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Cemp avait retransmis l’histoire par le Satellite Cinq-R à son contact, Charley Baxter, à l’Autorité Silkie. Quand il atteignit le satellite et reprit sa forme humaine, il trouva un radiogramme de Charley qui l’attendait. Il lut :

AI ACCUEILLI GARÇON. AUTORITÉ INTERDIT TON ATTERRISSAGE JUSQU’À CE QUE TOUT ÇA SOIT RÉGLÉ.

Jusqu’à ce que tu lui aies réglé son compte, tu veux dire ! pensa rageusement Cemp. La décision officielle le surprenait. C’était un obstacle inattendu.

Le commandant du satellite, un être humain à l’intelligence normale, qui lui avait remis le message, lui dit :

— J’ai reçu l’ordre de ne vous laisser prendre aucune navette vers la Terre jusqu’à nouvel avis. C’est très insolite.

« Insolite », c’était peu dire. En général, les Silkies allaient et venaient librement.

Cemp se décida.

— Je repars dans l’espace, dit-il nonchalamment.

— Est-ce que votre transformation n’est pas pour bientôt ? s’inquiéta le commandant qui semblait répugner à le laisser partir.

Cemp sourit ironiquement et raconta la plaisanterie Silkie habituelle, à savoir que les Silkies sont comme certaines futures mamans qui ont continuellement de fausses douleurs. On les transporte d’urgence à la clinique, on les met au lit, et on les renvoie chez elles. Ainsi, après plusieurs fausses alertes, bébé vient au monde dans un taxi.

— Ma foi, monsieur, dit l’officier peu convaincu, vous faites ce que vous voulez. Mais il n’y a pas de taxis dans l’espace.

— Ce n’est pas aussi instantané. On peut retarder la chose pendant des heures, répliqua Cemp qui la retardait depuis des heures.

Avant de partir, Cemp expédia un radiogramme à sa femme :

JOANNE CHÉRIE. RETARDÉ PAR DISPUTE. T’AVERTIRAI OU NOUS RETROUVER. BIENTÔT. APPELLE CHARLEY. IL TE METTRA AU COURANT. TENDREMENT. NAT.

Le message codé la bouleverserait, il le savait bien. Mais il ne doutait pas qu’elle l’attendrait à leur lieu de rendez-vous prévu, comme il le voulait. Elle viendrait, ne serait-ce que pour découvrir, pour les Êtres Spéciaux, ce qu’il manigançait.

Une fois dans l’espace, Cemp se dirigea vers le pôle Sud, et commença sa rentrée.

Il entra très vite. Théoriquement, c’était le seul moyen d’effectuer une approche sans protection. Les pôles étaient relativement dépourvus de radiations. Là, où le champ magnétique du corps planétaire était courbé vers l’intérieur jusqu’au sol, la puissante ceinture Van Allen était une menace minime.

Néanmoins, il y eut deux phases de bombardement sévère, une de nucléons dénudés et de haute énergie, l’autre de rayons X. Les rayons X ne firent aucun mal à Cemp, et la majorité des nucléons passa au travers de son corps comme au travers du vide. Ceux qui le frappèrent, cependant, laissèrent un léger sillage radioactif. Précipitamment, Cemp expulsa les cellules les plus gravement endommagées, grâce à cette faculté particulière des Silkies d’éliminer les parties atteintes de leur corps.

En pénétrant dans l’atmosphère, il activa graduellement les lignes de force magnétique de la planète derrière lui. Alors qu’elles commençaient à briller d’un vif éclat, il sentit les rayons radar d’en bas rebondir contre lui. Mais cela ne posait pas encore de problème. Le radar enregistrerait le mouvement de son corps et le déploiement pyrotechnique derrière lui comme un seul phénomène. L’aspect extérieur était celui d’une météorite tombant vers le sol.

Son entrée commença en biais dans la même direction que la rotation de la Terre, sa rapidité de pénétration calculée pour absorber aisément, ou exsuder de lui la chaleur de son passage dans les airs. À quinze kilomètres d’altitude, il ralentit encore et tomba dans la mer au nord de l’Antarctique, à environ mille milles marins de l’extrême pointe de l’Amérique du Sud. L’eau glacée eut tôt fait de débarrasser son corps de Silkie des débris radioactifs encore collés à l’ossature externe. Il fonça ensuite à quelque cent cinquante mètres d’altitude, utilisant la mer comme un réfrigérant en ralentissant et plongeant chaque fois qu’il devenait trop brûlant. C’était un équilibre délicat d’accélération et de décélération extrêmement rapides, mais il arriva près de chez lui, à la pointe sud de la Floride, en à peine plus de quarante minutes, les cinq dernières passées entièrement sous l’eau.

