25
De toute urgence, Cemp ouvrit une ligne avec la Terre. Il fut rapidement submergé de questions.
Quelqu’un avait eu la même idée que lui… que la pyramide était une arme opérant selon quelque principe de réflexion à partir d’une distance réelle. Ainsi, raisonnait-on, l’effet de rien à quelque chose à rien était comme un miroir tourné et détourné dans l’instant qu’il faut pour actionner un levier.
— Non ! répondit Cemp. C’était une forme de vie. J’ai senti sa vitalité.
Cela mit fin à cette partie de la discussion.
Charley Baxter vint en ligne.
— Ton information est programmée dans l’ordinateur, Nat, dit-il gravement. Pendant que nous attendons, tu veux parler à ta femme ?
— Bien sûr !
La pensée de Joanne révélait l’irritation.
— Personne ne me dit rien ! Ils sont tous tellement secrets ! Je ne sais pas ce que tu fabriques.
Ainsi, on ne lui avait pas parlé du danger qu’il courait. Il en fut soulagé.
— Écoute, transmit-il, nous explorons par ici et nous essayons un nouveau vaisseau. C’est tout ce que j’ai le droit de dire.
C’était la vérité, plus ou moins. Il ajouta :
— Et toi, qu’est-ce que tu fabriques ?
La tentative de diversion de Cemp réussit. Joanne s’indigna aussitôt.
— Il m’est arrivé une chose horrible !
Elle lui raconta que des femmes Silkies – des Silkies d’origine – avaient rendu visite aux épouses de Silkies terrestres pour les persuader de divorcer. Une de ces femmes Silkies était venue voir Joanne et lui avait demandé de divorcer de Cemp.
Elle lui avait fait remarquer sans ménagements que Cemp étant Silkie vivrait au moins mille ans. Et naturellement, la vie de Joanne serait beaucoup plus brève. Alors, avait dit la femme Silkie, pourquoi ne pas affronter cette réalité tout de suite ?…
… alors que Joanne était encore jeune.
Cemp eut le sentiment angoissé que le problème était plus grave encore que ne le pensait Joanne. Mille ans c’était le temps que le Glis, pour des raisons personnelles, avait attribué aux Silkies du météorite. Personne ne savait quelle était exactement la longévité d’un Silkie.
Cependant, il avait toujours estimé que ces questions se résoudraient d’elles-mêmes en temps voulu. Joanne n’avait pas trente ans. Son espérance de vie actuelle était de cent cinquante ans. Longtemps avant qu’elle atteigne cet âge, l’immortalité humaine serait peut-être devenue possible.
En interrogeant Joanne, Cemp découvrit qu’elle avait durement fait observer tout cela à la femme Silkie et renvoyé autant qu’elle avait encaissé.
Cemp jugea que ce n’était pas le moment de considérer les changements qui pourraient se produire dans l’imbroglio Silkie-humains. Il télépathisa chaleureusement :
— Ne t’inquiète pas de tout ça. Tu es mon amour.
— C’est merveilleux, mais ne crois pas que tu m’abuses un seul instant. Je sens qu’un événement capital va survenir dans ta vie et que, comme d’habitude, tu prends ça tout naturellement.
— Ma foi…
— C’est vraiment un dilemme insoluble !
— Quoi donc ? demanda Cemp, étonné.
Il comprit vite que Joanne ne s’inquiétait pas du danger mais, curieusement, de son manque de peur. Elle répondit, proche des larmes :
— Si tu te sens si confiant face à un ennemi aussi puissant… que vont devenir les rapports Silkie-humains ?
— Ce qui veut dire, je suppose, que les Silkies n’auraient plus besoin des humains ?
— Eh bien, ce n’est pas vrai ?
Cemp expliqua patiemment :
— Premièrement, ma confiance se place dans la logique des niveaux et pas en moi-même.
Joanne écarta cela.
— C’est pareil. La logique des niveaux est un instrument que tu peux employer, que tu sois associé aux humains ou non.
— Deuxièmement, reprit Cemp, je ne sais même pas si je vais oser m’en servir, encore que je vais sûrement en agiter la menace.
— Tu seras bien obligé, et puis tu gagneras et alors tu posséderas un pouvoir et des capacités incroyables.
— Troisièmement, poursuivit Cemp, l’association entre les Silkies et les humains existe, et je suis particulièrement heureux de ce que la transaction m’a rapporté… toi. Est-ce que je te parais plus intelligent ?
— N-non.
— Quotient intellectuel de niveau humain, pas vrai ?
— Ma foi… Sans doute.
