LE FILS DE PAULINE KENGUÉ

Monsieur Jérôme, notre mystérieux chauffeur qui a toujours refusé de nous dire son nom, vient de cette petite localité qui n’est inscrite sur aucune carte. Un de ces lieux-dits qui ne sont connus que par ceux qui y vivent. Et pourtant des gens y naissent, y vivent et y meurent, comme partout ailleurs. Ni plus, ni moins. J’ai su le nom de notre chauffeur dès qu’on s’est arrêtés au marché local. Ils sont venus l’entourer, le touchant avec émotion, lui parlant avec douceur. « Je n’espérais pas te revoir avant ma mort, Jérôme », dit cette vieille femme courbée qui vend de l’huile de palma-christi. Pour elle, il est le fils de Pauline Kengué, une Congolaise de Pointe-Noire qui est arrivée dans le village un matin pour ne plus jamais repartir. Selon la vieille, qui fut sa meilleure amie, la croyance des gens de la tribu de Pauline Kengué veut que ceux qui meurent en Afrique resurgissent en Haïti, de préférence dans un village. Jusqu’à sa mort, Pauline ne parlait que de son fils Alain laissé là-bas. Elle disait toujours que si elle était venue ici c’était pour qu’Alain puisse se sentir un jour haïtien. On est du pays où notre mère est enterrée. Était-ce un délire dû à la fièvre des derniers moments ? On ne le saura que si ce fils se manifeste et qu’il va se recueillir sur la tombe de sa mère dans ce village perdu d’Haïti.

 

Je peux te dire qu’elle t’aimait autant qu’Alain, dit la vieille femme en lui caressant la joue. Je me souviens comme si c’était hier quand Pauline est venue frapper à ma porte pour me montrer ce beau bébé qu’elle avait trouvé au marché. J’étais restée à la maison à cause d’une fièvre de cheval. Pauline avait l’habitude de passer si elle ne me voyait pas au marché vers midi. Elle m’apportait alors une soupe ou un bon thé de clous de girofle. C’était une femme vraiment bien, sérieuse et honnête. Ce jour-là, elle cachait quelque chose dans une serviette blanche. C’était toi, Jérôme. On venait de te déposer dans cette serviette juste à côté d’elle. En plein jour. Il y a beaucoup de gens dans un marché. Elle a cru voir une femme en blanc avec un foulard rouge autour du cou, mais elle ne pouvait jurer de rien. Tout s’est passé si vite. Un cadeau des dieux, c’est ce que je lui ai dit. Elle t’a appelé Jérôme, du nom de mon premier fils mort à l’âge de trois mois. Pauline était ainsi, discrète et ordonnée. Une amie sûre aussi. Monsieur Jérôme sourit à l’évocation de sa mère, cette femme qui n’a pas quitté une minute son esprit, selon ce qu’il nous racontera plus tard, au déjeuner. Si, malgré votre âge et vos réalisations personnelles, on ne voit en vous que le fils de votre mère morte depuis longtemps, c’est signe que vous êtes revenu au village natal, le lieu de tous les commencements.

 

C’est pourtant dans ce village qu’on a volé notre sac pendant qu’on déjeunait. On l’avait placé au pied de la table, à côté de la poule. Monsieur Jérôme crevait de honte. Il n’arrêtait pas de répéter que les choses avaient changé. De son temps tout le monde se connaissait. Dès que quelqu’un avait une difficulté, on mettait la main à la pâte. On vivait comme une seule famille. Donc le voleur n’est pas d’ici ? Sûrement de Zabeau, à six kilomètres environ. Je connais la chanson. C’est la même que j’ai entendue partout. La cuisinière nous a recommandé d’aller faire une déposition chez le chef de section. Arrivés là-bas, on nous a fait savoir que ce dernier devait être au « Vietnam » à l’heure qu’il était. Il nous a fallu un moment pour comprendre que le Vietnam était un bordel à la sortie du village. Monsieur Jérôme a de nouveau rougi de honte. On y est allés quand même. Assis au fond d’une pièce sombre, le chef de section était en train de siroter un cocktail maison, du « sellé-bridé », un alcool capable de vous faire galoper jusqu’à l’aube. Il semblait intéressé par autre chose que notre rapport sur le vol du sac. Il a gardé ses lunettes noires malgré l’obscurité. Soudain il s’est mis à trembler et à frapper la table de sa large paume, comme s’il allait s’étouffer. Je m’apprêtais à l’aider à respirer quand une jeune femme est sortie de sous la table, le front en sueur. Visiblement, ce n’était pas le moment d’exposer notre problème. Le chef semblait plutôt prêt à passer au plat principal. On n’est pas restés longtemps malgré l’offre généreuse de partager son harem.

