DANS UN CAFÉ

Je vais tête baissée, sous le vent glacial, jusqu’au coin de la rue. Cela fait trente ans que j’arpente cette rue. Je connais chaque odeur (la soupe tonkinoise au bœuf saignant du petit restaurant vietnamien), chaque couleur (les graffitis sur les murs de cet ancien hôtel de passe), chaque saveur (la fruiterie où j’achète des pommes en hiver et des mangues en été) de la rue Saint-Denis. Les boutiques de vêtements ont remplacé les librairies. Les restaurants indiens, thaïs et chinois à la place des bars minables où l’on pouvait passer la journée avec une bière chaude.

 

Je m’engouffre dans ce café étudiant

au coin de la rue Ontario.

La serveuse se tourne vers moi sans un sourire.

Je vais m’asseoir au fond, près du calorifère.

Après un moment elle vient prendre la commande.

On entend Arcade Fire à peine.

Déjeuner rapide avant de courir à la gare.

 

Je griffonne ces notes hâtives (avec de petits dessins entre les scènes) pour des chansons sur le napperon de papier tout en buvant calmement mon café.

 

Face A.

Scène 1 : Je flâne dans les rues avec, dans ma poche, la clé de ma chambre. J’ai peur de la perdre tout en caressant l’idée (du bout de mes doigts) que tout ce que je possède se trouve en ce moment dans ma poche.

 

Scène 2 : Je croise un ami que j’ai connu à Port-au-Prince et il m’invite à venir chez lui. Sa femme me reçoit avec un sourire trop sensuel et des yeux de minuit. Je ne fais pas long feu car je ne joue pas à ce jeu.

 

Scène 3 : Je passe devant le musée où on annonce une exposition de Modigliani. J’entre sans payer. Sa vie n’est pas différente de la mienne : petits repas, filles au long cou et vin bon marché.

 

Scène 4 : Je suis assis sur un banc du parc, juste en face de la bibliothèque. Tout à côté de moi deux adolescents en train de s’embrasser devant un écureuil tétanisé. Les canards semblent plutôt indifférents.

 

Scène 5 : Je me fais du spaghetti à l’ail en regardant d’un œil distrait un vieux film de guerre sur ma petite télé en noir et blanc. Avec cette actrice allemande aux mains lourdes dont j’ai oublié le nom.

 

Scène 6 : De ma fenêtre, je suis cette jeune fille en robe d’été (jambes et épaules nues) jusqu’à ce qu’elle arrive chez elle. Elle se retourne, sentant mon regard sur sa nuque, au moment de franchir la porte. Deux jours plus tard, elle est dans ma baignoire.

 

Face B.

Scène 7 : Une dame bien mise me précède avenue Laurier. Elle échappe une boucle d’oreille. J’essaie de la prévenir. Elle m’ignore. Je lui mets la boucle d’oreille sous le nez. Elle me l’arrache des mains. Et me regarde comme si je tentais de lui voler son bijou.

 

Scène 8 : Dans un bar, on discute de suicide. Je suis toujours impressionné par ce que cela prend de courage pour se donner la mort. Ce type à côté de moi me dit qu’il a déjà fait deux solides tentatives de suicide, mais qu’il ne pourrait supporter une seule journée d’exil. Moi, c’est le contraire, je ne crois pas pouvoir survivre à un suicide.

 

Scène 9 : Je suis à Repentigny, une petite ville de banlieue assez cossue. Des jeunes gens rêvent d’exposer un jour leurs peintures dans une galerie d’art de Montréal. Je leur conseille alors de commencer par exposer dans leur salon. Ils sont étonnés de ne pas y avoir pensé avant. J’arrive d’un pays où on est habitué à faire avec ce qu’on a.

 

Scène 10 : On est en bande et la fille que je regarde depuis un moment à la dérobée vient m’embrasser. Un baiser interminable. Son ami la regarde en souriant. On n’avait pas bu ni fumé avant. Cela a provoqué une petite explosion dans mon cerveau – ce qui a complètement changé à mes yeux les rapports entre les hommes et les femmes. À Port-au-Prince, un simple regard aurait suffi.

 

Scène 11 : Je vais dans un centre de dépannage pour travailleurs migrants, rue Sherbrooke. Si vous êtes vraiment mal pris, on vous donne vingt dollars pour passer la journée. On cause politique et le type veut savoir dans quelles circonstances j’ai quitté mon pays, si on m’a déjà torturé. C’est non. Il insiste car le fait d’avoir reçu une simple gifle m’aurait valu cent vingt dollars. C’est toujours non. Au moment où je le quitte il me glisse une enveloppe que j’ai ouverte au coin de la rue pour trouver cent vingt dollars. J’ai l’impression d’avoir gagné le cent mètres sans avoir pris aucune drogue.

 

Scène 12 : Ce vieux qui vivait au-dessus de moi, du temps où j’habitais rue Saint-Hubert. Dès qu’il me croisait dans l’escalier, il m’obligeait à le suivre dans sa chambre pour me faire voir son album de photos rempli de visages souriants. Pourtant personne n’est venu le voir durant les deux années que j’ai passées dans l’immeuble.

 

Chanson de printemps : la première journée où l’on peut sortir sans manteau d’hiver. Je descends la rue Saint-Denis. Le soleil sur ma peau.