LE FAR WEST

J’ai croisé, en rentrant à l’hôtel, cinq adolescents assis à cheval sur un muret, sous un manguier. Ils jouaient aux cow-boys et aux Indiens. Il y a quatre décennies je me retrouvais dans le groupe des Indiens. On descendait la colline en brandissant nos tomahawks. Les cow-boys nous attendaient cachés derrière les diligences. Au dernier moment ils nous abattaient, en plein vol, comme des oiseaux. Un après-midi, j’ai refusé de m’exposer comme un idiot, alléguant que les Indiens connaissaient mieux le terrain que les cow-boys et qu’il n’y avait aucune raison qu’ils ne se servent pas de cette expérience. On m’a tout de suite fait cow-boy. Un Indien qui proteste est donc un cow-boy. J’ai compris à ce moment-là qu’être un cow-boy ou un Indien ne dépendait que de l’humeur de l’organisateur du jeu. Ou de celui qui raconte l’histoire. Je n’ai pas à me plaindre de la place qu’on m’assigne, je n’ai qu’à prendre celle que je veux. Ce sont ces petites frustrations qui, accumulées au fil des ans, finissent par déborder un jour en une révolte sanglante.

 

Un ami est passé me voir à l’improviste,

et nous avons bavardé toute la soirée.

Cela me change des rendez-vous de là-bas

qu’il faut toujours prendre par téléphone.

À force d’éliminer toute surprise de cette vie

on finira par lui enlever tout intérêt aussi.

Et par mourir sans qu’on le sache.

 

J’ai l’air de trouver

tout bon ici

et tout mauvais là-bas.

Ce n’est qu’un juste retour du balancier.

Car il fut un temps

où je détestais tout d’ici.

 

Les hommes ne peuvent rien cacher

trop longtemps.

On n’a qu’à les regarder vivre

pour qu’ils se mettent à nu devant nous.

Un cocktail de sexe et de pouvoir

et les voilà déjà ivres morts.

 

Je reste tétanisé dans ma chambre à regarder ce documentaire que j’ai déjà vu avec mon neveu. On le passe en boucle sur cette chaîne locale. Ce qui fait le succès d’un tel récit, c’est, outre sa violence, sa clarté. Un soleil éclatant, des rues poussiéreuses et deux frères prêts à s’entretuer pour l’amour d’une jeune femme. Un western. La mort a enfin trouvé ici sa forme esthétique.

 

Torse nu, en jeans.

Un fusil à la main.

Gros plan sur Tupac.

Le jeune prince de Cité Soleil.

Son rire carnassier doit chatouiller

le sexe rose des jeunes filles

casernées dans les riches demeures

sur le flanc de la montagne.

 

C’est rare une légende locale

où on peut s’intéresser

aux visages

plutôt qu’au paysage.

 

Voici les dernières images.

La musique qui dit que tout est joué.

La mort au bout de la journée qui fera

de ces jeunes gens des héros de la Cité.

Cette histoire me ramène aux débuts de ce pays

quand nos héros allaient pieds nus

dans la poussière dorée du crépuscule.

 

J’entends au loin cette musique entraînante.

J’imagine les gens en train de boire,

de flirter, de danser et de rire.

Qui pourrait croire que pas loin de cette fête

un homme couché sur le dos

cherche son chemin dans la voie lactée ?

 

À cinquante-cinq ans, les trois quarts des

gens qu’on a connus sont déjà morts.

Le demi-siècle est une frontière difficile

à franchir dans un pareil pays.

Ils vont si vite vers la mort

qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie

mais plutôt d’espérance de mort.

 

Si la balle vous rate.

Si même la faim vous épargne.

La maladie ne vous manquera pas.

Les trois ensemble si vous êtes

un élu de ces dieux pervers et farceurs

qui grimacent dans l’obscurité.

 

Dans mon sommeil de début de soirée,

je me demande où va cette voiture de sport

qui file à tombeau ouvert dans la pénombre.

Le vrombissement continue jusqu’au mur

du cul-de-sac.

Et si j’en juge par mon oreille

un jeune bourgeois vient de croiser

l’intraitable dieu que l’argent de son

père ne pourra jamais acheter.

 

Je suis là à regarder

ce que j’ai déjà vu,

même sans l’avoir vu,

et à ressasser ce que je sais déjà.

Étrange sentiment d’immobilité

quand on se sent si fébrile.

Est-ce le moment chez le félin

qui précède le bond ?