COMMENT VIT-ON À SOIXANTE-DIX ANS DANS UN MUSÉE ?
On quitte les lumières de Pétionville.
Déjà les chaumières des paysans
éclairées par des lampes que
le vent cherche à éteindre.
Ce qu’il me faut,
c’est une petite chambre
avec une fenêtre
d’où l’on voit la verte campagne.
Là, je pourrai écrire le livre
que je rumine depuis si longtemps.
On s’enfonce sur cette route en terre ocre
pour s’arrêter devant la barrière rouge.
Les serviteurs arrivent en se frottant les yeux.
Trois voitures, en guise d’animaux domestiques,
dorment déjà dans la cour.
Ne vivent ici que le médecin, sa femme
et sa nombreuse domesticité.
Les enfants se sont éparpillés sur la planète.
Cet homme vit dans un véritable musée. Trois salons remplis d’œuvres de peintres haïtiens majeurs. Les pionniers : Wilson Bigaud, Benoit Rigaud, Castera Bazile, Jasmin Joseph, Préfète Duffaut, Enguerrand Gourgue, Philomé Obin et même un Hector Hyppolite. La génération des Cédor, Lazarre, Luce Turnier, Antonio Joseph, Tiga, et les contemporains comme Jérôme, Valcin, Séjourné et le groupe de Saint-Soleil avec Levoy Exil, Denis Smith et Louisiane Saint-Fleurant. Une pièce entière est réservée à Frankétienne. Presque tout le monde est là. Le médecin me suit en souriant. Je suis impressionné par le choix des peintres, et le choix de certaines œuvres m’intrigue autant. Et plus encore l’accrochage. Il me semble entendre leur dialogue durant la nuit. Pourquoi aucun Saint-Brice ? Il baisse la tête. Ma femme a peur de Saint-Brice. La plupart des œuvres de Saint-Brice sont des têtes sans corps, et elles font peur à ma femme. J’avais un petit Saint-Brice que j’ai eu le malheur de placer dans la chambre à coucher. Ma femme s’est réveillée en pleine nuit, elle a vu le tableau qui brillait dans l’obscurité et s’est mise à hurler comme une folle. Je l’ai immédiatement enlevé pour le mettre dans le couloir, mais ce fut pire. Elle refusait de quitter la chambre, même pour aller à la salle de bains. J’ai dû échanger mon unique Saint-Brice contre deux Séjourné. On ne peut pas imaginer ce que ressent un collectionneur qui doit se départir d’une œuvre marquante. Bien, j’ai fait une croix là-dessus. On prend un verre ?
On passe au petit salon – une façon de parler car il s’agit d’une pièce bien plus grande que n’importe quel salon régulier. Deux serviteurs apparaissent comme par magie avec des plateaux chargés de charcuteries. J’aime bien les riches qui savent recevoir. On mange : fromages, jambon, pâtés, saumon fumé. On boit : rhum, vin, whisky. Je n’ose pas lui demander d’où vient une pareille richesse. Je sais à quoi vous pensez. Si vous étiez un ami de mon père, c’est que vous n’étiez pas bien riche. Il se met à rire. On ne savait jamais si on allait pouvoir manger. Mais ton père parvenait à surmonter les obstacles les plus difficiles. Il savait se faire inviter par ces femmes riches que les jeunes gens insolents intriguaient toujours. Ta mère me soupçonnait de le pousser dans les bras des femmes. Mais c’était lui le séducteur, et comme tout bon séducteur il ne cherchait jamais à séduire, ignorant parfois la tempête qu’il semait sur son chemin. Combien de fois j’ai dû lui glisser que telle femme le dévorait des yeux. Il ne pensait qu’à la politique, disons plutôt à la diffusion de ses idées. Si pour lui toute femme n’était qu’une future militante de son parti, elles semblaient envoûtées par la puissante énergie qu’il dégageait. C’est cette incandescence qui nous attirait chez lui. J’ai vu des choses, enfin je suppose que ce n’est pas de cela que tu veux qu’on parle… Je ne m’attends à rien. Je ne peux qu’écouter quelqu’un qui a connu mon père à vingt ans. Le fond de l’affaire, c’est que ton père détestait le général Magloire qui s’accrochait au pouvoir malgré la constitution. On passait notre temps en prison ou au maquis. Et après ? Le bilan, comme celui de toute notre génération, fut désastreux : Jacques est mort, ton père est parti en exil et François s’est retiré à la campagne. J’étais le seul à rester sur place, et devine ce qu’on fait à Port-au-Prince ? De l’argent. Non, fait-il en souriant, pas si vite. On fait d’abord de la politique. La révolution ? La révolution, on l’a faite à vingt ans. Silence. J’ai été quinze ans ministre du Commerce, c’est un bon poste pour faire de l’argent. La plupart des commerçants du centre-ville sont en fait des contrebandiers qui passent leur temps à faire des cadeaux au ministre pour qu’il ferme les yeux sur leurs opérations clandestines. Moi, je fermais un œil, gardant l’autre toujours ouvert. Car ce sont les mêmes commerçants qui ne se gêneront pas pour vous dénoncer dès que les choses commenceront à s’envenimer.
Plus tard, il m’a conduit dans son bureau pour un tête-à-tête. Depuis les dernières émeutes, on se méfie des domestiques. Contrairement au reste de la maison c’est un endroit assez sobre. C’est là qu’il prépare ses coups fumants. Il rapproche son fauteuil du mien jusqu’à ce que nos genoux se touchent. Il se verse une rasade de rhum tout en remplissant à ras bord mon verre. Il faut que je t’explique certaines choses que tu n’as pas l’air de comprendre, ce qui est normal après plus de trente ans d’absence. Pour toi, on est en ce moment sous un autre régime puisque ceux que tu as connus ne sont plus sur le terrain. Et leurs enfants sont à l’étranger. Mais ils ont été remplacés par leurs adversaires d’hier qui sont bien pires qu’eux. Ils sont frustrés, affamés, et ils paniquent à l’idée de ne pas pouvoir tout rafler avant de crever. En fait, ils ne sont que des pantins que d’autres manipulent dans l’ombre. Les vrais maîtres de ce pays, on ne les voit jamais. Pour eux, c’est une histoire sans rupture. D’un seul tenant. Ils veillent au grain depuis la fin de l’époque coloniale. C’est toujours la même histoire : un groupe remplace un autre, et ainsi de suite. Si tu crois qu’il y a un passé, un présent et un futur, tu te mets un doigt long comme ça dans l’œil. L’argent existe, pas le temps. Il prend une longue gorgée de rhum. M’observe longuement de ses yeux injectés de sang. Je vais faire une chose pour toi, parce que Windsor était mon meilleur ami, je vais te laisser ma voiture et mon chauffeur, comme ça tu pourras circuler en toute sécurité dans ce pays que tu n’as pas vu depuis un moment. Je tombe de sommeil. Maintenant, si tu permets, je vais aller affronter les monstres de mon enfance.