombre ou sous la végétation et ils se plaquèrent derrière les murets du vieux moulin gagné par la mousse et les feuillages. Matt renversa de l’eau sur le petit foyer et se hâta de disperser la fumée avec les pans de son manteau. Tobias et Ambre poussèrent les chiens dans la pièce du fond, celle qui n’avait aucune fenêtre, et leur ordonnèrent de se coucher.

Chen se frotta les mains et se mit à escalader le mur le moins abîmé de la ruine, ce qu’il fit aisément. Il se plaça le plus haut possible, près de ce qui avait été le faîtage, et se cacha derrière la maçonnerie de la cheminée.

La fumée du feu s’était dissipée et Matt se trouvait encore au milieu de la pièce lorsqu’ils entendirent les sabots des chevaux qui approchaient au trot.

Matt roula en direction de l’angle où Tobias et Ambre s’étaient dissimulés et tira la couverture marron sur eux. Avec les fougères qui poussaient partout dans la ruine, ils pouvaient rester invisibles en cas d’inspection rapide. Mais le subterfuge ne tiendrait pas si l’un des Ozdults entrait dans le moulin.

Les cavaliers ralentirent.

– Il y a nos traces dehors ? s’inquiéta Ambre.

– Non, la rassura Matt, on a effacé l’essentiel.

Tobias gémit :

– Oh non ! Le bain de ce matin ! Je n’ai rien nettoyé !

– Moi non plus, avoua Matt.

– Nos empreintes sont restées sur la berge !

– Tant pis. C’est trop tard maintenant.

Les cavaliers étaient devant le moulin, ils parlaient entre eux, en français.

– C’est là que j’aimerais être avec Maya ! fit Tobias.

– Chut, commanda Ambre. Écoute leurs intonations…

Les hommes s’exprimaient d’une voix forte. Certains mirent pied à terre et leurs voix trahirent un déplacement rapide.

– Ils inspectent…, devina Ambre.

Un garde cria, assez loin, près de la rivière. Il avait trouvé quelque chose.

– Merde, pesta Tobias. Nos traces…

Aussitôt un cavalier s’approcha du moulin. On pouvait entendre le bruit de ses bottes, les boucles de son baudrier qui cliquetaient et les pièces de son armure qui s’entrechoquaient à chaque pas.

Il était juste au-dessus de Matt, Tobias et Ambre, ses gants d’acier résonnèrent quand il agrippa les rebords de la fenêtre, à quelques centimètres de leurs têtes.

Il regardait l’intérieur du moulin.

Il renifla, plusieurs fois.

Puis cria en français avant de repartir aussi vite qu’il était arrivé.

Les Cyniks se rassemblèrent au pas de course et firent claquer les rênes de leurs chevaux qui partirent au galop le long de la rivière.

Matt attendit une bonne minute avant de ressortir de la couverture.

Les autres en firent autant, attentifs.

– Maya, appela-t-il, qu’est-ce qu’ils ont dit ?

– Ils ont découvert des traces près de la rivière. Un des gars a passé la tête ici, et il a dit que ça sentait encore le feu de bois. Alors leur chef a crié que nous ne devions pas être loin, qu’il fallait suivre la rivière pour nous intercepter plus haut sur la route.

Tobias et Matt se regardèrent.

– Ils nous pensent sur la route, se félicita ce dernier. C’est déjà un bon point.

– Sauf que maintenant ils savent que nous sommes dans le secteur ! déplora Léo.

– Après ce qui s’est passé cette nuit et notre première soirée dans leur village sur la côte, notre présence dans la région n’est plus un mystère pour personne.

Ambre posa la main sur le bras de Matt.

– Nous ne sommes pas prêts à repartir. Il nous faut encore un peu de repos.

– Je sais. Nous allons rester ici. Ils ne reviendront probablement pas sur leurs pas, ils pensent que nous sommes en route pour la cité Blanche, ils nous chercheront devant, à l’ouest, pas derrière eux.

Chen, qui redescendait de sa position stratégique, trois mètres au-dessus de ses camarades, annonça :

– Je vais monter la garde dans le grand arbre.

Matt enchaîna :

– Profitez tous de ces quelques heures, nous repartons demain avant l’aube et nous ne nous arrêterons plus jusqu’à Paris.

Matt endossait à nouveau le rôle du rabat-joie, et il n’aimait pas ça. Mais les choses s’étaient faites ainsi, naturellement, tout le monde lui demandait sans cesse de prendre des décisions, de dire quoi ou comment faire. Quand il fallait choisir, c’était vers lui qu’on se tournait. Alors il s’était habitué, et il essayait tant bien que mal de rassurer, de rassembler, de se responsabiliser. D’être un leader en somme. Il remplissait ce rôle du mieux qu’il pouvait, sans en tirer beaucoup de satisfaction, sinon celle de se dire qu’ils allaient dans la bonne direction, avec Ambre et Toby.