Comme à regret.
— Je te semble toujours raisonner comme un être humain, non ?
— Mais tu es si puissant !
— Tu devrais peut-être me considérer comme le commandant d’un bâtiment de guerre. Dans ce cas précis, le bâtiment de guerre est mon corps de Silkie et tu es la femme bien-aimée du commandant.
La comparaison parut remonter le moral de Joanne car son esprit sourit à son mari et elle dit :
— Ils me font signe d’arrêter, et je t’aime toujours, mais au revoir, mon chéri.
La communication cessa brusquement.
Charley Baxter revint en ligne :
— L’ordinateur, dit-il, et il y avait beaucoup de souci dans sa pensée, s’est rappelé grâce à ton information une chose que tu as rapportée il y a des mois, quelque chose que le Glis t’avait dit dans son agonie.
… Le Glis, comprenant que Cemp était un Silkie dangereux, s’était dirigé vers le lointain système stellaire. Ce système, à en croire ce que le Glis avait dit dans un dernier effort désespéré pour se sauver, était habité par un ancien ennemi des Silkies.
Ces êtres s’appelaient des Nijjans, ce qui était un nom de race chargé d’une énorme signification : Créateurs de l’Univers. Ou, dans son sens le plus plein : Le Peuple qui connaît la nature des choses et qui peut créer l’univers à volonté.
Alors que Cemp, inquiet, envisageait les atroces conséquences au cas où l’analyse se révélerait correcte. Baxter poursuivait :
— Nat, le Glis allait bien quelque part. Tu t’es alarmé, tu l’as menacé. D’après ce que tu dis, le Glis s’est arrêté et a essayé de faire la paix avec toi. Alors le système vers lequel il se dirigeait doit être par là-bas dans la direction qu’il avait prise, pas tellement loin.
Comme les astronomes avaient une ligne sur Sol, le précédent soleil de la Terre, ils avaient déjà projeté une autre ligne assez droite vers la destination originelle du Glis quelque part dans l’espace relativement proche.
— Le système, révéla Baxter, se trouve là-bas à environ six années-lumière derrière toi, Nat.
Ces détails étaient intéressants, bien sûr, mais Cemp se sentait bien trop menacé pour se soucier d’autre chose que des points absolument concluants. Il demanda précipitamment :
— Est-ce que l’ordinateur sait comment le Nijjan a tué Lan, ou comment je devrai m’y prendre s’il revient avec des renforts ?
Mal à l’aise, Baxter répondit :
— Nat, je sais que c’est affreux de dire ça à un type dans ta situation mais l’ordinateur n’en a pas la moindre idée ; il ne sait pas comment la chose a surgi du néant ni quelle force elle a utilisée contre Lan et toi. Il dit qu’il n’a pas de programmation qui colle et…
Ce fut tout ce que Cemp eut le temps de capter.
À cette microseconde, les percepteurs qu’il avait projetés au-delà du premier point de relais du Nijjan entrèrent en action.
Comme il avait une ligne de communication ouverte avec la Terre, Cemp laissa son enregistrement du danger passer à travers son corps et le long de cette ligne.
L’essentiel de la communication ainsi relayée instantanément fut :
— Le Nijjan est de retour… avant que je sois prêt.
Un long, très long avant, semblait-il.
La créature était là, à peu près dans la même position que la première fois, en partie à l’intérieur du vaisseau, à une trentaine de mètres.
Mais seule ! C’était l’unique aspect réconfortant.
La projection pyramidale inversée scintillait de pulsations d’énergie.
Cemp voyait maintenant que l’être à la source de la projection était aussi une pyramide inversée, mais légèrement différente. La base était beaucoup plus étroite. Et elle avait, observa-t-il, des bras et des jambes. La chose était longue d’environ un mètre quatre-vingts et elle était fort belle, avec une peau dure, étincelante de couleurs chatoyantes.
À l’instant même de l’arrivée du corps étranger, la molécule du Glis essaya de s’y attacher. Mais le Nijjan devait s’y attendre, car il s’équilibra contre elle, en quelque sorte, et ensuite l’ignora totalement.
Cemp eut conscience que la créature le regardait intensément, de l’un ou l’autre des points brillants sur la partie supérieure de son corps. Cemp, pour voir, envoya une pensée sur une onde magnétique.
La réponse vint immédiatement, sur la même longueur d’onde, avec beaucoup plus de force que Cemp n’était habitué à en recevoir. Mais il possédait ses propres transformateurs nerveux qui abaissèrent le ton à son niveau. Et ce fut la première communication.
— Causons, dit la créature.
