Le traître et la mouette
Matt sentit le vertige de la chute, et tout le décor défila en un instant devant ses yeux écarquillés.
Puis l’impact fut brutal.
Il s’enfonça de plusieurs mètres sous la surface de l’eau.
Le choc lui fit presque perdre connaissance, mais la fraîcheur de l’eau le réveilla en même temps. Il se débattit.
Il n’avait plus d’air dans les poumons. À peine plus de conscience. Il devinait qu’il risquait de s’abandonner à tout instant à la paix que lui commandait son organisme traumatisé. Mais il lutta. Vaciller maintenant c’était mourir. Se noyer.
Alors il épuisa ses dernières forces à nager, remonter vers la lumière rougeoyante qu’il devinait au-dessus de lui.
Et sa tête creva la surface en même temps qu’il aspirait tout l’oxygène du monde.
Plusieurs niveaux plus haut, une silhouette se pencha pour l’observer. Matt essaya de distinguer son visage mais il était enfoncé dans une large capuche. La silhouette frappa du poing contre une colonne de bois qui soutenait la mezzanine et recula précipitamment pour s’enfuir.
Matt cogna la surface d’un poing rageur.
Trop tard. Il ne pouvait plus rien faire pour rattraper le tueur.
Plusieurs Pans et Kloropanphylles accouraient sur les bords du bassin.
Même en sonnant l’alerte, l’agresseur avait huit étages d’avance, il était tout près de coursives passantes, de halls immenses, de chambres par centaines, jamais on ne pourrait l’attraper avant qu’il ne se mêle à la foule.
Matt s’était fait battre.
Et s’il n’y avait pas eu l’eau pour amortir sa chute, il serait mort.
Alors le jeune homme ne pensa plus qu’à une chose.
Retrouver Ambre.
La suite était occupée par une douzaine de Pans, tous très inquiets et nerveux. Dès que Matt entra, il fit sortir Floyd, Chen, Tania, Randy et Maya pour ne garder qu’Orlandia, Tobias et les cinq Pans ayant une altération de guérison que Toby avait fait quérir aussitôt.
Ambre était allongée sur le flanc, au milieu de son lit. Son T-shirt blanc était à présent d’un bordeaux sinistre, le carreau encore fiché dans son dos, enfoncé d’un bon tiers.
– Soignez-la, ordonna Matt aux guérisseurs.
Le plus âgé eut l’air profondément pessimiste.
– Nous ne faisons pas de miracle, Matt, dit-il.
– À cinq, vous pouvez la sauver.
– Si la colonne vertébrale est touchée, nous ne pourrons certainement rien pour elle. Si elle survit, elle restera paralysée pour le restant de ses jours.
– Elle ne pourra plus jamais marcher ? répéta Tobias, horrifié.
Le Pan âgé désigna le carreau.
– Et les dégâts internes ? insista Matt.
– Nous allons faire de notre mieux, tous ensemble. Mais là encore, si un organe vital est touché, il est peu probable que nous puissions la sauver.
– Ça prendra combien de temps ?
– Aucune idée. Peut-être plusieurs heures. Nous devons commencer maintenant.
– Si vous avez besoin de n’importe quoi, vous demandez, ordonna Matt. N’importe quoi.
Sur ce, il sortit avec Tobias et Orlandia.
Ambre était entre les mains des guérisseurs du navire.
Tant qu’elle serait inconsciente, Matt le savait, elle ne pourrait utiliser le Cœur de la Terre pour se soigner elle-même.
Ils ne pouvaient pas la perdre.
Matt refusait de l’envisager.
Ambre était immortelle.
Il le fallait.
Sinon ce serait lui qui en mourrait.
Orlandia faisait les cent pas dans une des salles des cartes sous le poste de pilotage.
– Et tu n’as pas pu voir son visage ? demanda-t-elle une fois de plus.
– Non, pesta Matt.
– C’était un garçon ou une fille ? interrogea Tobias.
– Un garçon certainement. Il avait une force surprenante.
– Une altération comme la tienne ? s’étonna Tobias, troublé.
– Je ne sais pas. Tout est allé tellement vite, je n’en sais rien. Je ne crois pas. C’est juste que… je ne m’attendais pas à rencontrer beaucoup d’opposition, et en fait il était bien plus fort que je ne l’avais imaginé. Je l’ai sous-estimé. C’est ma faute.
Orlandia prit un objet qui était emballé dans un linge blanc et le déposa sur la table centrale. Elle tira sur l’étoffe et dévoila une arbalète à double tir, deux arcs montés l’un au-dessus de l’autre pour tirer deux carreaux rapidement.
– On l’a retrouvée là où le tireur s’était positionné, expliqua-t-elle.
– C’est un modèle Cynik, constata Tobias. La double arbalète, ils sont les seuls à savoir en construire.
– Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont derrière cette attaque, modéra Matt. N’importe qui a pu s’en procurer une pendant la Grande Guerre. J’en ai déjà vu à Eden. Chen en a une dans le même genre, plus petite.
– En tout cas cette personne a eu Ambre et elle a essayé de te tuer, rappela Orlandia. C’est vous les cibles.
– Tu veux dire… comme si c’était personnel ? releva Tobias.
– Ou qu’on cherche à se débarrasser d’une menace.
– Ça survient juste après l’épisode du hangar 18, rappela Matt. Nous avons peut-être dérangé la mauvaise personne…
– Un passager clandestin qui en plus nous en veut personnellement ? s’étonna Tobias. Ça fait beaucoup !
– Je n’arrête pas de penser à cette corde qui était tranchée quand on est arrivés dans le hangar.
– Un piège !
Matt secoua la tête.
– Non, plus j’y pense et plus je me dis que ça ne tient pas la route. Il ne pouvait pas savoir qu’on allait arriver. La corde était déjà coupée, sinon on l’aurait entendu, elles sont tellement tendues qu’elles claquent quand on les sectionne, c’est comme ça que j’ai compris que ça allait nous tomber dessus quand on s’enfuyait. Non, je crois que la corde était déjà coupée.
– La seule raison de faire ça, c’est de vouloir renverser les caisses.
– Ou d’accéder à du matériel, dit Orlandia.
Matt approuva :
– Oui, je crois bien que notre passager mystère ne cherchait pas au hasard. Il serait bien d’y retourner et de vérifier s’il ne manque pas quelque chose. Toby, tu peux t’en charger ?
– Bien sûr. Et toi, tu vas faire quoi ?
– Veiller sur Ambre. Je veux être à son chevet.
Orlandia demanda :
– Et pour l’attaque, tout le monde va en parler à bord. Il faut que nous communiquions. Que voulez-vous qu’on dise ?
– Pour l’instant on ne parle pas de traître mais d’un clandestin dangereux. Que tout le monde garde l’œil ouvert.
– Et pour Ambre, que dit-on ?
– Qu’elle a été blessée, rien d’autre. Toby, prends des gardes avec toi, évitons autant que possible de nous promener seuls tant qu’on n’en saura pas plus.
Matt avisa la main toute bleue de Tobias et se souvint qu’il lui avait sauvé la vie. Avec l’adrénaline et ce qui était arrivé à Ambre, il l’avait totalement oublié.
– Merci, Toby, dit-il en le fixant droit dans les yeux. Merci pour tout à l’heure.
Tobias haussa les épaules, comme si c’était naturel.
– Oh, c’est rien. T’aurais fait la même chose à ma place…
– Tu devrais aller faire soigner cette main avant que ça ne s’infecte.
– Y a pas d’urgence, ça fait mal mais c’est pas grave. Toi aussi t’es amoché, je sais pas si t’as vu ta tête, mais t’as quelques bleus !
Matt effleura sa tempe et sa joue du bout des doigts. Il perçut la douleur, mais il était tellement obsédé par Ambre et son agresseur qu’il ne se souciait même plus de lui-même.
On cogna à la porte et un Kloropanphylle apparut. C’était l’un de ceux qui montaient la garde devant la suite d’Ambre.
– Les guérisseurs m’envoient vous dire que c’est plus grave qu’ils ne le pensaient, annonça-t-il sombrement.
– Mais… ils vont la sauver, non ? jeta Tobias, les traits crispés par l’angoisse.
– La colonne vertébrale est touchée, ajouta le Kloropanphylle. Même si elle survit, elle ne marchera plus jamais.
Plus bas, dans le Vaisseau-Vie, un Pan se glissa sur un des balcons qui dominaient l’Océan et observa la ligne d’horizon. La lune se reflétait sur la surface lisse, allongée comme si elle avait été écrasée par une machine extraordinaire. Le vent soufflait assez fort et le Pan dut plisser les yeux.
Il venait ici au moins deux fois par jour pour s’assurer qu’il n’avait pas de message. Il fallait attendre, vérifier qu’aucun oiseau ne s’approchait. De nuit, il lui semblait que c’était plus improbable, mais avec la magie des gamins, tout était possible, alors il décida d’attendre dix minutes encore.
Il était anxieux. D’abord parce qu’il n’avait plus reçu aucun message depuis quatre jours, ce qui n’était pas bon signe, et puis à cause de l’attaque de ce soir. Tout ne s’était pas passé comme il l’avait espéré. Certes, il avait bien touché la fille, et avec un peu de chance elle allait y passer, mais il avait raté Matt. Il l’avait bien vu remonter à la surface après sa spectaculaire chute dans le bassin. Ce gosse était terriblement résistant ! La plupart des gens se seraient assommés au moment de l’impact, mais pas lui. Tout était à refaire. Et maintenant ils allaient être méfiants.
