LE BON MOMENT
Il arrive toujours ce moment.
Le moment de partir.
On peut bien traîner encore un peu
à faire des adieux inutiles et à ramasser
des choses qu’on jettera en chemin.
Le moment nous regarde
et on sait qu’il ne reculera plus.
L’instant du départ nous attend à la porte.
Comme quelque chose dont on sent la présence
mais qu’on ne peut toucher.
Dans la réalité il prend l’aspect d’une valise.
Le temps passé ailleurs que
dans son village natal
est un temps qui ne peut être mesuré.
Un temps hors du temps inscrit
dans nos gènes.
Seule une mère peut tenir pareil compte.
La mienne a fait pendant trente-deux ans
sur un calendrier Esso
une croix sur chaque jour
passé sans me voir.
Si je croise mon voisin sur le trottoir
il ne rate jamais l’occasion de m’inviter
à goûter un petit vin qu’il fait lui-même dans sa cave.
On passe l’après-midi à parler de la Juventus
du temps que la Juventus était la Juventus.
Il connaît personnellement tous les joueurs
dont la plupart sont morts depuis un moment.
Je demande à Garibaldi (je l’appelle ainsi parce qu’il voue un culte à Garibaldi) pourquoi il ne rentre pas au pays. Le mien, dis-je, est si dévasté que j’ai mal à l’idée de le revoir. Mais vous, ne serait-ce que pour retourner au stade voir la Juventus. Il prend le temps d’aller éteindre la télé et revient s’asseoir près de moi. Il me regarde alors droit dans les yeux pour me confier qu’il retourne chaque nuit en Italie.
Garibaldi me fait venir chez lui, un soir. On descend dans la cave. Le même rituel. Je dois boire ce vin maison. Je sens qu’il a quelque chose de grave à me dire. J’attends. Il se lève, va essuyer ses livres, en profite pour me montrer un portrait de D’Annunzio que l’écrivain a signé pour son père. J’ai peur qu’il ne me fasse une confidence scandaleuse. Il tenait à me dire qu’il a toujours détesté la Juventus, que son équipe, c’est le Torino FC. Comme personne ne connaît cette équipe ici et que tout le monde connaît la Juventus, il a dit Juventus en pensant Torino. C’est le drame de sa vie. Il n’y a pas une journée qu’il ne pense pas à cette trahison. S’il retourne en Italie un jour il n’est pas sûr qu’il aura le courage de regarder ses vieux amis dans les yeux.
Je ramène au pays
sans cérémonie des adieux
ces dieux qui m’ont accompagné
durant ce long voyage
en m’empêchant de perdre la raison.
Si tu ne connais pas le vaudou,
le vaudou te connaît.
Les visages autrefois aimés s’effacent
au fil des jours de notre mémoire brûlée.
Le drame de ne plus reconnaître
même ceux qui nous furent proches.
L’herbe repousse, après l’incendie,
afin de camoufler toute trace du sinistre.
En fait, la véritable opposition n’est pas
entre les pays, si différents soient-ils,
mais entre ceux qui ont l’habitude
de vivre sous d’autres latitudes
(même dans une condition d’infériorité)
et ceux qui n’ont jamais fait face
à une culture autre que la leur.
Seul le voyage sans billet de retour
peut nous sauver de la famille, du sang
et de l’esprit de clocher.
Ceux qui n’ont jamais quitté leur village
s’installent dans un temps immobile
qui peut se révéler, à la longue,
nocif pour le caractère.
Pour les trois quarts des gens de cette planète
il n’y a qu’une forme de voyage possible
c’est de se retrouver sans papiers
dans un pays dont on ignore
la langue et les mœurs.
On se trompe à les accuser
de vouloir changer
la vie des autres
quand ils n’ont
aucune prise
sur leur propre vie.
Si on veut vraiment partir il faut oublier
l’idée même de la valise.
Les choses ne nous appartiennent pas.
On les a accumulées par simple souci de confort.
C’est ce confort qu’il faut questionner
avant de franchir la porte.
On doit comprendre que le minimum de confort
qu’il faut pour vivre ici en hiver
est une situation rêvée là-bas.
J’avais, en arrivant, une petite valise dans laquelle je pouvais tout mettre. Ce que je possède aujourd’hui s’étale un peu partout dans la chambre. Je me demande ce qui est arrivé à cette première valise. L’ai-je oubliée dans une penderie lors d’un rapide déménagement ? À l’époque je filais en laissant sur la table l’argent du dernier mois de loyer et une fille endormie dans le lit.
Je viens de voir passer Garibaldi avec son petit-fils qui le visite chaque vendredi après les classes. Il lui fait des pâtes tout en lui causant en patois. Le garçon n’a que dix ans, mais quand on lui demande qui il déteste le plus au monde, il répond que c’est Gianni Agnelli, le propriétaire de la Juventus. Son fils n’a jamais voulu entendre parler de l’Italie, préférant le hockey pour se sentir proche du pays où il est né. Garibaldi prend sa revanche avec son petit-fils qui héritera de ses bouteilles de mauvais vin et du portrait jauni de D’Annunzio.
Je crains qu’un événement si fort soit-il
ne puisse jamais bousculer
un homme dans ses habitudes.
La décision est prise bien longtemps avant
qu’on en ait véritablement conscience
et pour une raison qui nous échappera toujours.
L’instant du départ est si longtemps
inscrit en nous que le moment où il arrive
nous semblera toujours banal.