Il guetta les réactions de ses camarades et constata que personne ne remettait en question ses décisions. Ils allaient tirer avantage le plus possible de ces quelques heures de répit supplémentaire, et lorsque Matt leur dirait de braver la fatigue et les souffrances, ils se lèveraient sans rechigner, et ils se mettraient en marche. Tous savaient que cette aventure mettait leur vie en péril, qu’ils en souffriraient, que ce serait dur, et que ceux qui reviendraient seraient marqués à jamais.

Pourtant ils étaient tous là. Ses amis. Fidèles comme toujours à l’appel.

Il les observa s’installer pour dormir, discuter tout bas, finir de nettoyer leur équipement. Certains allaient peut-être y laisser la vie. Comme tous les Pans qu’il avait côtoyés et qui étaient morts. Amy, CPO, Mia, Jon, Horace, Luiz, Neil et Ben… Ainsi que tous ceux dont le visage ne s’imposait pas à sa mémoire, mais dont il avait partagé un bout d’existence.

Matt inspira un grand coup.

Une boule au ventre.

 

La chaleur semblait monter de la terre elle-même. La température avait grimpé en quelques heures, à mesure que le soleil s’élevait dans le ciel bleu, sans aucun nuage à l’horizon.

Les Pans avançaient à bonne allure, sur le dos de leurs chiens. Dorine avait pris Katie en croupe sur son bobtail, Safety. Ils étaient partis très tôt, après que Ambre eut soigné Elliot et Floyd, ainsi que Draco le chien. Ce dernier gambadait sans ralentir malgré les blessures qui boursouflaient ses flancs. Ambre et Dorine avaient accompli beaucoup en peu de temps. Floyd était conscient, bien que fragile, et Elliot, qu’ils avaient cru perdu pendant un moment, se remettait peu à peu d’avoir frôlé la mort de si près.

Mais les deux jeunes femmes étaient épuisées, elles vacillaient sur leurs montures, luttant pour ne pas s’endormir après avoir puisé dans leurs réserves d’énergie pendant près de trente-six heures.

Les jeunes cavaliers avaient retiré leurs capes, leurs manteaux, pour ne garder qu’un T-shirt ou une chemise. Même Matt avait finalement ôté son gilet en Kevlar. Ils suivaient la route pour ne pas perdre de temps lorsque la végétation était trop dense, quitte à progresser à découvert. Mais par prudence, Chen ou Ti’an ouvraient la route à cinq cents mètres devant, et Torshan ou Tania la fermaient pour avoir le temps de prévenir le groupe en cas de patrouille ennemie.

À midi, le soleil au zénith tapait très fort et ils traversaient de longues étendues d’herbes hautes, de petits étangs et de collines sans ombre, durant plusieurs heures.

Les chiens finirent par haleter, malgré les pauses près des cours d’eau pour les faire boire, et ils ralentirent l’allure en début d’après-midi, lorsque la chaleur les épuisa.

À deux reprises, l’éclaireur revint au galop pour ordonner à la colonne de se cacher. La première fois ils virent passer, depuis les fourrés, un chariot tiré par deux bœufs et conduit par deux Ozdults. La seconde, un groupe de cinq cavaliers en armure noire remonta la route au trot. Personne ne bougea et les soldats passèrent sans rien remarquer. Le plus dur fut de ressortir des orties et des ronces, couverts de piqûres et d’écorchures.

Le soir, ils s’éloignèrent du chemin pour établir leur campement près d’une rivière protégée par une falaise entourée de bois. Ils allumèrent un feu pour cuire les deux lièvres que Plume et Kolbi avaient rapportés, et Elliot donna de vrais signes de santé en mangeant de bon appétit malgré le bandage qui ceignait son crâne comme un bonnet.

Tobias s’éclipsa pour digérer, et il revint après une vingtaine de minutes.

– Tu ne devrais pas t’éloigner seul, le réprimanda Matt. La nuit est tombée en plus !

– J’avais besoin d’air.

– Peut-être, mais dans ce cas tu pars avec quelqu’un, jamais seul !

– Hey, ça va, m’engueule pas !

Ambre intervint et posa la main sur le bras de Matt pour le faire taire :

– Il s’est inquiété pour toi, Toby, c’est tout.

Tobias donna un coup amical à son ami.