Quand il fit surface en vue de la plage, il passa au stade poisson et, à une quarantaine de mètres de la terre, prit sa forme humaine. Il avait déjà aperçu la voiture de Joanne garée sur la route au pied d’une dune. Il nagea d’un crawl puissant jusqu’à ce qu’il ait pied et ensuite il courut dans l’écume des vagues déferlantes vers sa femme qui le regardait venir, allongée sur une couverture.

Elle se leva, grande, mince, ravissante, couronnée de cheveux blonds. Son visage aux traits classiques et aux yeux bleus était pâle. Les dents serrées, elle lui tendit une serviette. Cemp se sécha puis il enfila les vêtements qu’elle avait apportés. Quelques minutes plus tard, ils étaient dans la voiture et elle accepta enfin son baiser. Mais elle gardait toujours ses pensées pour elle et son corps était rigide de désapprobation.

Quand, finalement, elle communiqua, ce fut verbalement et non par énergie directe.

— Est-ce que tu te rends compte que si tu continues comme ça tu seras le premier Silkie depuis plus d’un siècle à être puni ou exécuté ?

Le fait qu’elle s’exprimait à haute voix confirma les soupçons de Cemp. Il était maintenant certain qu’elle avait communiqué son arrivée illégale à l’Autorité Silkie et que des gens écoutaient cette conversation. Il n’en voulait pas à Joanne. Il supposait même que tous les Êtres Spéciaux étaient prêts à l’aider au cours de cette période difficile. Ils accéléraient sans doute aussi l’enquête sur Tem, afin que l’exécution ait lieu rapidement.

— Que vas-tu faire, Nat ?

Elle semblait à présent plus angoissée que fâchée. Ses joues reprenaient leurs couleurs.

Au fond de lui-même, Cemp était vaguement surpris de sa propre résolution. Mais cette prise de conscience ne déclencha pas de doute. Il répondit froidement :

— S’ils tuent ce garçon, j’en découvrirai la raison.

— Je n’aurais jamais pensé qu’un Silkie puisse éprouver de tels sentiments pour son enfant – qu’il n’a pas vu depuis sa naissance, murmura-t-elle. Après tout, moi aussi j’ai dû renoncer à lui. Mon déconditionnement a marché.

Cemp s’irrita.

— Ce n’est pas personnel.

Elle s’exclama, avec une soudaine émotion :

— Alors tu sais très bien la raison. Il est évident que ce garçon a une méthode pour dissimuler ses pensées et pour lire dans les esprits – d’après ton propre récit – que toi-même tu n’as pu déceler. Avec un être pareil, les Spéciaux perdront leur protection traditionnelle. Ça devient une question de politique.

— Dans mon rapport, j’ai suggéré pour le garçon un programme d’étude et de rééducation de cinq ans. Et c’est ce qu’on fera.

Elle ne parut pas l’entendre. Comme si elle réfléchissait tout haut, elle murmura :

— Les Silkies ont été transmutés par les humains, sur la base des grandes découvertes biologiques de la deuxième moitié du XXe siècle. Quand l’unité chimique fondamentale de la vie, le DNP, a été isolée, des progrès majeurs concernant les formes de vie autres que celles de la nature sont devenus possibles. Comme les premières transformations s’accomplissaient au stade poisson, les nouveaux êtres ont été appelés Silkies, en se référant à une vieille chanson.

» Mais il fallait agir prudemment. On ne pouvait permettre aux Silkies de se reproduire à leur gré. Donc les gènes qui leur confèrent tant de sens et de facultés admirables contiennent aussi certaines limites. Ils peuvent être à volonté homme, poisson et Silkie. Tant qu’ils procèdent par contrôle corporel, ils conservent presque toutes les facultés de Silkie sous n’importe laquelle de ces formes. Mais tous les neuf ans et demi, ils doivent redevenir des êtres humains, afin de s’accoupler. C’est inné, ils n’y peuvent rien.

» Les Silkies qui ont tenté autrefois d’éliminer cette phase du cycle ont été exécutés. Au moment de ce passage impulsif à la forme humaine, ils perdent toutes leurs facultés de Silkies et deviennent failliblement mortels. C’est ainsi que nous les tenons. Nous pouvons alors les punir pour tous les actes illégaux commis en tant que Silkies. Nous avons aussi barre sur eux parce qu’il n’y a pas de Silkies femelles. Si le rejeton de l’union d’un Silkie avec une femme des Êtres Spéciaux est une fille, elle n’est pas Silkie. Ça aussi c’est contenu dans leurs gènes…

Elle s’interrompit un instant, et reprit :

— Les Êtres Spéciaux représentent une infime partie de la race humaine principale qui, on l’a découvert, possèdent le don spontané de lire dans l’esprit des Silkies. Il s’en sont servi pour établir leur suprématie administrative alors qu’il n’y avait encore que peu de Silkies et se sont ainsi protégés, ainsi que la race humaine, contre les êtres qui autrement les auraient dominés.

Elle conclut avec une certaine perplexité :

— Tu as toujours reconnu qu’une telle protection était nécessaire afin que les êtres humains survivent. Aurais-tu changé d’avis ?

