LA CÉRÉMONIE DES ADIEUX

Mon neveu s’est assis près de moi

sur le capot de la voiture.

Un ciel rose avec des liserés noirs

au-dessus d’un vaste paysage désertique.

Dans un moment il va apparaître,

faisant ainsi naître le monde sous nos yeux,

celui que le romancier Jacques Stephen Alexis

appelle « Compère général soleil ».

La seule raison pour se lever dans un décor si pauvre.

 

Chaque détail que je remarque

mais que les autres ne voient pas

apporte une nouvelle preuve

que je ne suis plus de la région.

Je n’aspire qu’à la fraîcheur

de l’aube primitive.

 

Je voudrais perdre

toute conscience

de mon être

pour me fondre

dans la nature

et devenir une feuille,

un nuage

ou le jaune de l’arc-en-ciel.

 

Nous pissons, mon neveu et moi,

sur le bord de la falaise.

Deux jets continus.

Arcs purs.

Léger sourire de part et d’autre.

 

J’entends chanter un homme

dont je ne vois pas le visage.

On nous dit que c’est un infirme

qui ne quitte jamais sa chambre.

Un chant si désespéré

qu’il n’a plus rien d’humain.

 

On nous a apporté du café. J’ai aussitôt dans la bouche le goût de Césaire. Ce Césaire qui parle de « ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel mais sans qui la terre ne serait pas la terre ». Ce sont les mêmes qui passent devant moi, dans ce petit marché qui s’anime doucement.

 

Les gens d’ici n’ont pas

l’habitude de se plaindre.

Ils ont cette faculté de changer

en chant toute douleur.

Et ce tabac que les femmes

chiquent à midi

à l’ombre de leur large chapeau

leur fait passer le goût amer de la vie.

 

J’ai glissé dans la sacoche de mon neveu

le vieil exemplaire gondolé par la pluie

du Cahier d’un retour au pays natal.

C’est avant de partir qu’on en a besoin.

Pas au retour.

 

Il semblait, à sa manière, tout heureux de cette balade qui lui a permis de ne plus confondre la grande ville avec la paysannerie. On sent qu’il commence à s’ennuyer de ses amis de la faculté et qu’il veut retrouver la saleté et la violence urbaines. C’est de ça qu’il est fait. On ne change pas sa nature en quelques jours.

 

J’ai finalement pris la décision d’y aller seul. Sans autre protection que celle de ce sang qui court dans mes veines. J’ai donné ce qu’il me restait d’argent à Monsieur Jérôme qui l’a d’abord refusé mais je l’ai convaincu qu’il en ferait un meilleur usage que moi. Deux lettres griffonnées sur le capot brûlant de la voiture. La plus longue à ma mère et l’autre à l’ancien ministre qui m’avait offert spontanément sa voiture. Une dernière accolade à mon neveu avant de monter, avec ma poule noire pour seule fortune, dans ce tacot brinquebalant qui descend vers Baradères, le village natal de mon père.

 

Je regarde la Buick 57 filer dans un petit nuage de poussière en allant négocier mon voyage avec le chauffeur. Vous étiez en bonne compagnie, me fait-il sur un ton complice. Mon neveu et le chauffeur du ministre. C’est ce que vous croyez, moi, j’ai reconnu Zaka. Zaka, le dieu des paysans. Et comment l’avez-vous reconnu ? Rire de gorge qui signifie qu’il n’en dira rien. Je me suis trouvé une place à l’arrière du camion.