 

On ne peut atteindre ce village, Zabeau, sans traverser un champ de canne à sucre. Des hommes torse nu et en sueur. La machette sifflant comme un cobra énervé. Un premier coup sec coupe la canne à la base. On l’attrape au vol avec un second coup qui la décapite. Et le tronc rejoint la pile à un mètre de là. Monsieur Jérôme nous raconte qu’il accompagnait son père à la coupe de canne. Il essaie, mais on voit qu’il a perdu la main. Je les regarde travailler un moment en rêvant d’une pareille dextérité avec la phrase. Je vois passer des ombres au loin. On tient une cérémonie secrète, à l’abri des regards indiscrets. Monsieur Jérôme nous prie de remonter dans la voiture, et tandis que nous roulons j’entends encore les voix harmonieuses des hommes et des femmes chanter la gloire d’Erzulie Freda Dahomey, la déesse à qui aucun homme ne peut résister. Le calme de cette campagne ne doit pas nous faire oublier que ces paysans n’ont jamais arrêté de se battre d’abord contre l’Europe esclavagiste, puis contre l’armée américaine d’occupation (de 1915 à 1934) et toujours contre l’État haïtien.

 

Je viens de quitter une autre petite fête improvisée sur le bord de la route. Une des rares fêtes à la campagne qui ne concernent que les mortels. Il suffit, dans ce cas, d’une guitare, d’une bouteille de rhum et de quelques amis qui se connaissent depuis l’enfance. Le petit groupe s’en va au cimetière, sur la tombe de la jeune fiancée du guitariste, morte au début de l’année dernière. Ils sont maintenant de l’autre côté de la colline. Cette chanson est encore plus poignante quand on ne voit pas celui qui la chante.

 

On a roulé une bonne heure avant d’entendre ce bruit si éclatant qu’on aurait dit un coup de feu. Des gens sont sortis de leurs maisons, inquiets. Un petit garçon a pointé notre roue avant gauche – déjà à plat. On s’est rangés sur le côté de la route pour ouvrir le coffre. Pas de pneu de rechange. « C’est ma faute », murmure un Monsieur Jérôme vraiment désolé. Il faudra faire réparer le pneu crevé. Monsieur Jérôme le fait rouler jusqu’à la station d’essence, à cinq kilomètres d’ici. On l’attend près de la voiture. Mon neveu en profite pour aller se baigner dans la petite rivière, au fond de la falaise. L’eau est si fraîche qu’elle a des reflets bleutés. J’entends les rires de mon neveu qui essaie d’attraper de petits poissons volants. Deux paysans revenant des champs l’observent d’un air placide. Toujours difficile de savoir ce qu’ils pensent, et même de savoir si on est en train de transgresser un tabou. Mon neveu semble retrouver un plaisir que son corps avait oublié. On ne peut imaginer la pression constante qu’une ville comme Port-au-Prince peut exercer sur les nerfs d’un jeune homme sensible.

