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Le début fut tout à fait semblable au moment où le cycle de trahison-victoire avait été déclenché chez G"Tono pour tendre vers l’ultime victoire, pendant son second affrontement avec Cemp.
L’instant vint rapidement où tous ces corps de Nijjans reliés atteignirent la ligne de démarcation entre l’ultra-petit et l’ultra-grand. Mais cette fois, les victimes n’avaient pas le choix. Il n’était plus question de gagner. C’était un cycle de la logique des niveaux, dans son ultime signification, agissant sur et par d’innombrables individus, dont chacun possédait le potentiel de cet état ultime.
Chaque pierre possède en elle l’histoire de l’univers ; chaque forme de vie a évolué à partir d’un état primitif pour aboutir à un état sophistiqué. Si l’on touche le ressort de cette évolution dans une chose vivante – ou une pierre – elle doit se souvenir. Pour des millions de Nijjans, c’était la fin. Le processus qu’ils subissaient ne s’occupait pas de l’identité.
À un moment, chaque Nijjan était une unité, un objet, un être vivant, le centre cérébral Nijjan qui avait la faculté de déplacer l’individu dans l’espace essaya de le déplacer simultanément dans tous les espaces. Instantanément, la race des Nijjans tout entière se désintégra en tous les atomes composant ses membres.
Au niveau de l’objet, le processus les dispersa, plaça un atome ici, un autre là, des milliards et des milliards ailleurs.
Au moment où tous les Nijjans devinrent aussi grands que l’univers, l’univers s’inversa, par rapport à eux, reprit sa vraie normalité, l’ordre parfait inhérent à un point de la grosseur d’un atome qui n’est pas affecté par les autres atomes.
Ce n’était pas un phénomène de rétrécissement. Un retournement, comme un gant, cette analogie était meilleure. Une implosion. L’éclatement d’une bulle.
Cemp, qui n’était qu’à l’écoute de G"Tono et des autres, sentit sa propre pensée se dilater avec les Nijjans condamnés, se dilater jusqu’à un état qui correspondait à la taille de l’univers où les Nijjans avaient réagi réciproquement.
Étant devenu, de cette façon purement mentale, plus grand que l’espace et le temps, Cemp secoua son vertige et regarda autour de lui. Aussitôt il distingua quelque chose dans les immenses ténèbres. Il fut distrait, et il oublia le point qui avait été l’univers.
Sur quoi le point disparut.
La minuscule étincelle, l’univers, qui un instant avait brillé avec une telle intensité, clignota et s’éteignit.
Cemp eut conscience avec une partie de son esprit de sa disparition, mais il ne put immédiatement détourner son attention du spectacle qui le lui avait fait oublier.
Il regardait l’« arbre ».
Son poste d’observation était si lointain, si immensément lointain par rapport à toutes choses que, oui, il voyait l’arbre doré.
Au bout d’un moment, il se força à détourner le regard de cet objet scintillant.
Quand finalement, après plusieurs secondes semblait-il, Cemp put de nouveau considérer la disparition de l’univers il pensa : Depuis combien de temps est-il mort ? Mille ans, un million, mille milliards d’années, ou pas de temps du tout ? Peut-être, dans un lointain avenir, quand il atteindrait ce poste d’observation non par une projection artificielle mais par l’évolution, pourrait-il calculer le laps de temps d’un tel phénomène.
Il y songeait encore, médusé, quand il sentit sa position devenir instable. Oh oh, pensa-t-il, je vais de nouveau m’inverser.
La première preuve de cette instabilité fut la disparition de l’arbre merveilleux. Il comprit qu’il n’avait sans doute que quelques instants pour trouver l’univers.
Comment trouve-t-on un univers ?
Cemp découvrit alors que ce n’était pas vraiment un problème. Toute la signification de la logique des niveaux était fondée sur la certitude que toutes les formes de vie, en quelque racine interne, connaissent l’origine des choses et que, par la nature même de leur structure, elles s’équilibrent en fonction de toutes les autres choses.
À aucun moment le minuscule insecte, la plante, la pierre ou le grain de sable ne cessent de réagir réciproquement. Les atomes au centre de lointaines étoiles font partie de cette interréaction.
Le problème n’est pas que cette interaction se produise. Le problème est que si l’on doit fonctionner, la conscience de beaucoup de choses doit être réduite.
Cette atténuation n’est pas normalement consciente. Par conséquent, la sensibilité à beaucoup de bonnes choses est automatiquement abaissée, presque réduite à zéro, si bien que dans cet univers seuls les Nijjans avaient conservé apparemment, par les vicissitudes de leur évolution, la méthode cellulaire de la conscience et du contrôle de l’espace.
