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Dès son entrée, Cemp vit de nombreux hommes et femmes, assis ou debout. Son corps de Nijjan avait une perception visuelle de chaque côté, aussi remarqua-t-il également quatre formes de Silkies « flottant » près du plafond de part et d’autre de la porte. Des gardes ?

Il le supposa.

Cemp accepta leur présence ; c’était une précaution normale. Ses propres défenses rapides contre eux entrèrent en jeu ; il prépara un système magnétique qui, au cas où il serait déclenché par une force dangereuse, élèverait automatiquement un écran.

La majorité des occupants de la vaste salle n’était pas très attrayante car la forme humaine était difficile à prendre pour ces Silkies de l’espace. Mais ils avaient tout de même une apparence humaine. À l’arrivée de Cemp, ils tournèrent tout naturellement leurs regards vers lui.

Tous les yeux virent au même instant son corps argenté étincelant de Nijjan.

Combien d’individus étaient présents, Cemp n’en savait rien et il ne les compta pas, ni sur le moment ni plus tard. Mais il entendit immédiatement un bruit de déchirure tandis que partout des vêtements tombaient en lambeaux.

Ce bruit résultait d’une transformation simultanée de la majorité passant de la forme humaine à celle de Silkie. Une douzaine seulement, dont huit femmes, se contentèrent de pousser un cri de stupeur et ne firent aucun effort pour se transformer.

Mais… trois individus se changèrent en Nijjans et s’écartèrent aussitôt. Ils coururent dans trois directions et s’arrêtèrent chacun dans un coin ; ils ne quittèrent pas la pièce.

Cemp attendit, crispé, enregistrant par tous ses récepteurs et ne sachant trop ce qui allait encore arriver. C’était ce qu’il avait espéré et, jusque-là, il n’était pas déçu. Trois. Incroyablement, trois sur une centaine avaient réagi par… quoi ? De tout son être il voulait croire que c’était un réflexe atavique déclenché par la présence d’un ennemi Nijjan.

Était-ce donc cela, le moyen de défense ? Devenir un Nijjan ?

Cela semblait presque trop élémentaire. Posait trop de questions.

Cemp reçut une pensée de Baxter :

— Nat, tu ne crois pas que les vieux Silkies d’autrefois ont pu être tués l’un après l’autre parce qu’ils étaient pris par surprise et ne pouvaient se changer assez rapidement en Nijjans ?

Cela paraissait raisonnable. Le décalage, toujours ce décalage dans le système de transmorphie, avait été dangereux pour les Silkies.

Mais la question demeurait posée : une fois transformés en Nijjans, que savaient-il ? Et que pouvaient-ils faire contre de vrais Nijjans ?

Des ténèbres d’un nombre inconnu de millénaires, d’au-delà des brumes de l’oubli amassées par le Glis dans sa volonté de contrôle total, une réaction était maintenant venue. Comme une pure lumière projetant des images, elle brillait de ces temps enfuis dans le présent.

Y avait-il autre chose dans ces images que ce qui apparaissait à la surface ? Plus que la transformation elle-même ?

De rapides secondes s’écoulèrent et Cemp ne perçut rien de plus, rien de spécial.

L’esprit anxieux de Baxter dut enregistrer la déception de son ami car sa pensée arriva :

— N’y a-t-il pas une association qu’ils obtiennent par la transformation, une raison pour laquelle elle a réussi ?

Cemp capta cette pensée, la fit sienne, la transféra sur l’onde magnétique et l’envoya aux trois Silkies-Nijjans.

Il obtint alors sa première réaction non automatique.

— Vous voulez mes réactions instant par instant ? Eh bien, le réflexe déclenché n’a eu qu’un décalage transmorphique ordinaire. Je n’estime pas à plus de sept secondes terrestres le temps de la transformation. En attendant le changement et tout de suite après, mon impulsion était la fuite, mais naturellement je n’ai couru que sur quelques mètres et puis j’ai compris que vous n’étiez pas un vrai Nijjan. À ce moment, j’ai cessé de fuir. Une période d’anxiété intense a suivi, des souvenirs, certainement, puisque je n’avais aucune raison d’avoir peur. C’est tout.

— Vous n’avez pas eu le réflexe d’employer des énergies de défense ou d’attaque ? demanda vivement Cemp.

— Non, simplement changer et me tirer de là.

Un des deux autres Silkies-Nijjans ne put ajouter qu’une seule pensée nouvelle :

— J’étais convaincu que l’un de nous était condamné, je me sentais triste et je me demandais qui ce serait cette fois.

— Mais rien ne vous faisait pressentir comment vous seriez tués ? Vous n’avez eu aucune conscience du moyen par lequel le Nijjan était soudain apparu parmi vous sans avertissement ?

— Pas la moindre, répondirent-il en chœur.

La troisième pensée de Baxter intervint :

— Nat, nous devrions retourner à l’ordinateur.

En chemin, Baxter prit une autre décision, encore plus importante.