 

Une dame est venue m’offrir, comme c’est l’usage, une tasse de café bien sucré que je déguste assis sur le capot de la voiture. Un petit garçon qui habite dans les environs m’apporte une chaise. Et cette petite fille tient à me faire admirer son agilité en faisant des pirouettes avec sa corde à danser. Le soir tombe à peine que déjà on entend la musique des maringouins qui se préparent à l’attaque. Voilà Monsieur Jérôme avec la roue réparée et une nuée d’enfants autour de lui.

 

S’il a pris un certain temps pour revenir c’est parce qu’il connaît une femme dans la région. J’ai pu comprendre en suivant attentivement le déroulement de sa pensée qu’ils ont deux enfants ensemble. C’est votre femme ? Non. Les enfants sont de lui, mais pas à lui. Que veut-il dire ? Il tente de m’expliquer une situation qui l’embarrasse au plus haut point. Le mystère s’épaissit au fur et à mesure qu’il entre dans les détails. Enfin, si je comprends bien c’est son père qui a dû reconnaître les deux garçons, car il était mineur à leur naissance. Alors ils doivent être des adultes maintenant ?… Son visage s’éclaire. Ce sont de bons travailleurs, surtout honnêtes. L’un est cordonnier aux Cayes, et l’autre mécanicien à Port-au-Prince. Alors où est le problème ? C’est une histoire bien compliquée. Le père de la femme ne lui a jamais pardonné d’avoir déjoué son plan. Il avait d’autres projets pour sa fille. Le père avait promis de lui trancher la tête s’il approchait une fois de plus de sa maison. Encore aujourd’hui ? Il est vieux maintenant, mais encore vigoureux et toujours en colère. On n’oublie jamais rien dans ce coin de pays. Monsieur Jérôme semble arriver au point le plus délicat de l’histoire : il aimerait que j’aille saluer cette femme à sa place tout en lui remettant discrètement cette enveloppe. Et si son père m’attrape et me tranche la tête ? Le visage de Monsieur Jérôme se rembrunit mais il ajoute tout de suite que ce n’est pas du tout son genre, c’est un homme très courtois. Sauf quand il s’agit de lui, Jérôme. Il me remercie tout en s’excusant longuement de me demander un pareil service.

 

Je me suis assoupi un peu

malgré le mal de dos.

Cela fait deux nuits de suite que je dors

dans la voiture en chien de fusil.

Je voudrais tant m’allonger dans un vrai lit.

 

J’aurais volontiers accepté l’invitation

à coucher du riche paysan

si je n’avais pas eu peur de retrouver

sa fille dans mon lit et d’être pris

dans une histoire compliquée de perte d’honneur

qui se serait terminée par un vif coup de machette.

Un collier de perles rouges.

 

Ce n’est pas qu’on pense que je sois

un si bon parti que ça.

C’est une obsession chez certains paysans riches

que d’avoir un intellectuel dans la famille.

Comme autrefois les bourgeois

achetaient les aristocrates désargentés

afin que leurs petits-enfants portent

un nom à particule.

 

C’est la nuit. Je frappe timidement à la porte. Un vieux monsieur arrive en traînant les pieds. Excusez-moi de vous déranger si tard, j’ai une commission pour madame Philomène. C’est Jérôme qui vous envoie ? me fait-il avec un sourire au coin des yeux. Oui. Dites-lui qu’il est le bienvenu ici. Et que je lui offre le gîte. Au retour, j’ai rendu son enveloppe à Monsieur Jérôme. À notre arrivée, les lits étaient déjà préparés. Monsieur Jérôme a passé le reste de la nuit à converser à voix basse avec son beau-père. Le lendemain matin, nous avons pris la route après un café fort. Soupçonnant que les affaires avaient périclité, Monsieur Jérôme n’a pas voulu imposer trop de dépenses à son beau-père qui lui a glissé, au moment de se quitter, que « toute cette histoire n’était qu’un terrible malentendu ». Sur la route, il nous a raconté que l’ami qui devait réparer les ponts entre lui et son beau-père leur avait menti à tous les deux, et que durant les négociations il ne cessait de demander pour lui la main de Philomène, ce que le vieux avait toujours refusé d’accorder.