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Cemp n’avait pas de problèmes dans cet environnement. L’eau était pour lui un élément naturel et au cours de la transformation, de Silkie à poisson humain, il n’avait perdu que quelques-unes de ses facultés de Silkie. Il conservait tout l’univers interne des innombrables sensations des Silkies. Il y avait des centres nerveux qui, séparément ou en conjonction, se branchaient sur les différents courants d’énergie. Dans les premiers temps, on les aurait appelés des sens. Mais au lieu des cinq sens auxquels pendant des siècles les êtres humains s’étaient limités, le Silkie pouvait enregistrer 184 sensations différentes dans une gamme d’intensité presque infinie.

Il en résultait une quantité fantastique de « bruits » internes tandis que des stimulations le frappaient inlassablement. Depuis ses débuts, le contrôle de ce que captaient ses récepteurs sensoriels avait été le principal objectif de son entraînement et de son éducation.

L’eau pénétrait en cadence dans ses ouïes alors que Cemp nageait avec les autres dans ce rêve aquatique d’une chaude mer tropicale. Devant lui, il vit que l’univers marin changeait à leur approche. Les coraux prenaient maintenant une teinte crémeuse. Dix mille vers marins avaient rétracté leur tête brillante dans leurs trous minuscules. Quand le groupe fut passé, ils ressortirent peu à peu. Le corail devint orangé, puis violet et orangé et finalement de toutes les couleurs et mélanges de couleurs. Et ce n’était là qu’un infime détail du paysage sous-marin.

Une dizaine de poissons bleus, verts et violets parurent voleter rapidement dans la gorge. Ils étaient d’une merveilleuse beauté sauvage, une des plus anciennes formes de vie naturelle, laissés intacts par la magie de la connaissance scientifique qui avait résolu tant de mystères de la vie. Cemp tendit des doigts palmés vers un poisson qui passait près de lui. Mais il s’enfuit en provoquant un tourbillon de petits courants. Cemp rit de bonheur et l’eau tiède pénétra dans sa bouche ouverte, tant il s’était assoupli.

Il était déjà plus petit. Son corps tendu, osseux, de Silkie s’était naturellement rétréci, les muscles nouvellement formés se contractaient, la structure osseuse maintenant internalisée se réduisait à un peu plus de deux mètres de sa longueur spatiale qui était de trois mètres maximum.

Sur les trente-neuf V qui étaient sortis pour persuader Cemp de venir à leur bord, trente et un, apprit-il, appartenaient au type variant commun. Leur état normal était celui de poisson. Ils pouvaient être humains pendant de brèves périodes, et Silkies pendant des laps de temps allant selon les individus, de quelques heures à une semaine environ. Tous les trente-neuf contrôlaient l’énergie en quantités limitées.

Sur les huit derniers, trois étaient capables de contrôler une énergie considérable, l’un d’entre eux pouvait élever des barrières contre l’énergie et quatre parvenaient à être des respireurs pendant es périodes prolongées.

C’était des êtres intelligents, autant qu’on pouvait en juger. Mais Cemp, qui savait détecter, par l’un ou l’autre de ses nombreux systèmes récepteurs, de subtiles odeurs et températures du corps tant dans l’eau qu’au-dehors et découvrir une signification à la disposition des os et des muscles, captait de chacun d’eux une forte mixture émotionnelle de mécontentement, de colère, de mauvaise humeur et de quelque chose de plus intense encore… de la haine. Comme il le faisait presque toujours avec les V, Cemp se rapprocha de l’un d’eux. Puis, ayant recours à une onde magnétique porteuse particulièrement résistante – elle gardait son message intact sur un ou deux mètres seulement – il posa en surimpression la question :

— Quel est ton secret ?

Le V fut un instant suffoqué. Le réflexe conditionné pour capter le message était si vif qu’il modula la réponse sur la même onde et Cemp connut le secret.

L’efficacité de son stratagème le fit sourire et il fut enchanté de pouvoir maintenant contraindre l’autre à la conversation. Il communiqua :

— Personne ne menace les V, individuellement ou collectivement. Alors pourquoi cette haine ?

— Je me sens menacé !

— Comme je sais que tu as une femme – d’après ton secret – as-tu aussi des enfants ?

— Oui.

— Du travail ?

— Oui.

— Nouvelles, théâtre, télé ?

— Oui.

— Sport ?

— Je regarde. Je ne participe pas.