– Je sais. Désolé. Il y a une ville pas loin, de l’autre côté de la rivière.

Matt ouvrit grands les yeux, surpris.

– Et c’est maintenant que tu me le dis ?

– Bah ! Tu m’as pas laissé le temps de…

– Ils pourraient avoir vu notre feu ? s’inquiéta Floyd.

– Non, elle est bien assez loin, aucun risque.

– On l’évitera demain, ajouta Randy. Ce doit être l’ancienne Rouen. J’ignore ce qu’elle est devenue, mais inutile de l’approcher.

– C’est une garnison de soldats et une région entourée de mines de pierre, expliqua Léo.

– Raison de plus pour la contourner, trancha Matt.

– Autre chose, ajouta Tobias. Une autoroute passe derrière la colline. Enfin, ce qu’il en reste. Elle est couverte de scararmées, ce sont leurs lumières rouges et bleues qui ont attiré mon attention.

– Alors il en existe ici aussi, dit Ambre, songeuse.

Tobias se tourna vers Léo et Katie, les deux Européens du groupe :

– Des scarabées lumineux qui grouillent sur les anciennes autoroutes, ça vous dit quelque chose ?

– Les Flotgrouillants, confirma Léo. C’est le nom qu’on leur donne.

– Vous avez trouvé ce qu’ils font ? demanda Ambre.

– Non. Ils grouillent et avancent sans arrêt, comme des flots, c’est tout… En même temps, ça ne semble pas intéresser les Ozdults et nous autres, on ne sait pas grand-chose.

– Pardon, dit Ambre, confuse d’avoir oublié que la vie des Pans d’Europe ne ressemblait en rien à celle qu’elle connaissait.

Pendant le dîner, Tobias essaya de lier connaissance avec Katie, qui n’avait pas décroché un mot de la journée, mais l’adolescente ne semblait pas encline à la confidence. Elle observait tout le monde, aidait pour installer le camp, ou découper les lièvres, mais elle ne manifestait aucune curiosité particulière, et encore moins le besoin de se livrer. Tobias alla se coucher un peu déçu, mais il estima qu’il lui fallait du temps. La pauvre fille devait se débattre avec elle-même pour tenter de renouer avec ses souvenirs, et recouvrer la mémoire de ce qu’elle avait vécu. Viendrait un temps où elle serait plus disponible et désireuse de partager.

Ils se relayèrent pour la garde de la nuit, et repartirent au petit matin, dès que le ciel, à l’est, se mit à blanchir.

La route se scindait en deux après la rivière et le pont de pierre qu’ils avaient traversé avec la crainte d’être surpris au milieu par des Cyniks. Randy se repéra avec sa vieille carte et sa boussole. Il estima que celle de droite devait descendre vers l’ancienne Rouen, et celle de gauche partir vers la cité Blanche. Il ne comprit son erreur qu’après trois heures, lorsqu’ils durent partir à travers les hautes herbes des plaines pour tenter de rectifier l’axe plein ouest, vers le sud-ouest.

Ils finirent par apercevoir les clochers de Rouen au loin, tandis qu’ils filaient sur la crête d’une colline abrupte. Toute la ville ou presque était recouverte de végétation, sauf son centre, d’où s’échappaient de nombreuses fumées.

Les chiens purent reprendre une meilleure cadence lorsqu’ils retrouvèrent une route plus au sud, mais après trois plongeons dans les fourrés pour éviter des charrettes, les Pans décidèrent qu’il serait plus commode d’avancer en parallèle, dans le sous-bois qui n’était pas trop fourni.

Le rythme était soutenu, mais la monotonie du voyage endormait tout le monde, et ils finirent par ne plus échanger le moindre mot.

La nuit les surprit alors qu’ils traversaient une interminable étendue herbeuse sans aucun repli de terrain pour s’abriter. Ils décidèrent de continuer, aussi longtemps que possible, profitant de la lune qui éclairait leurs pas.

Deux heures plus tard, ils parvenaient à une région boisée, où une petite trouée dominait l’ancien bassin parisien. Ils se regroupèrent au sommet d’un escarpement qui tombait à pic sur près de trente mètres.

Tout en bas, le bassin qui entourait la cité Blanche courait à perte de vue, entre les anses d’un fleuve noir sous la lune.

Et loin au sud-ouest, brillait une intense lumière rouge et bleue.

Comme un phare gigantesque dominant la région, pour prévenir des dangers des récifs urbains.

La Tour-Squelette.

Leur destination étincelait de sa bichromie mystérieuse.

Comme un appel mystique dans le silence de la nuit.