DU BALCON DE L’HÔTEL

Du balcon de l’hôtel

je regarde Port-au-Prince

au bord de l’explosion

le long de cette mer turquoise.

Au loin, l’île de la Gonâve

comme un lézard au soleil.

 

Cet oiseau qui traverse

mon champ de vision

si brièvement – huit secondes à peine.

Le voilà qui revient.

Est-ce un autre ?

Comme je m’en fous.

 

Le jeune homme qui balaie

avec tant d’énergie la cour de l’hôtel

si différent du vieux d’hier matin

semble avoir la tête ailleurs.

Balayer, parce qu’elle permet de rêver,

est une activité subversive.

 

Ce matin ce n’est pas Césaire

que j’ai envie de lire

mais bien ce Lanza del Vasto

qui parvient à se satisfaire

d’un verre d’eau fraîche.

J’ai besoin d’un homme serein

et non d’un bougre en colère.

 

Je ne veux plus penser.

Simplement voir, entendre et sentir.

Et tout noter avant de perdre la tête,

intoxiqué par cette explosion de couleurs

d’odeurs et de saveurs tropicales.

Cela fait si longtemps

que je ne fais pas partie d’un tel paysage.

 

Dans ce bidonville du nom de Jalousie (à cause de la proximité des villas luxueuses, ce qui nous dit quelque chose de l’humour qui y règne) la fillette s’est réveillée la première pour aller chercher l’eau. Je la suis avec une longue-vue prêtée par la propriétaire de l’hôtel. Elle grimpe la montagne comme une petite chèvre avec un bidon en plastique sur la tête et un autre dans la main droite. Je l’ai perdue de vue tandis que j’examinais le quartier au réveil. La revoilà. La robe mouillée plaquée sur un jeune corps maigre. Le moustachu en cravate qui prend son café sur sa galerie la suit du regard.

 

Observons la scène de près.

Gros plan sur le visage du moustachu.

Concentration massive de sa part

sur la danse des hanches de la jeune fille.

Le moindre mouvement de ce corps si souple

est absorbé par de petits yeux avides.

 

Léger frémissement du nez.

Le félin bondit.

Griffes fichées dans la nuque.

Dos arqué de la fillette.

Pas de cri.

Tout s’est passé

dans sa tête

entre deux gorgées de café.

 

Je m’assois sur la véranda

en déposant doucement la longue-vue

au pied de la chaise.

Réchauffé par le soleil

si présent dès six heures du matin

je ne tarde pas à glisser dans un sommeil

tour à tour léger et profond.

 

Presque suffoqué

par cette odeur de sang chaud

qui me monte au nez.

Le boucher dépèce

sous ma fenêtre.

La machette siffle.

Cet arc rouge dans l’air.

La gorge tranchée d’un jeune cabri.

 

L’animal semble sourire sous la douleur.

Ses yeux d’un vert tendre me trouvent.

Qu’y a-t-il par-delà une telle douceur ?

Sa nuque se casse

comme un champ de canne courbé par la brise.

 

Derrière moi la propriétaire

qui sourit des yeux.

Sa longue expérience

de la douleur

devrait être enseignée

dans une époque

où l’on apprend tout

sauf à faire face

à la tempête de la vie.