— Vous avez beaucoup de choses à expliquer, pensa durement Cemp.
— Nous sommes perplexes. Soudain, un soleil-nova apparaît à quelques années-lumière à peine de notre système. Renseignements pris, nous découvrons que le système qui est né si brusquement est la plus grande famille planétaire de toute la galaxie. Seules quelques planètes sont habitées mais beaucoup l’ont été dans le passé si elles ne le sont plus. Finalement, une de nos unités exploratrices rencontre un Silkie, un être puissant connu dans notre antiquité comme un ennemi. Naturellement elle a détruit cet être.
— Nous exigeons, répliqua Cemp, que vous exécutiez cet explorateur qui a pris sur lui si instantanément – et si naturellement – de détruire un Silkie.
— C’était un réflexe ancien, qui a maintenant été modifié, expliqua la créature. Il n’y aura donc pas d’exécution. Cela aurait pu arriver à n’importe quel Nijjan.
— C’est vous ? demanda Cemp. Êtes-vous ce… comment appelez-vous ça ? Cette unité exploratrice ?
— C’est important ?
— Non, sans doute.
Le Nijjan changea de conversation.
— Que sont les Silkies par rapport aux êtres humains ? Quel est votre rôle ?
— Nous sommes la police.
— Ah ? C’est intéressant.
Cemp ne voyait pas pourquoi et, d’ailleurs, son attention était encore concentrée sur l’explication donnée du meurtre de Lan Jedd. Il dut reconnaître à regret que si le réflexe d’attaque avait été réellement installé dans toutes ces créatures, il y avait longtemps, et n’avait jamais été annulé, il serait difficile de rendre un jugement pour crime international.
Mais il ne transmit rien de ces réflexions.
— Très bien, dit-il, nous voici donc condamnés à occuper un espace à quelques années-lumière à peine les uns des autres. Et nous avons mille huit cents planètes habitables. Combien en avez-vous ?
— Il m’est difficile de répondre à cette question. Nous ne pensons pas en termes de planète à nous. Bien sûr, je sens que ce concept doit vous échapper, alors je dirai que nous avons probablement une planète, notre lieu de naissance.
— En voulez-vous d’autres ?
— Pas dans le sens où vous l’entendez. Tout cela est trop nouveau. Mais nos desseins sont fondamentalement pacifiques.
Cemp n’en crut rien.
Cela aurait dû être vrai. Les ères auraient dû mettre un terme aux anciennes impulsions de haine et de destruction. Sur la Terre, mille descendants d’ennemis millénaires vivaient à présent côte à côte, en paix et apparemment pour toujours.
Naturellement, ce n’était pas tout à fait la même chose. Les Nijjans n’étaient pas des descendants. Ils étaient les mêmes êtres qui, il y avait très longtemps, avaient atteint les sommets de leur civilisation et l’immortalité. C’était les créatures mêmes qui dans un lointain passé avaient haï et cherché à exterminer les Silkies, comme l’avait dit le Glis.
Dans ces temps reculés, désirant avoir les Silkies comme serviteurs, le puissant Glis leur avait offert une relation symbiotique en échange du salut qu’il leur apportait, et les Silkies avaient accepté.
Mais ça, avec la transformation et la défaite du Glis, c’était fini. Et les Silkies étaient de nouveau libres. Et seuls. Ils ne pouvaient espérer aucun secours de quelque source extérieure que ce fût.
C’était une pensée inquiétante, mais Cemp ne se laissa pas abattre.
— Je ne puis accepter votre démenti, dit-il. En effet, pourquoi, quand je suis arrivé ici, et alors que votre réflexe d’attaque était censément annulé, avez-vous tenté de me tuer ?
C’était un geste de défense, répondit le Nijjan. Quelque chose m’a empoigné. Je vois maintenant que c’est une manifestation gravifique insolite. Mais dans ce premier instant, j’ai réagi de deux façons, contre-attaque immédiate et retraite. Dès que j’ai pu examiner la menace, j’ai décidé de revenir. Et me voici. Alors causons.
C’était une bonne explication et pourtant la méfiance de Cemp demeurait ; il ne croyait pas à cette histoire, il ne pouvait l’accepter, il pensait que le Nijjan cherchait à gagner du temps. Il était convaincu que le péril croissait pour lui à chaque seconde.
Il se demanda : Pourquoi veut-il gagner du temps ? Pour quoi faire ? La réponse lui parut évidente : le temps d’explorer le vaisseau, bien entendu, sa structure, son armement.
