CREVER DANS UN TABLEAU PRIMITIF
J’aime bien grimper sur la montagne, tôt le matin, pour voir de près ces luxueuses villas si éloignées l’une de l’autre. Pas âme qui vive dans les environs. Pas de bruit, sauf celui du vent dans les feuilles. Dans une ville aussi populeuse c’est l’espace dont vous disposez pour vivre qui vous définit. J’ai découvert au hasard de mes promenades que ces vastes domaines ne sont habités que par des domestiques. Les propriétaires résident à New York, Berlin, Paris, Milan ou même Tokyo. Comme du temps de l’esclavage où les vrais maîtres de Saint-Domingue vivaient à Bordeaux, Nantes, La Rochelle ou Paris.
Ils ont construit ces maisons en espérant que leurs enfants qui étudient à l’étranger reviennent prendre en main les affaires familiales. Comme ces derniers refusent de retourner dans un pays plongé dans les ténèbres, ce sont les parents qui se rapprochent d’eux en allant s’installer dans des métropoles où on trouve un musée, un restaurant, une librairie ou un théâtre à chaque coin de rue. L’argent ramassé dans la boue de Port-au-Prince se dépense chez Bocuse ou à la Scala. Les villas sont finalement louées à prix d’or à des cadres des organismes internationaux à but non lucratif pourtant chargés de sortir le pays de la misère et de la surpopulation.
Ces envoyés des organismes humanitaires arrivent à Port-au-Prince toujours pleins de bonnes intentions. Des missionnaires laïques qui vous regardent droit dans les yeux tout en vous débitant leur programme de charité chrétienne. Ils se répandent dans les médias à propos des changements qu’ils comptent apporter pour soulager la misère des pauvres gens. Le temps de faire un petit tour des bidonvilles et des ministères pour prendre le pouls de la situation. Ils comprennent si vite les règles du jeu (se faire servir par une nuée de domestiques et glisser dans leur grande poche une partie du budget alloué au projet qu’ils pilotent) qu’on se demande s’ils n’ont pas ça dans le sang – un atavisme de colon. Leur parade quand on leur remet sous le nez le projet initial, c’est qu’Haïti est inapte au changement. Pourtant ils continuent dans la presse internationale à dénoncer la corruption dans ce pays. Tous les journalistes de passage savent bien qu’il faut passer prendre un verre près de leur piscine pour avoir cette information solide venant de gens objectifs et honnêtes – les Haïtiens, on le sait, ne sont pas fiables. Ces journalistes ne se demandent jamais comment il se fait que ces gens vivent dans des villas pareilles quand ils se disent ici pour aider les damnés de la terre à s’en sortir.
Si Haïti a connu trente-deux coups d’État
dans son histoire
c’est parce qu’on a tenté de changer
les choses au moins trente-deux fois.
On semble plutôt intéressé par les militaires
qui font les coups d’État
que par les citoyens qui renversent
ces mêmes militaires.
La résistance silencieuse et invisible.
Il y a un équilibre dans ce pays
qui tient au fait
que des inconnus
dans l’ombre
font tout ce qu’ils peuvent
pour retarder la nuit.
Quand il y a une panne d’électricité
c’est avec l’énergie des corps érotisés
qu’on éclaire les maisons.
L’unique carburant que ce pays possède
en quantité industrielle
qui soit capable en même temps
de faire grimper la courbe démographique.
Quand on débarque dans cette ville située au bord d’une mer turquoise et entourée de montagnes bleues, on se demande combien de temps cela prendra pour tourner au cauchemar. En attendant il faut vivre avec l’énergie de celui qui attend la fin du monde. C’est ce que m’a dit un jeune ingénieur allemand qui travaille, depuis dix ans, à la réfection des routes nationales.
