LA FAIM
Je me suis réveillé
au milieu de la nuit.
Les nerfs en pelote.
Mon pyjama complètement mouillé.
Comme si j’avais nagé
dans une mer de bruits.
J’ai vu sortir de cette minuscule
maison de trois pièces
à peine protégée par des murs aussi minces
que du papier fin
pas moins de trente-six personnes
en moins d’une heure.
Pas un millimètre qui ne soit occupé.
Pas une seconde de silence, j’imagine.
On cherche la vie
chez les pauvres
dans un vacarme absolu.
Les riches ont acheté le silence.
Le bruit se concentre
dans un périmètre bien déterminé.
Les arbres sont ici rares.
Le soleil, implacable.
La faim, constante.
Dans cet espace grouillant de gens.
C’est d’abord l’obsession du ventre.
Vide ou plein ?
Le sexe vient tout de suite après.
Le sommeil, enfin.
Quand un homme préfère
un plat de riz aux haricots rouges
à la compagnie galante d’une femme
c’est qu’il se passe quelque chose
dans l’ordre du goût.
La scène est devenue courante. Les riches fuyant les pauvres délaissent la ville pour aller vivre dans des coins de campagne de plus en plus discrets. Cela ne dure pas longtemps avant que la nouvelle se répande dans la zone de surpopulation. Et commence alors le siège. Une petite cahute dans les ravins. Une autre au pied de cette villa rose. Et en moins de deux ans un bidonville est là, asphyxiant le nouveau quartier huppé. Toute guerre n’a pour but qu’une occupation du territoire.
L’espace de la parole aussi peut être occupé. Cela fait plus d’une heure que cette vieille femme édentée me raconte une histoire à laquelle je ne comprends rien. Je sens par contre que c’est la sienne et qu’elle vaut, à ses yeux, celle de n’importe qui d’autre.
Une journée dure ici une vie.
On naît à l’aube.
On grandit à midi.
On meurt au crépuscule.
Et demain, il faut changer de corps.
Le klaxon sert à tout. Il remplace parfois le chant du coq. Il secoue le piéton distrait. Il annonce un départ ou une arrivée. Il exprime la joie ou la colère. Il monologue sans cesse dans le trafic. Interdire le klaxon à Port-au-Prince serait de la censure.
Je suis entré dans un cybercafé pour tomber sur cet ami que je n’avais pas vu depuis un moment. Mon vieux complice Gary Victor avec son visage lunaire me fait penser au gentil Jasmin Joseph, celui qui ne peignait que des lapins. Gary Victor sort chaque fois de son chapeau un roman plein de diables, de voleurs, de zombies, d’esprits moqueurs et de bandes carnavalesques aux couleurs riantes d’un tableau naïf. Mais si chargé d’obsessions qu’à la fin ça devient aussi noir qu’un cauchemar d’adolescent. J’ai discuté un moment avec lui à propos de ce que pourrait être le sujet du grand roman haïtien. On a d’abord passé en revue les obsessions des autres peuples. Pour les Nord-Américains, on a pensé que c’était l’espace (le Far West, la conquête de la Lune, la route 66). Pour les Sud-Américains, c’est le temps (Cent Ans de solitude). Pour les Européens, c’est la guerre (deux guerres mondiales en un siècle, ça marque un esprit). Pour nous, c’est la faim. Le problème, m’a dit Victor, c’est qu’il est difficile d’en parler si on ne l’a pas connue. Et ceux qui l’ont vue de près ne sont pas forcément des écrivains. On ne parle pas d’avoir faim parce qu’on n’a pas mangé depuis un moment. On parle de quelqu’un qui de tout temps n’a jamais mangé à sa faim, ou juste assez pour survivre et en être obsédé.
C’est quand même étonnant, cette absence de la faim comme thématique qui pourrait intéresser les artistes toujours en quête de sujets. Très peu de romans, de pièces de théâtre, d’opéras ou de ballets ont la faim comme thème central. Et pourtant il y a aujourd’hui un milliard d’affamés dans le monde. Est-ce un sujet trop dur ? On exploite bien la guerre, les épidémies, la mort sous toutes les formes possibles. Est-ce un sujet trop cru ? Le sexe s’étale sur tous les écrans de la planète. Alors pourquoi ? Parce que cela ne concerne que des gens sans pouvoir d’achat. L’affamé ne lit pas, ne va pas au musée, ne danse pas. Il attend de crever.
La nourriture est la plus terrifiante des drogues. On y revient toujours : pour certains au moins trois fois par jour, pour d’autres une fois de temps en temps. Gary Victor m’a dit qu’il n’a pas connu la grande famine. Moi non plus. Ce qui nous a donné le sentiment qu’on ne sera jamais les auteurs du grand roman haïtien dont le sujet ne peut être que la faim. Roumain l’avait effleuré en faisant de la sécheresse le sujet de Gouverneurs de la rosée. La sécheresse, c’est la soif. La terre qui a soif. Je parle de l’homme qui a faim. Bien sûr que la terre nourrit l’homme. J’ai tenté de consoler Victor en évoquant des sujets peut-être aussi intéressants comme l’exil, mais ça ne fait pas le poids face à l’homme qui a faim. Il m’a quitté avec une certaine tristesse dans les yeux.
Mais ce n’est pas seulement un sujet de roman.
On peut rester imperturbable
face à sa propre faim mais que fait-on
quand c’est un enfant qui a faim
et qui vous tend la main comme
c’est arrivé ce matin près du marché ?
On lui donne quelques sous
tout en sachant que le problème
se posera à nouveau dans moins de trois heures.
Cet homme assis à l’ombre
le long du mur de l’hôtel.
Il dépose sur un mouchoir
un gros avocat violet à côté d’un long pain.
Il sort tranquillement son canif.
C’est son premier repas de la journée.
Une pareille jouissance est inconnue
de tous ceux pour qui manger
n’est pas l’ultime but de l’existence.
Cette vieille dame vive et joyeuse
qui tient l’hôtel Ifé à 98 ans
et se bat encore chaque jour
pour garder la tête hors de l’eau
avec ce sourire qui ne la quitte jamais,
c’est la mère d’un ami poète.
Dans ce pays la mère du poète
doit travailler jusqu’à son dernier jour
pour que les roses puissent fleurir
dans les vers de son fils.
Lui préfère aller en prison
plutôt qu’au boulot.
Nous voici coincés dans ce petit restaurant de mon ancien quartier. Repas simple : riz, avocat, poulet. J’aime ces restaurants à un seul plat. On arrive, on s’assoit et on bavarde en attendant qu’on vous apporte la nourriture. Je mangeais, tête baissée, depuis un moment quand j’ai aperçu un mendiant qui me regardait derrière la vitre avec de grands yeux liquides qui ressemblent tant à ceux de ma mère.