LA JEEP ROUGE
La foule me pousse vers la rue.
Les voitures me frôlent.
Je ruisselle déjà.
Soudain, une jeep rouge s’arrête près de moi.
La portière s’ouvre.
Je monte.
Et la seconde d’après, je ne suis plus un gibier.
L’ami fonce dans la foule.
Il a vu ma photo dans le journal de ce matin.
Il a téléphoné au Nouvelliste et à des amis
pour savoir à quel hôtel j’étais descendu.
Personne ne pouvait le renseigner.
Et là, comme par hasard, me voilà dans sa voiture.
Il appelle tout de suite sa femme.
Tu manges avec nous ?
Je fais signe que oui.
Dans la jeep rouge aux roues neuves.
Musique forte.
On cause par-dessus.
Sur le flanc de la montagne
un petit avion jaune frôle les arbres.
L’aviateur passe la tête par la fenêtre pour saluer
le jeune garçon qui enlève sa chemise en dansant.
Mon enfance me frappe de plein fouet.
Je retrouve l’insouciance de mon ami.
Ici, me dit-il, il faut vivre intensément
car on peut mourir à tout moment.
Ce sont ceux qui nagent dans l’opulence
qui parlent le plus aisément de la mort.
Les autres ne font qu’attendre cette mort
qui ne tarde pas d’ailleurs.
Elles descendent à la file.
Le long des falaises.
Des montagnes de fruits sur la tête.
Dos droit.
Nuque en sueur.
Élégance sous l’effort.
Un camion tombe en panne
sur l’étroite route de Kenscoff.
On fait descendre les femmes.
Les marchandises sont déjà par terre.
Les hommes doivent pousser le camion
sur le bord de la route.
Un chant grave monte.
Des voix d’hommes en train de travailler.
Plus on grimpe moins on voit de gens.
Cette petite maison colorée
sur le flanc de la montagne
cachée par le brouillard matinal.
Juste m’y installer pour écrire
ce long roman historique en cinq volumes.
Me prenant pour le vieux Tolstoï.
La terre rouge produit de si beaux oignons.
Les marchandes hissent leurs paniers à notre hauteur.
Mon ami baisse la vitre pour acheter
des carottes et des oignons.
L’odeur de cette terre grasse m’étourdit.
Voix de paysans
longeant la rivière.
Pieds nus dans l’eau.
Chapeaux de paille.
Chacun un coq de combat sous le bras.
Et une bouteille d’alcool
dans la poche arrière.
Ils se rendent en file indienne
à la joute dominicale.
Un chien cherche le soleil
et finit par s’allonger près du mur.
Le museau mouillé.
Les yeux mi-clos.
L’heure de la sieste arrive tôt.
Ici tout pousse.
Même ce qu’on n’a pas planté.
La terre est bonne.
Le vent sème les grains.
Pourquoi les gens se rassemblent-ils
là où ça pue la gazoline et la merde ?
Là où il fait toujours trop chaud ?
Là où c’est vraiment sale ?
Tout en admirant la beauté
certains préfèrent vivre dans la laideur
souvent plus riche en contrastes.
Je n’arrive pas à respirer
quand l’air est trop pur.
Le paysage trop vert.
La vie trop facile.
L’instinct urbain bien aiguisé chez moi.
De l’autre côté de la falaise,
un cheval se tourne lentement vers moi
et me jette un long regard.
Si même les animaux se mettent à me reconnaître.
C’est peut-être cela un pays :
tu crois connaître tout le monde
et tout le monde semble te connaître.
La jeep tourne subitement à gauche.
On prend, durant une dizaine de minutes,
une étroite route en terre battue
pour déboucher sur une ferme au toit vert
au milieu d’un vaste domaine.
La femme de mon ami, une grande rousse,
nous attendait à la porte.
J’ai eu l’impression, devant ce drapeau irlandais
planté au milieu d’un champ de vaches,
d’être dans un autre pays.
Quelque temps après mon départ d’Haïti,
il est allé en Irlande
où il a vécu une vingtaine d’années.
Et il a ramené l’Irlande
dans ce hameau vert niché
sur les hauteurs de Pétionville.
Quand j’étais en Irlande, me dit-il, je vivais à l’haïtienne. Maintenant que je suis en Haïti, je me sens totalement irlandais. Saura-t-on un jour qui on est vraiment ? C’est le genre de question qui nous donne l’impression d’être intelligent même sous un éclatant soleil. Pareille vanité ne résiste pas au second rhum-punch.
Comme une volée d’oiseaux fous
nous sommes partis presque en même temps.
Nous éparpillant partout sur la planète.
Et là, maintenant, trente ans plus tard,
ma génération amorce le retour.
Nous discutons sous ce manguier, avec tant de passion, de ces années passées là-bas : une vie. Sa femme écoute avec un sourire fané en sirotant son café. Elle vient d’arriver. Sa seule exigence, c’est qu’on parle en créole en sa présence. Cette langue me touche là, fait-elle en pointant son ventre rond.
En me reconduisant à la voiture, pendant que son mari est allé passer des ordres au personnel, elle me parle sur un ton ferme. Je ferai en sorte que la langue maternelle de mon enfant soit le créole. Si la langue maternelle, c’est la langue de la mère, ce sera l’anglais. Non, c’est plutôt la langue qu’une mère choisit d’enseigner à son enfant, et je veux l’élever en créole.
Je lui raconte une histoire. J’avais peut-être huit ans quand j’ai rencontré à Petit-Goâve cette femme dont j’ignorais le pays d’origine. Sauf qu’elle était blanche et qu’elle allait partout pieds nus dans la poussière d’Haïti. C’était la femme de l’ébéniste. Ils avaient un fils de mon âge qui n’était ni blanc ni noir. Je ne suis jamais arrivé à comprendre comment on parvient à vivre dans une autre culture que la sienne. Malgré ces trente-trois ans passés à Montréal le mystère reste pour moi complet. Comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre.
Dans cette petite chambre de Montréal,
j’ai pu lire, boire du vin, faire l’amour
et écrire sans craindre le pire chaque matin.
Mais que faut-il comprendre de cette femme
venant d’un pays libre qui a choisi
de vivre sous une dictature ?
Elle me raconte cette histoire :
une de ses amies qui avait passé sa vie au Togo
et à qui elle a demandé conseil avant de quitter Belfast
lui a fait comprendre qu’on n’est pas forcément
du pays où l’on est né.
Il y a des graines que le vent aime semer ailleurs.
Mon ami arrive. Embrasse sa femme au cou, qui se tortille en gémissant sous le soleil. Rien de plus sensuel qu’une femme enceinte. On monte dans la jeep rouge qui fait le tour du drapeau irlandais pour revenir vers elle. Elle s’approche de la portière. Ils se sourient des yeux. Elle lui touche l’avant-bras. Il démarre. Elle reste un moment debout sous le soleil avant de rentrer dans la maison. Si jamais l’envie prend à son mari de retourner en Irlande, elle ne le suivra pas.