Un mouvement capta son attention sur le côté et une forme surgit brusquement dans la pénombre. Les ailes déployées, elle fondait sur lui.
Le Pan lâcha un cri avant de constater que c’était une mouette qui se posait sur le rebord du balcon.
– Satanée bestiole ! s’énerva-t-il avant de remarquer qu’elle transportait un petit rouleau de papier noué à la patte.
Le garçon s’approcha doucement et l’oiseau se laissa faire.
Le Pan déplia le message et reconnut l’écriture un peu grossière de Colin.
« Maître,
Comme vous le souhaitiez, nous sommes à quelques kilomètres à l’est, derrière vous. Les oiseaux me renseignent sur votre position. Nous sommes invisibles pour les Pans.
Comme vous le disait mon dernier message, depuis qu’ils se sont imposés à bord, les émissaires de Ggl n’avaient plus dit un mot… Les choses ont changé ce midi ! Ils se sont mis à parler. Je crois que d’une certaine manière, ils communiquent encore avec leur maître, de l’intérieur… Ils veulent notre assistance pour récupérer l’Énergie Source. Ils veulent la fille ! Ambre. Ils la veulent vivante. Et ils ne veulent plus attendre. Ils exigent mais ne donnent rien en échange !
J’ignore quoi faire, Maître. Leur présence à bord est angoissante. Ils sont effrayants. Ils ne bougent pas, jamais, et restent debout dans un coin. Et parfois ils redressent leur capuchon comme s’ils se réveillaient, alors il y a plein de chuchotements entre eux, des bruits étranges, et il se met à faire froid dans tout le bateau ! Nous sommes obligés de leur demander de changer de place régulièrement, sinon le bois sous leurs pieds commence à pourrir !
Ils m’ont demandé dans combien de temps nous vous aurons rattrapé, j’ai dit que ce n’était pas le but, mais ils n’étaient pas contents. Ils veulent vous rejoindre, pour récupérer la fille…
Votre présence nous manque, Maître. J’ignore combien de temps encore je pourrai les faire patienter. J’ai le sentiment qu’à tout moment ils peuvent décider de prendre le contrôle, et qu’alors nous ne pourrons rien faire pour leur résister.
J’attends vos ordres.
Colin. »
Le garçon grimaça. Les choses ne s’engageaient pas bien ! Pas bien du tout ! Il ne fallait surtout pas que les émissaires de Ggl prennent le contrôle du navire de Colin. Ils risquaient de saboter son plan !
Quelle poisse ! Et dire qu’il venait juste d’attaquer Ambre…
Le garçon prit le temps de réfléchir et se protégea du vent en lui tournant le dos pour écrire à son tour un petit mot à Colin.
Il fallait du même coup gagner du temps avec les émissaires de Ggl, et faire en sorte que tout le monde soit satisfait. Une fois en Europe, il s’arrangerait pour leur livrer ce qu’ils voulaient, en signe de bonne volonté. Peut-être pourraient-ils ensemble bâtir une alliance, afin de lui permettre de prendre le pouvoir. Si c’étaient des enfants qu’ils voulaient, il pourrait leur en donner !
Ton maître est tout près, n’aie crainte. Je suis moi-même parfaitement intégré parmi les enfants, sous mes deux apparences, que j’alterne pour ne pas éveiller les soupçons. J’ai pris soin de déplacer les deux caisses avec les Pans d’un hangar vers un autre, et ainsi éviter d’être démasqué. Je suis invisible.
Dis aux émissaires que je me charge de neutraliser la fille qu’ils recherchent. Elle sera à eux dès que nous gagnerons la côte européenne. D’ici là, qu’ils patientent. Le Vaisseau-Vie est trop vaste et trop peuplé pour qu’ils prennent le risque d’une attaque frontale. Avec moi, il n’y aura aucun danger.
Mais en échange, je veux leur assistance, une fois à terre, pour neutraliser les compagnons d’Ambre. Ils ne seront pas nombreux, je les isolerai des autres. Donnant-donnant. Et je veux que leur maître, Ggl, s’engage à ne pas attaquer ce qui se trouve en Europe, qu’il me laisse ce territoire. Le reste sera à lui.
Quant à toi, maintiens notre flotte à bonne distance, comme prévu. Nous serons bientôt rendus. »
Il roula le mot et l’accrocha à la patte de la mouette.
Si les émissaires jouaient le jeu, il n’aurait plus à prendre de risque jusqu’à l’arrivée. Et ils allaient accepter, il en était certain. Après tout, ils n’avaient rien à perdre. Un combat contre le Vaisseau-Vie était inutile, surtout s’ils avaient la garantie d’obtenir ce qu’ils voulaient d’ici à quelques jours.
Restait maintenant à s’assurer que Ambre Caldero n’allait pas mourir !
Et ce n’était pas le plus simple.