— Si ce que vous dites est vrai, rétorqua Cemp, alors vous allez me dire quelle était votre méthode d’attaque. Comment votre collègue a-t-il tué un Silkie ?
— Je serais fou de révéler mes avantages. Comment puis-je connaître vos propres projets ?
Cela aussi était fondamentalement vrai, mais alors c’était l’impasse. Cependant, il y avait encore des choses que Cemp pourrait apprendre.
Il envoya des ondes magnétiques sur toutes les longueurs d’onde, destinées à éveiller des réactions dans le corps étranger. Il enregistra l’information qui revint sur les ondes passant par le corps du Nijjan à la réception de son message.
Il se servit du radar et lut les renseignements qui rebondissaient vers lui.
Il se servit aussi d’ondes géon, ces étranges schémas de retardement du temps.
Il employa encore l’énergie Ylem, ce qui ressemblait dangereusement à une arme. Mais son dessein, qu’il avait télépathisé au Nijjan, était de susciter une réaction.
S’il y avait effectivement des informations pour lui sur les ondes et dans les énergies qui se reflétaient ou revenaient vers lui, Cemp ne put les analyser.
Se maîtrisant, il se prépara à l’échec et ordonna :
— Partez ! À moins que vous ne me révéliez la méthode de meurtre, je refuse de poursuivre cette conversation. Et je puis vous assurer qu’il ne pourra y avoir aucune négociation entre nos deux groupes avant que vous ayez fait cette révélation.
Le Nijjan répondit :
— Je ne puis donner de tels renseignements sans autorisation. Alors pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi pour parler au…
Il employa une signification mentale impliquant un gouvernement mais d’un caractère particulier que Cemp ne put concevoir. Il répliqua :
— Cela me mettrait à votre merci.
— Quelqu’un doit négocier. Pourquoi pas vous ?
On pouvait au moins reconnaître une chose à ce Nijjan, pensa Cemp. S’il était fourbe, il l’était avec persévérance. Télépathiquement, il temporisa.
— Comment irais-je avec vous ?
— Passez près de moi, en travers et dans la projection de moi-même à une distance de…
Le Nijjan donna une mesure, calculée en fonction d’une certaine longueur d’onde magnétique.
Une fois encore, Cemp éprouva malgré lui de l’admiration pour cet être et il pensa : Pour autant que je sache, si je fais ça, ce sera sa méthode de me tuer.
Le plus fascinant, c’était qu’il était manipulé pour l’amener à le faire lui-même. L’extrême habileté de la ruse, en cet instant presque ultime, attira l’attention de Cemp sur cet aspect-là.
En s’en rendant compte, il fit deux choses. Il envoya un rayon vers le mécanisme du piège contrôlant la molécule à la gravité de planète et il la détacha du Nijjan.
La raison de la première manœuvre, c’était que la créature devait employer toutes ses forces pour lutter contre la gravité ; elle devait avoir recours à une énergie pour s’en écarter. Au moment du détachement, il lui faudrait se défendre contre la force d’inertie résultante, équivalant à la poussée centrifuge d’une planète.
La seconde chose que fit Cemp fut plus subtile et il la fit dans le même temps. Il essaya la logique des niveaux sur le comportement qu’il avait remarqué chez le Nijjan.
Et comme il n’était pas certain que ça marcherait et ne voulait pas révéler ce qui, jusqu’à présent, avait été un secret humain-Silkie, il espéra que la perte de gravité décontenancerait l’être gigantesque qui s’était jeté dans ce piège avec tant d’assurance, sûr de sa puissance contre les Silkies. Il espéra que cela troublerait le Nijjan, le rendrait provisoirement vulnérable et, d’une manière ou d’une autre, empêcherait le désastre.
Le comportement que Cemp croyait avoir observé était une manifestation du fameux schéma de trahison.
Du point de vue de la logique des niveaux, c’était un événement mineur dans le cerveau. Comme c’était un cycle de vie fondamental gagnant, rien de décisif ne pouvait être exercé contre cela. En le déclenchant, il forcerait le Nijjan à gagner davantage, ce qui serait ironique et pourrait avoir des conséquences imprévisibles. Mais c’était la seule solution possible sur le moment.
Trois choses se passèrent en même temps. La molécule se détacha ; le cycle de trahison se déclencha ; et Cemp entra dans le rayon d’énergie que créait la pyramide.
Il éprouva une sensation qu’il n’avait jamais connue, qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jamais ressenti. Sous lui, autour de lui, le vaisseau-piège… disparut.
Il perçut qu’il était dans un étrange… pas dans un lieu, car il n’y avait rien. Mais… quoi ?