Nous prenons un verre au bar de l’hôtel Montana. Quand est-ce que vous avez compris que l’enfer que nous venons d’évoquer n’est pas pour vous ? Il me regarde longuement. C’est mon père, venu passer les fêtes de fin d’année avec moi, qui me l’a fait voir. Mon père est un ancien militaire. C’est son métier de regarder les choses en face et de dire ce qu’il en pense crûment. Que vous a-t-il dit ? Qu’on était tous des salauds à vivre dans cet hôtel luxueux et bien protégé tout en se faisant croire qu’on menait une vie dangereuse et difficile. Et après ? Je suis encore là dix ans plus tard. Mais au moins je ne me raconte plus d’histoires. On se sert même du cynisme pour ne pas crever de honte.
C’est le quartier général des journalistes étrangers.
Un hôtel haut perché qui permet de savoir
ce qui se cuisine en bas
dans la chaudière de Port-au-Prince
sans être obligé de se déplacer.
Pour les détails on n’a qu’à écouter la radio locale.
Le bar est assez pourvu pour tenir un mois de siège.
J’observe depuis un moment ce caméraman au bout du comptoir. Son bras légèrement posé sur l’appareil. Je m’approche de son coin car j’aime bien les gens dont le métier est de regarder. Mais je ne vois rien, me fait-il. Je ne vois que ce que je suis en train de filmer. Je regarde dans un couloir très étroit. Les gens sont incroyables ici. Ils participent à tout avec un tel enthousiasme. J’ai visité beaucoup de pays avec ce métier, mais c’est la première fois que je vois ça. Vous demandez à quelqu’un dont la famille a été tuée de refaire la scène, et il rejoue tout devant vous en prenant soin de bien faire. L’assassin aussi, vous n’avez qu’à demander et il vous fait l’assassin. C’est un plaisir de travailler ici. Partout on vous demande de l’argent, mais pas ici. Bon, des camarades m’ont dit que les marchandes exigent parfois d’être payées pour se faire photographier, mais c’est quand elles vous trouvent antipathique. C’est la faute à ces photographes qui ne savent pas s’y prendre. Ils précipitent les choses. Il ne faut surtout pas bousculer les gens, ici. Ils ont leur dignité. Ils sentent tout de suite si on les respecte, et quand ils ont l’impression qu’on se moque d’eux alors là je peux vous dire qu’on court un grave danger, sinon c’est vraiment sympa. Et puis ce décor est magnifique, pas trop vert pour ne pas faire carte postale, tout est bien, je n’ai pas à me plaindre. Excusez-moi c’est votre pays et je parle comme ça, je ne suis pas insensible à ce qui arrive, je vois la misère et tout, mais là je parle en professionnel, c’est comme ça pour tous les métiers, si vous entendiez ce que disent les chirurgiens quand ils vous opèrent, ils m’ont ouvert le ventre trois fois, et curieusement de les entendre parler de ce qu’ils ont mangé la veille pendant qu’ils me tailladent ça me rassure car je sais qu’ils le font pour se décontracter. Je ne veux pas insinuer que ces gens sont insensibles à leur propre malheur, c’est simplement qu’ils aiment jouer, ce sont des comédiens-nés, alors que fait un comédien quand la caméra s’allume ? Il joue. Les gosses, surtout les gosses, et ils sont d’un naturel. Et dans un tel décor. On a l’impression que rien n’est vrai ici. J’entends les grosses huiles parler, je couvre des conférences de presse au palais, des réceptions dans les ambassades, mais je peux dire, si vous me permettez, que la seule chose qui pourrait sortir ce pays de sa situation de misère, c’est le cinéma. Si les Américains laissaient tomber Los Angeles et qu’ils venaient tourner un max de blockbusters ici et que le gouvernement haïtien était assez malin pour exiger un quota, je dis bien un quota, de comédiens haïtiens sur chaque tournage, eh bien dans moins de vingt ans, on verrait ce pays sortir de la misère, et ce serait de l’argent honnêtement gagné car ce sont de fabuleux comédiens. Et le décor aussi, c’est très coloré, très, très vivant. Je n’aurais jamais cru qu’on puisse crever dans un tel paysage.