Ils traversaient une jungle sub-aquatique. D’énormes palmes mouvantes, des entassements de coraux, une pieuvre les observant de l’ombre d’une grotte, une anguille qui prenait la fuite en ondulant et des poissons par dizaines. C’était encore la partie sauvage du vaisseau, où étaient reproduites les conditions de l’océan tropical terrestre. Pour Cemp, qui avait passé près d’un mois dans l’espace, nager là était en vérité un sport magnifique.

Mais il dit simplement :

— Eh bien, mon ami, c’est pareil pour tout le monde. Une existence paisible, agréable, c’est le mieux que puisse offrir la vie. Si tu envies mes devoirs de policier, tu as tort ! J’y suis habitué, mais je n’ai une période d’accouplement que tous les neuf ans et demi. Est-ce que ça te plairait ?

Cette déclaration laissant entendre que les Silkies ne pouvaient se livrer à une activité sexuelle que tous les neuf ans était mensongère. Toutefois c’était là un mythe que les Silkies et leurs plus proches alliés humains, les Êtres Spéciaux, avaient jugé utile d’entretenir. Les êtres humains normaux, en particulier, semblaient trouver de grandes satisfactions à la pensée de ce manque majeur dans le destin du Silkie, par ailleurs si enviable.

À la suite de la communication rassurante de Cemp, la sombre émotion exsudée par le V devint plus hostile.

— Tu me traites comme un enfant, dit-il sombrement. Je ne suis pas ignorant de la logique des niveaux, alors épargne-moi les sophismes.

— C’est encore au stade de la spéculation, répondit Cemp avec douceur. Ne t’inquiète pas, ajouta-t-il, je ne dirai pas à ta femme que tu la trompes.

Le V le maudit, jura et s’éloigna.

Cemp se tourna vers un autre de ses compagnons et eut avec lui une conversation assez semblable. Le secret de celui-là, c’était qu’au cours de l’année passée il s’était endormi deux fois alors qu’il était de garde à l’un des sas reliant le grand vaisseau à l’espace intersidéral.

La troisième créature à qui il s’adressa était femelle. Son secret, étonnant, était qu’elle se croyait folle. Dès qu’elle comprit que sa pensée était parvenue à Cemp, la substance de sa communication devint hystérique. C’était une créature gracieuse, une des respireuses, mais elle était pour l’heure complètement désemparée.

— Ne le leur dis pas ! télépathisa-t-elle avec terreur. Ils me tueraient !

Avant que Cemp ait le temps de réfléchir à cette alliée inattendue qu’il s’était trouvée et moins encore de chercher pourquoi elle se croyait folle, la créature communiqua fébrilement :

— Ils vont t’attirer dans un des réservoirs à requins !

Son visage presque humain se convulsa quand elle s’aperçut de ce qu’elle venait de révéler. Cemp demanda vivement :

— Quel est leur but général ?

— Je ne sais pas. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont dit… Ah, je t’en supplie !

Physiquement désorganisée, elle pataugeait et se tordait dans l’eau. D’ici un instant, on la remarquerait. Cemp communiqua précipitamment :

— N’aie pas peur, je t’aiderai. Je te donne ma parole.

Il apprit qu’elle s’appelait Mensa. Elle lui dit qu’elle était très belle sous sa forme de respireuse.

Cemp avait déjà décidé que, puisqu’elle pourrait être utile, il lui faudrait se laisser attirer dans le réservoir à requins.

Cela se passa insensiblement. Un des V capables de dégager de l’énergie nagea près de lui. Simultanément, mais sans ostentation, les autres se laissèrent distancer.

— Par ici, dit le guide de Cemp.

Il le suivit. Mais il mit plusieurs instants à s’apercevoir que son guide et lui se trouvaient d’un côté d’une paroi transparente et le reste du groupe de l’autre.

Il se retourna, cherchant son compagnon. Le V avait plongé et se glissait maintenant dans une grotte entre deux formations rocheuses.

Brusquement, l’eau autour de Cemp fut plongée dans l’obscurité totale.

Il eut conscience des V en attente derrière la paroi transparente. Il distingua un mouvement parmi les algues ondulantes, des ombres, des formes, le scintillement d’un œil, le reflet de la lumière sur un corps grisâtre… Il se brancha sur un autre niveau de perception, basé sur des images diffuses, et se prépara au combat.

