UN HOMME ASSIS SOUS UN BANANIER

J’aimais me rendre dans le petit atelier du peintre Jean-René Jérôme, dans la banlieue populeuse de Carrefour. Je passais des heures à le regarder peindre ces femmes aux jolies courbes avec une fleur rouge au coin de l’oreille, ce qu’il faisait pour payer son train de vie de bohème. Il travaillait très vite, en jetant à peine un coup d’œil sur la toile. Comme on n’était pas loin de la mer, vers midi on allait manger du poisson sur la plage. Sa femme m’avait envoyé des années plus tard une petite photo où on nous voit dégustant un café dans son atelier encombré de tableaux, de coquillages et de sculptures poussiéreuses. Il me paraît aujourd’hui si jeune sur la photo. Je n’arrive pas à me rappeler de quoi on parlait. Je me souviens uniquement du plaisir que j’avais à le regarder danser tout en peignant ses femmes à la fois gaies et sensuelles. Quant aux toiles qui comptaient pour lui, il se cachait pour les peindre.

 

Ce brouillard au loin

c’est la pluie qui s’avance vers nous.

Déjà la cohue. On court partout.

D’où vient que des gens

qui font quotidiennement

face à la maladie, la dictature et la faim

paniquent tant à l’idée d’être mouillés ?

Je retiens le visage radieux de ce paysan

qui marche vers la pluie.

 

On s’arrête sur le bord de la route pour ce vieux monsieur qui semble revenir de la messe. Vous allez où ? Je vais voir une amie malade, juste au coude du chemin. Montez donc, vous y serez plus vite. Je suis presque arrivé. Comme j’insiste il finit par monter dans la voiture. Je n’ai pas l’habitude des automobiles, me considérant moi-même comme une automobile, fait-il en riant de sa blague. Oui, mais des fois ça peut aider si on est pressé. Je ne vois pas ce qui pourra me pousser à aller plus vite que mon trot. Vous pouvez me laisser ici. Je le regarde prendre un petit chemin serpentin. Il va sûrement de l’autre côté de la montagne, ricane le chauffeur. Arrivé au sommet il lui faudra encore une bonne heure de marche. Mais pourquoi ne m’a-t-il pas dit où il allait ? Son monde n’est pas le nôtre.

 

Si on revient au point de départ

cela voudra-t-il dire

que le voyage est terminé ?

On ne meurt pas tant qu’on bouge.

Mais ceux qui n’ont jamais franchi

la barrière de leur village

attendent le retour du voyageur

pour estimer si cela valait

la peine de partir.

 

Les paysans pauvres paient les impôts

sans rien espérer du gouvernement.

Ce serait déjà bien

si on les laissait vivre en paix.

L’État n’aime pas qu’on le juge en silence.

Je pense à ça en les voyant courbés dans les champs.

 

Près de la vieille cathédrale de Port-au-Prince, j’ai acheté un magazine avec une longue entrevue du peintre Lazarre. Il a passé une bonne partie de sa vie à New York avant de rentrer en Haïti. S’arrêtant à peine à Port-au-Prince, le temps d’embrasser quelques amis avant de continuer vers cette petite cabane perdue au fond d’une bananeraie. Cette image, presque pieuse, a illuminé sa solitude à New York. Il s’est réveillé un matin en sueur, avec l’impression que c’était sa dernière journée dans cette ville froide et dure. Il était sûr de manquer d’oxygène s’il ne rentrait pas le même jour en Haïti. Il n’a pris que son passeport avant d’aller vider son compte à la Chase Manhattan Bank, puis un dernier taxi pour l’aéroport Kennedy. Le soir même, il se trouvait dans un petit café à Pétionville avec ce qui restait de la vieille équipe de peintres et de poètes qui rêvaient, comme lui, de changer le monde au début des années 60. Mais son voyage n’était pas terminé tant qu’il n’eut pas retrouvé la cahute qui l’avait tenu en vie durant les longues années de dépression à New York. Sur la photo du magazine, on voit le peintre Lazarre torse nu, assis sous un bananier, avec tout au fond une petite chaumière aux fenêtres bleues.

 

On ne voit plus rien depuis un moment.

Un camion soulève une poussière blanche

devant nous.

Une longue litanie de camions

remplis de sable derrière nous.

Klaxons éclatants et pressants.

On monte les vitres pour ne pas trop avaler

de cette poussière insistante.

 

Après quelques heures de route, il a fallu ranger la voiture au bord du chemin. De la fumée sortait de sous le capot. Le chauffeur est parti avec un bidon vide chercher de l’eau chez un paysan qui vit sur le flanc de cette montagne chauve. L’eau si rare dans cette région sèche nous a été offerte avant même que le chauffeur en fasse la demande. Le paysan a aussi proposé de descendre avec sa famille pour nous aider à pousser la voiture. Le chauffeur a passé la soirée à nettoyer le moteur de chaque grain de poussière. Déjà la nuit. L’homme nous a offert le gîte. On a grimpé la montagne en se tenant la main pour ne pas se perdre dans cette obscurité.

 

La maison où on a dormi

n’avait pas de toit.

J’ai passé la nuit à me promener dans la voie lactée.

Et j’ai cru reconnaître ma grand-mère

dans cette discrète étoile

repérée pour la première fois,

pas loin de la Grande Ourse.