ÉPILOGUE
Quelques mois plus tard, Jonnie apprit que le gouvernement écossais allait lancer un impôt pour financer la reconstruction d'Edinburgh. Il savait que, dans l'ancien temps, la nation écossaise avait ignoré l'impôt : le roi, alors, payait pour tout. Jonnie doutait que le peuple écossais eût les ressources nécessaires. Et puis, l'impôt comme moyen de survie pour un gouvernement lui semblait une entreprise stupide. Est-ce qu'un gouvernement ne pouvait pas subvenir à ses besoins sans avoir à détrousser le peuple ?
Il en parla à Dunneldeen et lui suggéra de dire au chef du clan Fearghus qu'Edinburgh serait reconstruite grâce à des « contributions ». Pour entretenir l'illusion que c'était le peuple d'Ecosse qui payait, lui et Dunneldeen placèrent des petites boîtes rouges sur les pistes. Les Ecossais pouvaient y déposer une pièce et Jonnie et Dunneldeen en vidèrent même quelques-unes.
Mais, en réalité, ce fut Jonnie qui paya. Il envoya sur place sa société de construction chatovarienne, Bâtifort. Ils avaient achevé les aménagements industriels de Luxembourg et les locaux commerciaux de Zurich.
Les Chatovariens, en bons Chatovariens, envoyèrent une équipe d'enquête auprès du gouvernement et dans toute l'Écosse afin de déterminer ce que les gens voulaient à Edinburgh. Puis ils se mirent au travail comme ils l'entendaient, sans s'occuper des désirs des Écossais.
Ils décidèrent qu'Edinburgh serait découpée en trois secteurs d'activité : le gouvernement planétaire, la formation des extra-terrestres, et l'artisanat écossais. C'était un véritable casse-tête pour eux que de réconcilier des activités aussi diverses dans une seule architecture, laquelle devait être (ils y tenaient dur comme fer) a/indigène et b/fonctionnelle.
Leur équipe d'enquête découvrit que la ville avait autrefois été surnommée
Auld Reekie », la « Vieille Puante », à cause de l'odeur qui y régnait. Elle découvrit aussi qu'aucun Écossais n'y avait vécu depuis onze cents ans. Ils avaient donc les coudées franches : ils abattirent tout excepté Castle Rock. Ils relancèrent rapidement plusieurs centrales hydro-électriques des Highlands, puis confièrent à la société Défense Désespérée les travaux de viabilité. Ils se lancèrent dans la pose des systèmes d'égout et de filtrage. Ensuite, ils se frottèrent les mains et passèrent au vrai travail.
La partie nord de la ville fut consacrée à l'industrie - les divers artisanats plus les affaires - et les Chatovariens lui donnèrent un aspect rural et coquet en bâtissant des cottages de pierre tels qu'il en existait dans les Highlands. Ils mirent rapidement au point un projet de construction d'écoles spécialisées : l'architecture extérieure était celle des petits castels écossais avec leurs échauguettes, à l'image de ceux que l'on trouvait dans les illustrations des contes de fées, mais l'intérieur avait été adapté aux modes de vie extra-terrestres. Alentour les Chatovariens avaient prévu d'immenses parcs.
Ils conservèrent Castle Rock comme siège du gouvernement. Le site avait été tellement bombardé qu'ils furent obligés de retrouver d'anciennes gravures pour savoir quelle avait été sa forme réelle. Refaçonner et consolider la roche n'était pas un problème pour eux, mais l'aspect qu'avaient eu les lieux plus de deux mille ans auparavant en était un. Ils trouvèrent une référence: apparemment, un roi des temps anciens, « Duncan », qui avait été assassiné par un certain « Macbeth », avait vécu là. Quant à leur source d'information, elle demeura un mystère. Quelqu'un prétendit qu'ils avaient mis la main sur une très ancienne pièce de théâtre dans les ruines du British Museum.
Ils réassemblèrent donc les ruines du Rock, reconstruisirent les abris intérieurs, recouvrirent le tout de marbre italien d'un bleu éclatant, ajoutèrent un blindage aussi solide que brillant et construisirent au sommet le château de Duncan, d'un blanc immaculé. Puis ils trouvèrent une cathédrale qui leur plaisait dans une ville ancienne appelée Reims. Selon eux, elle convenait particulièrement bien au château. Ils la reconstituèrent sur le Rock en rouge flamboyant et lui donnèrent le nom ancien de « Saint Giles ».
Les Écossais furent ravis du résultat de leur « financement ».
