PASSAGE À VIDE

Le jeune homme qui balaie chaque matin

la cour de l’hôtel

m’apporte du café avec un mot de ma sœur.

Elle n’a pas voulu me réveiller

mais ma mère ne va pas trop bien.

Elle s’est enfermée dans sa chambre

et refuse d’ouvrir à quiconque.

 

J’ai trouvé les gens plutôt joyeux. Et ma sœur qui m’embrasse en dansant. Qu’est-ce qui se passe ? Rien. Et ma mère ? C’était ce matin, maintenant elle va bien. Ça arrive, tu sais. Cela m’est arrivé aussi à Montréal de tomber dans un gouffre sans crier gare pour remonter à la surface quelques heures plus tard. L’ennemi, à Montréal, est à l’extérieur, quand il fait moins trente degrés depuis cinq jours. Ici l’ennemi est à l’intérieur de soi, et la seule nature à dominer, c’est la sienne.

 

J’entends chanter ma mère. Une chanson qui fut populaire dans sa jeunesse. Radio Caraïbes la passe souvent dans son émission « Chansons d’autrefois ». Ma sœur me souffle qu’elle est souvent ainsi après une descente en enfer.

 

Marie, ce nom si simple

que j’ai l’impression

de partager ma mère

avec les copains du quartier.

 

En y pensant je n’ai aucune anecdote

de ma mère quand elle était petite fille.

Ce n’est pas son genre de parler d’elle.

Et les histoires de tante Raymonde tournaient

toujours autour de sa propre personne.

J’essayais en vain d’apercevoir ma mère

derrière elle.

 

Ma mère ne se baigne

pas dans le fleuve de l’Histoire.

Mais toutes les histoires individuelles

sont comme des rivières qui la traversent.

Elle conserve dans les replis de son corps

les cristaux de douleur de tous ces gens

que je croise dans les rues depuis mon arrivée.

 

Douleur.

Silence.

Absence.

Voilà qui n’a rien à voir

avec le folklore.

Mais de cela

on ne parle jamais

dans les médias internationaux.