Alors que Cemp se rappelait son univers, cet univers commença à réagir, à devenir essentiellement ce qu’il savait qu’il était. Et soudain il était là, un point de lumière dorée.
Cemp comprit, par l’interaction qu’il continuait de ressentir en lui, que l’univers se reformait au cœur profond de sa structure, réagissant au souvenir universel que lui-même en conservait. Il lui vint une puissante pensée : Avant qu’il redevienne exactement ce qu’il était, pourquoi ne le changerais-je pas ?
Le temps manquait évidemment pour des considérations détaillées. Quelques pensées éclair, des jugements rapides, des décisions immédiates… et voilà. C’était maintenant ou jamais. Pour l’éternité.
Les Nijjans ?
Dans un sens, Cemp comprenait qu’ils aient jugé nécessaire de se protéger, eux et le continuum espace-temps, en détruisant des races capables de défier leur hégémonie. Ils étaient donc moins coupables qu’il ne l’avait jugé. Mais à la vérité, l’univers n’avait que faire d’une race capable de le détruire.
Il était temps que le monde devienne permanent.
Cemp refusa d’inclure les Nijjans dans ses souvenirs du tout.
Mais les êtres humains, les Êtres Spéciaux, les Silkies de l’espace ?
La solution immédiate de Cemp fut que dans son univers ils deviendraient tous des Silkies terrestres, avec la faculté de prendre n’importe quelle forme et la volonté totale de jouer un rôle de police bienveillant partout dans l’espace.
Et, sans exception, ils connaîtraient la méthode de contrôle de l’espace des Nijjans mais cela se limiterait à la petite échelle nécessaire aux déplacements. De plus, aucun Silkie ne serait soumis à la logique des niveaux et tous les effets du cycle qui avait été déclenché en lui seraient inversés. Et, au cas où des questions se poseraient, les Silkies seraient immortels.
Il n’y aurait pas de race Kibmadine ; Cemp n’éprouvait aucune pitié pour ces créatures perverses.
Et la Terre retrouverait son propre soleil.
Serait-ce un bon état de choses ? Il n’y avait personne pour lui répondre par oui ou par non. Il y réfléchit, et puis il fut trop tard pour se souvenir différemment.
En un éclair, la perfection ordonnée de l’unique étincelle dans les ténèbres… se modifia, se dilata. Sous le regard intense de Cemp, le point ocré atteignit l’instant de l’inversion.
Pour lui, il était temps de revenir à la petitesse. Quelque chose le saisit, avec une force irrésistible, le comprima… et poussa.
Quand Cemp retrouva sa perception, l’univers étoilé s’étendait autour de lui dans toutes les directions.
Il comprit qu’il était quelque part dans l’espace, son corps de Nijjan intact. Pour cette forme ultrasensible, maintenant qu’il la comprenait, l’orientation dans l’espace était un instinct. Il était ici : la Terre était là. Cemp procéda à la manipulation de contrôle de l’espace des Nijjans et réagit réciproquement à un autre espace lointain de plusieurs années-lumière dont il pressentait l’existence. Il se livra sur cet espace à une inversion sur une petite échelle, devint un point, devint lui-même, devint un point… de quelque chose à rien à quelque chose.
Et il franchit 80 000 années-lumière pour se retrouver dans le bâtiment de l’Autorité Silkie et dire à Charley Baxter :
— Ne prends pas la peine de m’envoyer ce vaisseau. Je n’en aurai pas besoin.
Son ami le regarda, les yeux brillants.
— Nat, souffla-t-il, tu as réussi. Tu as gagné !
Cemp ne répondit pas tout de suite. Il y avait une question dans son esprit. Puisque, pendant que l’univers était détruit et renaissait, il s’était trouvé dans une transformation du temps, avait-il été témoin de la seconde formation du continuum et y avait-il participé ?
Ou de la première ?
Il comprit que jamais il ne connaîtrait la réponse à cette question.
D’ailleurs… est-ce que tout n’avait pas été un fantasme, un désir traversant son esprit alors qu’il était inconscient, le plus étrange rêve de tous les temps ?
Il y avait une grande fenêtre sur sa droite ouvrant sur un vaste balcon d’où un Silkie pouvait se projeter dans les airs. Cemp sortit sur la terrasse.
Il faisait nuit. La vieille lune de la Terre planait dans le ciel sombre et toutes les constellations qu’il connaissait si bien étaient là.
Cemp éprouva une vague surexcitation, un sentiment profond de la permanence et de la finalité de sa victoire.
— Je vais aller retrouver Joanne, dit-il à Charley Baxter qui l’avait rejoint.
En s’élançant dans l’univers familier de la Terre, Cemp pensa qu’il avait de grandes choses à raconter à celle qu’il aimait.