Comme Cemp ne répondait pas elle devint plus pressante :

— Pourquoi n’irais-tu pas à l’Autorité Silkie pour parler à Charley Baxter ? Une seule conversation avec lui te sera plus utile qu’une révolte. Tem y est. Alors n’importe comment tu dois y aller. Je t’en prie, Nat.

Cemp n’était pas entièrement d’accord avec elle mais sa suggestion lui offrait un moyen de pénétrer dans le bâtiment. Il ne fut pas tellement surpris, quand son hélijet se posa sur le toit de l’Autorité Silkie, de voir que Charley Baxter l’attendait, toujours aussi grand, aussi beau, mais anormalement pâle.

En descendant avec lui dans l’ascenseur, Cemp se sentit franchir un écran d’énergie qui le coupa instantanément des pulsations du monde extérieur. C’était assez normal, sauf pour la force qui créait l’écran. Il sentait qu’elle était assez formidable pour protéger une ville, ou même une bonne partie de la planète.

Cemp jeta un coup d’œil interrogateur à Baxter et croisa un regard grave.

— Maintenant, tu peux me lire, dit Baxter.

Cemp vit dans l’esprit de son compagnon que son radiogramme au sujet de Tem avait provoqué un examen hâtif du dossier du garçon. On en avait conclu que Tem était normal et qu’il était arrivé à Cemp quelque chose de très grave.

— À aucun moment, reprit Baxter, ton fils n’a été en danger. Tu vas maintenant regarder cette image télé. Lequel est Tem ? Il est là.

Ils étaient sortis de l’ascenseur dans une vaste salle. Une scène de rue se déroulait sur l’écran occupant un des murs. Plusieurs garçons s’approchaient d’une caméra, sans doute cachée car ils ne semblaient pas conscients de la présence de l’objectif.

Cemp examina les visages inconnus.

— Je n’en ai jamais vu aucun, déclara-t-il.

— Le garçon de droite est ton fils.

Cemp le regarda, puis il se tourna vers Baxter avec stupéfaction. Et comme son cerveau possédait des rapports énergétiques shuntant les simples connexions de neurones, il obtint tout le tableau en un seul éclair de compréhension. Cette connaissance instantanée comprenait la conscience analytique d’avoir été adroitement manœuvré par son pseudo-fils ; et comment son devoir de protéger tous les enfants Silkies en avait été subtilement modifié. En un clin d’œil il examina le niveau d’énergie qui l’avait signalé. Presque immédiatement, il comprit que le signal était le seul contact direct qui avait été effectué par le garçon à bord du vaisseau des V. À part cela, le faux Tem n’avait été qu’un récepteur de signaux.

Il sentit peser sur lui le regard brillant de Baxter, qui demanda :

— Tu crois que nous pouvons faire quelque chose ?

Il était trop tôt pour répondre à cette question. Cemp s’apercevait, avec reconnaissance, qu’il avait été protégé par les Êtres Spéciaux. Il lui sembla que s’il avait soupçonné cette vérité à n’importe quel moment, avant d’être conduit derrière l’écran d’énergie qui le protégeait maintenant, le faux Tem aurait probablement tenté de l’anéantir.

— Assieds-toi là, reprit Baxter. Voyons ce que l’ordinateur déduit de cet unique signal que tu as reçu.

L’ordinateur extrapola trois cadres structurels qui pourraient convenir au faux Tem. Cemp et Baxter examinèrent les messages codés avec stupeur, car ils n’avaient rien envisagé d’autre qu’un cadre V inhabituel.

Les trois structures formulées étaient étrangères. Une rapide analyse établit que deux sur trois n’exigeaient pas le secret de la part d’un être aussi puissant que l’était indiscutablement l’envahisseur. Par conséquent, le troisième cadre comportant une macabre forme de sexualité ésotérique culminant avec le meurtre rituel d’un des partenaires par l’autre, comme chez les mantes religieuses, devait être le plus vraisemblable.

Le ton de Baxter révéla qu’il refusait d’y croire, quand il murmura :

— Cette image de leur besoin de beaucoup d’objets sexuels… est-ce qu’elle peut être vraie ?… Je vais alerter tous les Silkies, mobiliser nos autres forces, mais peux-tu faire quelque chose immédiatement ?

Cemp, qui avait déjà adapté son système sensoriel pour y inclure les trois cadres étrangers était tendu, effrayé.

— Je me demandais où il irait, et naturellement, ce serait chez moi. Penses-tu que Joanne y soit déjà arrivée ? Est-ce qu’elle devait aller ailleurs ?

Baxter secoua la tête…

Cemp courut vers une porte donnant sur un grand balcon, se transforma en Silkie et procéda à une annulation partielle de la gravité combinée avec un contrôle des lignes de force magnétique… plus pressé encore qu’il ne l’avait jamais été.