À son stade poisson, Cemp pouvait normalement se battre comme un gymnote super-électrique, à cette différence près que sa décharge d’énergie était un rayon n’exigeant aucun contact réel. Le rayon était éblouissant comme la foudre en chaîne et assez puissant pour tuer une dizaine de monstres marins. Il se formait à l’extérieur du corps par la convergence de deux courants de particules chargées et opposées.

Mais les conditions n’étaient pas normales. Sa transformation était trop imminente. Tout combat contre un habitant de cette mer dans l’espace devrait se livrer avec la logique des niveaux, pas avec l’énergie. Il n’osait pas gaspiller la moindre parcelle de ses réserves.

Alors même qu’il prenait cette décision, un requin nagea paresseusement hors de la jungle mouvante et, tout aussi paresseusement semblait-il, vint vers Cemp en se tournant sur le côté et, la gueule ouverte, révélant toutes les dents, le menaça de ses énormes mâchoires.

Cemp imprima un schéma sur une onde d’énergie allant de son cerveau jusqu’au squale. C’était un schéma qui stimulait un mécanisme extrêmement primitif chez le requin, celui par lequel les images sont créées dans le cerveau.

Le squale n’avait aucune défense contre cette surstimulation contrôlée de sa faculté d’évoquer des images. En un éclair, il vit ses dents se refermer sur sa victime, et imagina une lutte sanglante suivie d’un festin. Puis, repu, le ventre plein, il se vit retourner dans l’ombre, au fond de la forêt sous-marine dans cette infime partie d’un gigantesque paquebot spatial croisant près de Jupiter.

La surstimulation continua et les images du requin cessèrent d’être connectées à ses mouvements corporels. Il se laissa dériver et finit par se cogner, sans s’en apercevoir, contre un banc de coraux. Il resta accroché là, rêvant qu’il nageait. Il était assailli par une logique en rapport avec sa structure, à un niveau débordant son gigantesque système d’attaque.

Les niveaux de logique. Il y avait maintenant très longtemps, des hommes s’étaient amusés à ouvrir les zones les plus anciennes du cerveau humain qui suggéraient que les images et les sons étaient aussi réels que les vrais. C’était le meilleur niveau de logique, pas humain du tout. Pour un animal comme le requin, la réalité était un phénomène marche-arrêt, une suite de conditionnements mécaniques. Stimulation ; pas de stimulation. Du mouvement toujours, un mouvement perpétuel, l’intarissable besoin d’oxygène disponible n’importe où.

Pris comme il l’était dans un monde imaginaire suggéré, le corps du requin immobile s’engourdit par manque d’oxygène et il commença à perdre conscience. Avant qu’il soit vraiment asphyxié, Cemp communiqua aux observateurs :

— Voulez-vous que je tue ce poisson-gibier ?

Silencieusement, les êtres au-delà de la paroi transparente indiquèrent par où il pourrait s’échapper du réservoir de requins.

Cemp rendit au monstre le contrôle de lui-même.

Mais il savait que l’effet de choc durerait encore une vingtaine de minutes.

Quand il émergea du réservoir quelques instants plus tard et rejoignit les V, Cemp s’aperçut immédiatement que leur humeur avait changé. Ils se moquaient de lui. Il fut surpris de cette attitude, car à leur connaissance ils étaient entièrement à sa merci.

Quelqu’un dans le groupe devait connaître le véritable état de Cemp. Donc…

Il vit qu’ils étaient maintenant dans un réservoir si profond que l’on n’en distinguait pas le fond. De petits bancs de poissons aux couleurs vives passaient en ondulant dans les vertes profondeurs et l’eau était légèrement plus fraîche, plus vivifiante, toujours exquise mais plus du tout tropicale. Cemp nagea vers un des V capables de dégager de l’énergie et, comme précédemment, il demanda :

— Quel est ton secret ?

Le V s’appelait Gell et son secret était qu’à plusieurs reprises il avait utilisé son énergie pour tuer ses rivaux dans les faveurs de certaines femmes. Il fut immédiatement terrifié à l’idée que ses crimes puissent être révélés. Mais il n’avait aucun renseignement à donner sinon que l’officier administrant le vaisseau, Riber, les avait envoyés à la rencontre de Cemp. Le nom était une importante information.

Mais le plus vital, c’était l’intuition inquiétante qu’eut soudain Cemp : la mission dans laquelle il était embarqué avait beaucoup plus d’importance que ce que les événements avaient établi jusque-là. Il devinait que l’attaque du requin avait été une épreuve. Mais une épreuve pour quoi ?