Le faisant précéder d’un code d’alerte privé compris des seuls récepteurs, il projeta mentalement par le système d’alerte générale de l’Autorité Silkie un avertissement à « tous les Silkies et Êtres Spéciaux », soit un peu plus de six mille personnes…

Dans cet avertissement, Baxter décrivait le danger Nijjan et la seule solution trouvée jusqu’à présent pour les Silkies ; se changer en Nijjan et se disperser.

Après quoi il présenta Cemp, qui diffusa pour les Silkies seulement l’image du Nijjan.

Peu après, Baxter et Cemp arrivèrent à l’ordinateur qui déclara : « Bien que ces nouveaux renseignements ne fournissent pas d’indices supplémentaires sur les méthodes de contrôle de l’espace des Nijjans, nous pouvons maintenant considérer la nature de la bataille par laquelle l’ancienne nation Silkie a été graduellement décimée. La méthode était un système d’extermination individuelle, jamais modifié. »

L’ordinateur trouvait intéressant que même N’Yata, la femme Nijjane, de catégorie plus élevée, n’ait pas fait de sérieuse tentative pour tuer Cemp alors qu’il avait pris la forme Nijjan.

L’analyse plongea Cemp dans de sombres réflexions. Il était évident maintenant que, d’abord la molécule Glis et ensuite son usage prudent de la logique des niveaux sur la trahison l’avaient sauvé lors des deux premiers affrontements.

Il se demanda quelle pouvait bien être la nature de cet espace que l’homme et le Silkie n’avaient jamais soupçonné ni même imaginé.

… De rien à quelque chose à rien, et le corps légèrement affaissé – dégonflé – de Lan Jedd, c’était les seuls indices.

« L’espace, répondit l’ordinateur à la question de Cemp, est considéré comme une immensité ordonnée et neutre dans laquelle les masses d’énergie et de matière réagissent réciproquement suivant un nombre important mais limité de lois. Les distances de l’espace sont si énormes que la vie a eu l’occasion d’évoluer à loisir selon d’innombrables hasards sur un nombre important mais limité de planètes où – accidentellement sans doute – des conditions adéquates se sont développées. »

La définition ne fit qu’aggraver la sombre humeur de Cemp. Cela paraissait vrai. Cependant, si ce l’était littéralement, comment le Nijjan avait-il pu parcourir ces distances énormes hors de tout temps, apparemment ? Une ou plusieurs des hypothèses avaient besoin d’être modifiées. Du moins le semblait-il.

— Nous ne devons pas oublier que nous considérons un univers évolué, dit-il gravement. Peut-être, dans sa jeunesse, l’espace était-il moins – comment avez-vous dit ? – neutre. La question se pose donc de savoir à quoi aurait pu ressembler un espace désordonné.

« C’est une chose que l’on peut apprendre, maintenant que la logique des niveaux est applicable. »

Baxter sursauta.

— Hein ? La logique des niveaux marchera ici ? Comment ?

L’ordinateur répondit : « Réfléchissez ! Un ordre d’actionner les zones de contrôle de l’espace devra venir du moi central d’un Nijjan. Notre problème, c’est que nous ne connaissons pas cet ordre, mais une sorte de pensée le stimule. Une fois qu’il est stimulé, une réaction fondamentale se produit. Naturellement, quelqu’un devra imposer une confrontation dangereuse afin de déclencher un tel cycle. »

— Avez-vous toujours l’impression que ce que nous pourrions déclencher est plus colossal et plus fondamental que ce qui est arrivé au Glis ? demanda vivement Cemp.

« Absolument. »

— Mais… Mais qu’est-ce qui pourrait être plus colossal qu’un objet apparemment petit comme le Glis qui se dilate pour devenir le plus grand soleil de l’univers connu ?

« C’est une chose que vous découvrirez, et je présume que c’est vous qui la découvrirez. »

Cemp, qui n’y avait pas songé, présuma à son tour qu’en effet il serait celui-là.

Réfléchissant ainsi, sentant l’ironie de la situation mais résigné néanmoins, Cemp se transforma en Silkie. Il s’attendait à percevoir immédiatement la lointaine attraction sur toutes ses cellules.

Il n’y eut rien. Aucune conscience en lui d’un lointain segment d’espace. Il n’avait pas la moindre sensation d’être déséquilibré à quelque niveau profond. Tout son corps était en paix et parfaitement équilibré, en harmonie avec son environnement.

Cemp rapporta la situation à Baxter puis, prudemment, se transforma en humain. Mais dans cet état non plus il ne subit aucune attraction lointaine.

Quelques minutes plus tard, l’ordinateur exprima ce qui était déjà évident : « Ils ne prennent pas de risques. Ils n’en ont jamais pris avec les Silkies. Il vous faudra les débusquer… ou être exterminés l’un après l’autre, maintenant qu’ils vous ont retrouvés. »

Du coin de l’œil, Cemp remarqua que Baxter, en écoutant cette analyse, avait une expression étrange, comme s’il était hypnotisé, en transes…

Cemp fut rapide. Il saisit le bras de son ami et cria :

— Quelle est la pensée ? Quel ordre est donné ?

Baxter tenta de se dégager de cette étreinte d’acier, puis cessa brusquement de résister et souffla :

— Le message que je reçois est absolument ridicule. Je refuse…