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Devant lui, soudain, Cemp aperçut la ville. À cet endroit, l’eau était claire comme du cristal.
Il n’y avait là aucune de ces millions d’impuretés qui rendent si souvent troubles les eaux de la Terre. À travers ce liquide, presque aussi transparent que du verre, la ville s’étendait devant lui.
Des bâtiments à coupoles, répliques des villes sous-marines à coupoles de la Terre où la pression de l’eau rendait cette forme nécessaire. Là, avec simplement une gravité artificielle, l’eau était maintenue par les parois de métal et ne pesait que le poids que voulaient bien lui donner les officiers du bord. Les bâtiments pouvaient être de n’importe quelle taille raisonnable, délicatement modelés ou même difformes. Ils pouvaient être beaux en eux-mêmes et n’étaient pas limités à la beauté fonctionnelle, souvent austère.
Le bâtiment où Cemp fut conduit était un dôme impressionnant, orné de minarets. Il fut guidé vers un sas, où deux seulement des respireurs, Mensa et un mâle nommé Grig, restèrent avec lui.
Le niveau de l’eau se mit à baisser et de l’air pénétra en sifflant. Cemp se transforma rapidement et ce fut sous sa forme humaine qu’il sortit du sas dans le vestibule d’un immeuble moderne climatisé. Ils étaient tous trois entièrement nus.
L’homme dit à la femme :
— Emmène-le chez toi. Donne-lui les vêtements. Dès que j’appellerai, amène-le à l’Appartement I, en haut.
Grig allait s’éloigner quand Cemp le retint.
— Où as-tu obtenu cette information ? demanda-t-il avec autorité.
Le V hésita, visiblement effrayé d’être défié par un Silkie. Son expression changea et il parut écouter.
Instantanément, Cemp actionna les centres d’éveil de la portion de son équipement sensoriel qu’il avait laissée assoupie et attendit une réaction sur un ou plusieurs des « canaux ». Un peu comme un homme qui sent une forte odeur de soufre fronce le nez, ou comme une personne qui touche un objet rougi à blanc retire machinalement sa main, Cemp s’attendait à une sensation d’un de ses nombreux sens maintenant en alerte. Il ne reçut rien.
Il était vrai que sous sa forme humaine il était beaucoup moins sensible qu’à l’état de Silkie. Cependant, un résultat aussi totalement négatif était nouveau pour lui.
— Il dit, déclara Grig, que… dès que vous serez habillé… vous devrez venir.
— Qui le dit ?
Grig s’étonna.
— Le garçon, répondit-il comme si la chose allait de soi.
Tout en s’essuyant et en enfilant les vêtements que Mensa lui tendait, Cemp se demanda pourquoi elle se croyait folle. Il l’interrogea en choisissant prudemment ses mots :
— Pourquoi les V ont-ils si mauvaise opinion d’eux-mêmes ?
— Parce qu’il y a quelque chose de mieux… les Silkies.
Sa voix était coléreuse mais il y avait dans ses yeux des larmes de dépit. Elle poursuivit sur un ton las :
— Je ne peux pas l’expliquer mais je me sens brisée depuis toujours, depuis ma toute petite enfance. En ce moment, je caresse l’espoir déraisonnable que tu voudras me prendre et me posséder. Je veux être ton esclave.
Ses cheveux d’un noir de jais étaient encore mouillés et plaqués, mais il était évident qu’elle n’avait pas menti sur son apparence. Elle avait une peau laiteuse, un corps mince et souple aux rondeurs gracieuses. En tant que respireuse, elle était très belle.
Cemp n’avait pas le choix. D’ici une heure, il aurait peut-être besoin de toute l’aide qu’elle pourrait lui apporter. Il répondit :
— Je t’accepte comme mon esclave.
La réaction de Mensa fut violente. D’un seul mouvement convulsif elle courut vers lui tout en faisant glisser ses vêtements jusque sur ses hanches.
— Prends-moi ! dit-elle d’une voix pressante. Prends-moi comme une femme !
Cemp, qui était le mari d’une jeune femme des Êtres Spéciaux, se dégagea de l’étreinte.
— Les esclaves n’exigent pas, dit-il avec fermeté. Les esclaves obéissent à la volonté de leur maître. Et ma première volonté est celle-ci : ouvre-moi ton esprit.
La femme s’écarta de lui en tremblant.
— Je ne peux pas. Le garçon l’interdit.
— Qu’y a-t-il en toi qui te fasse croire que tu es folle ?
Elle secoua la tête.
— Quelque chose… en rapport avec le garçon… Je ne sais pas quoi.
— Alors tu es son esclave, pas la mienne, dit froidement Cemp.
Les yeux de Mensa le supplièrent.
— Libère-moi, murmura-t-elle. Je ne peux pas le faire moi-même.
— Où est l’Appartement I ?
Elle le lui expliqua et ajouta :
— Tu peux prendre l’escalier ou l’ascenseur.
Cemp monta à pied. Il avait besoin de quelques minutes pour adopter une ligne de conduite. Il décida…
Voir le garçon ! Déterminer son sort. Parler à Riber, l’officier administratif de vaisseau. Punir Riber ! Donner l’ordre à ce vaisseau de se diriger vers un poste de contrôle !
Ces décisions étaient bien implantées dans son esprit quand il atteignit l’étage supérieur et pressa le bouton à la porte de l’Appartement I.
Elle s’ouvrit sans bruit. Cemp entra… et vit le garçon.
Il mesurait un peu moins d’un mètre cinquante et il était aussi beau que le plus bel enfant humain que Cemp ait jamais vu. Il regardait un écran de télévision encastré dans un des murs de la vaste pièce. Lorsque Cemp entra, il se retourna nonchalamment et dit :
— Cela m’intéressait de voir ce que tu ferais avec ce requin, étant donné ton état.
Il savait !
Ce fut un choc sévère pour Cemp. Il s’arma de courage et se décida à mourir, à ne pas marchander pour éviter la dénonciation, à arriver à sa résolution ultime avec plus de soin encore.
— Tu ne pouvais absolument pas faire autre chose, dit le garçon.
Cemp se ressaisissait et maintenant il était curieux. Il avait établi en lui un état de non-signal total. Et cependant le garçon lisait des signaux détaillés. Comment faisait-il ?
Avec un léger sourire, le garçon secoua la tête.
— Si tu n’oses pas me le dire, déclara Cemp, la méthode ne vaut pas grand-chose. J’en déduis que si je puis la découvrir, je pourrai la vaincre.
Le garçon rit, fit un geste vague et changea de conversation.
— Crois-tu que je doive être tué ?
Cemp contempla les yeux gris et brillants qui l’examinaient avec une malice enfantine et éprouva une inquiétude. Il était le jouet de quelqu’un qui se jugeait intouchable. La question était de savoir si le garçon s’illusionnait ou si c’était vrai.
— C’est vrai, dit l’enfant.
Et si c’était vrai – poursuivit l’analyse de Cemp – existait-il des facteurs innés de contrainte comme ceux qui permettaient de contrôler les Silkies ?
— À cela, je ne répondrai pas, déclara sèchement le garçon.
— Très bien. Si tu persistes dans cette décision, alors mon jugement est que tu es hors la loi. Aucune personne qui ne peut être contrôlée n’aura jamais le droit de vivre dans le système solaire. Mais je vais te laisser un peu de temps pour changer d’idée. Je te conseille de décider d’être un citoyen respectueux des lois.
Sur ce, il tourna les talons et sortit de l’appartement. Et l’importante réalité, ce fut qu’il le put.