ÉLOGE DE LA DIARRHÉE

Passé à la pharmacie pour trouver placardé sur la porte vitrée un morceau de carton où il est écrit « Fermée pour cause de décès ». La diarrhée m’a tenu toute la nuit en alerte. Je n’arrêtais pas de chier, encore étonné qu’un ventre puisse contenir autant. La veille, j’avais pris un jus de fruit dans une goguette sur mon chemin, juste pour me prouver que j’étais toujours l’enfant du pays. Le nationalisme peut abuser mon esprit, mais pas mes intestins.

 

Le jeune pharmacien aux mains glacées

m’a recommandé du Buscopan

et de l’amoxicilline à prendre trois fois par jour.

J’achète, à côté, une bouteille d’eau

afin de commencer tout de suite la médication.

 

Je cours aux toilettes de l’hôtel, me mets à mon aise car ça risque d’être long. J’inspecte la pièce pour découvrir sur le rebord de la fenêtre un vieux numéro d’Historia qui m’apprend tout sur l’ascension d’Himmler dans le IIIe Reich et les rivalités de cour, vers la fin, quand ils étaient faits comme des rats dans le bunker. On a su que la guerre était finie quand les officiers nazis ont commencé à s’habiller sans se doucher. Ça m’a rappelé mon adolescence, du temps que ces histoires me passionnaient, ce qui désespérait ma mère qui avait une peur bleue de tout ce qui touchait de loin ou de près à la politique. Étrangement elle a arrêté de trembler pour moi dès que j’ai publié mon premier article dans le Nouvelliste. C’était un long commentaire littéraire à propos de Ficus, un roman qui venait de paraître. Dans n’importe quel pays il n’y aurait pas grand danger à faire de la critique littéraire, à part celui de se faire gifler par un poète mondain offusqué par un commentaire désobligeant sur son dernier recueil. Pas en Haïti. Mon article a provoqué deux réactions décisives pour ma carrière. Celle du professeur Ghislain Gouraige, l’auteur d’une monumentale Histoire de la littérature haïtienne (de l’indépendance à nos jours) qu’on étudiait encore à l’école, qui m’a félicité pour la fraîcheur de ma perception tout en me signalant une dizaine d’erreurs factuelles, suivie dans la même journée d’une convocation aux casernes du major Valmé. C’était, selon les critères établis, la consécration.

 

Ma mère, tremblante mais décidée, m’a accompagné au bureau du redoutable major Valmé. J’étais très calme. Le major a fait servir du café à ma mère sans lui permettre toutefois, d’assister à l’interrogatoire qui allait être « une amicale conversation entre deux vrais amateurs de la chose littéraire ». Ma mère a insisté, mais le major a demandé à un sous-officier de s’occuper d’elle. Toutes ces amabilités, au lieu de la rassurer, l’angoissaient encore plus. L’entrevue s’est pourtant bien déroulée et n’a pas trop débordé du cadre littéraire. À propos du roman de Rassoul Labuchin son avis différait du mien. Pour lui, le véritable projet de Labuchin n’était pas littéraire mais politique. Savais-je que l’auteur avait déjà séjourné à Moscou ? qu’il était le confident de l’écrivain communiste Jacques Stephen Alexis ? Pour moi Compère général soleil de Jacques Stephen Alexis est un des plus beaux romans de la littérature haïtienne. Spontanément il me répond que sa préférence va au Romancero aux étoiles. Son écrivain préféré, c’est Mauriac. La description qu’il fait de la bourgeoisie de Bordeaux lui rappelle certains moments de son adolescence en province. Il m’a finalement félicité pour ce « style clair et lisible si peu dans la manière haïtienne ». J’ai été impressionné par l’élégance et la culture de cet homme, sans jamais perdre de vue qu’il dirigeait la chambre des tortures de Papa Doc. Parfois on entendait des cris venant des autres pièces. Pourtant cette certitude que la littérature me sauverait de tous les dangers ne m’a jamais quitté, ni ce jour-là ni plus tard. Au retour, ma mère, trop survoltée pour chercher à savoir ce qui s’était dit dans le bureau, m’a emmené manger un sandwich avec un coca-cola et m’a même offert de m’acheter des cigarettes. J’ai tenu la chronique littéraire dans l’hebdomadaire culturel et politique Le Petit Samedi soir jusqu’à l’assassinat par les tontons macoutes de mon collègue Gasner Raymond, le 1er juin 1976, sur la plage de Léogâne. J’ai pris l’exil tout de suite après pour Montréal.

 

Apprenant mes mésaventures intestinales

la propriétaire me conseille une sévère diète.

Il me faut garder la chambre encore un moment.

Ne serait-ce que pour rester près de la salle de bains.

 

Marre de tourner en rond dans la chambre,

je descends au bar de l’hôtel.

Une petite télé juchée sur une étagère

retransmet les funérailles de ces jeunes musiciens

morts la nuit dernière dans un accident de voiture.

 

Les gens ne sont plus habitués

à la mort naturelle

si l’on veut bien considérer

une spectaculaire collision

comme une mort naturelle et non politique.

 

J’ai lu dans le journal

qu’ils étaient cinq dans l’auto

mais on se souviendra de celui dont

la fiancée s’est tuée en apprenant la nouvelle.

Pour durer dans la mémoire populaire

il faut que les événements s’entrechoquent.

L’amour à cheval sur la mort.

 

C’est vrai que je ne tiens compte que des images

apocalyptiques qui traversent mon champ de vision.

Je n’écoute pas la rumeur et l’idéologie m’indiffère.

Cette diarrhée étant ma seule implication

dans la réalité haïtienne.

 

De temps en temps la vieille servante, moins âgée que la propriétaire mais plus usée, m’apporte un liquide très amer à boire. On dirait que plus elles sont vieilles plus leur remède doit être imbuvable. La propriétaire me souffle de le jeter dans le lavabo et de continuer à prendre mes médicaments. Elle me conseille encore de prendre un peu de repos – le pays ne disparaîtra pas en une semaine. Comment lui dire que la question du temps m’est devenue obsessionnelle ? Nous ne vivons pas dans le même temps bien que nous soyons tous les deux dans la même pièce. Le passé, qui définit notre façon d’appréhender le présent, n’a pas la même densité pour tout le monde.

 

Je tourne en rond dans la chambre.

Mon périmètre de sécurité

se rétrécit de plus en plus.

J’écrirai un livre sur la vie

autour de l’hôtel.

 

Un homme près de l’entrée de l’hôtel

me regarde un long moment

sans parvenir à me replacer.

À moi aussi, il me dit quelque chose.

Il nous faut cinq bonnes minutes pour faire

remonter à la surface certaines images floues du passé.

Dire que nous étions inséparables dans le temps.

On s’est souri, puis quittés.

Comme si on ne s’était jamais vus.

La seule façon de préserver le peu qui reste.

 

Cette rue si étroite

était une large avenue

dans mon souvenir.

Seul le massif de bougainvilliers

est resté tel quel.

C’est derrière lui que je me cachais

pour surveiller le passage de Lisa

dont j’étais déjà amoureux.

 

Je note que certains détails

se changent en émotions

selon la couleur du jour.

Je vois jaune comme un homme ivre.

C’est aussi l’état de quelqu’un qui a la fièvre.

Je me prépare un grog avant d’aller m’étendre.

 

Dans le noir, je sens une main sur mon front.

Je fais semblant de dormir.

Les deux vieilles dames sont près de moi.

Elles évaluent la situation.

Rien de bien grave.

La fièvre est tombée, dit l’une.

Je les entends descendre lentement l’escalier.