Jonnie, lui aussi, trouvait cela très bien. Mais il y avait un problème. Les Chatovariens, sous l'effet de leur surpopulation locale, engageaient toujours un excédent de main-d’œuvre et, pour ce chantier qui avait été à la fois « urgent » et « spécialement destiné au patron », ils avaient accumulé une énorme équipe. Leur politique, par ailleurs, était de ne jamais licencier. Jonnie se retrouva donc avec une équipe de construction équivalant à l'ensemble de la population de la Terre. Il décida de leur faire reconstruire toutes les villes que les « visiteurs » avaient brûlées.
Là aussi, les Chatovariens eurent un problème. A quoi donc allaient servir ces cités ? Personne n'y avait vécu depuis onze cents ans. Leurs équipes de recherche eurent pour tâche de découvrir à quel usage on pouvait destiner ces villes, cela en se fondant sur les ressources, la proximité des fleuves et de la mer, la culture et le climat, les possibilités de commerce, le nombre de gens qui seraient employés par les éventuelles industries. Tout cela fut très complexe et difficile.
Retrouver l'architecture locale était chose aisée en Asie, plutôt facile en Europe, mais impossible en Amérique. Ce continent avait été fou de modernisme et les Chatovariens ne voulaient pas en entendre parler. Ils relevèrent donc les caractéristiques les plus intéressantes des constructions qu'ils rencontraient, les copièrent, et aménagèrent des parcs, des parcs et encore des parcs. Leur société jumelle de Chatovaria avait un excédent de monorails pour un autre chantier. Ils se les firent expédier et relièrent les cités entre elles pour éviter qu'un réseau routier ne pollue les parcs.
Ils durent engager une société hawvin pour nettoyer les radiations de Denver avec des balais magnétiques volants. Puis ils rebâtirent tout le secteur, y compris l'ancien village de Jonnie.
Il n'y avait pas de population à loger et, quand une ville était achevée, on scellait les portes et les fenêtres, on y mettait une équipe d'entretien et on repartait ailleurs.
Ma foi, songeait Jonnie, peut-être qu'un jour il y aurait des gens pour venir habiter toutes ces villes vides.
Ker prit en main l'école des mines d'Edinburgh et les Psychlos qui restaient s'y installèrent également. Ils étaient chargés des conférences et des cours pratiques. De véritables hordes d'extra-terrestres se déversaient sur Terre pour venir y apprendre les techniques de la mine et relancer leur métallurgie. Ker pictographiait systématiquement toutes les conférences et tous les cours afin que rien ne se perde de la technologie. Il utilisait la mine de Victoria ainsi que celle de
Cornouailles pour la pratique et il n'avait plus un instant de libre, tout comme Chirk qui était chargée, elle, de la réalisation de nouvelles bibliothèques. Ker avait trouvé un truc : il peignait sur son masque respiratoire le visage des races à qui il enseignait. Cela rendait les relations plus amicales, expliquait-il.
il y avait un nombre impressionnant d'ex-planètes psychlos dont les populations avaient été en esclavage ou qui s'étaient réfugiées dans les montagnes, et les Coordinateurs, au Collège des Coordinateurs d'Edinburgh, apprenaient aux anciennes races soumises à s'organiser et à retrouver la prospérité. Ils étaient aidés de façon appréciable par les taux d'intérêt préférentiels que la Banque Galactique accordait à ces planètes sous condition qu'elles envoient des Coordinateurs à Edinburgh pour qu'ils soient formés.
Le nouveau gouvernement terrestre avait proclamé Roi le chef du clan Fearghus, sans doute sous l'influence du frère de Monsieur Tsung. Ce qui faisait de Dunneldeen un Prince de la Couronne. Mais Jonnie constata que ni le chef ni Dunneldeen ne prenaient cela très au sérieux. Le gouvernement répugnait à édicter des lois et laissait généralement l'initiative aux chefs des tribus des différents secteurs, n'intervenant que pour éviter des conflits.
Le colonel Ivan gouvernait la Russie avec le titre de « Colonel de la Vaillante Armée Rouge Démocratique du Peuple ». Il fut aidé en cela par les gens du village de Jonnie. Puis, certains parmi les plus jeunes revinrent en Amérique pour tenter d'en faire un continent dynamique.
Le chef Chong-won et la tribu des Chinois du Nord firent alliance et entreprirent la reconstruction de la Chine. L'artisanat et le commerce de la soie permirent de résoudre leurs besoins économiques. Ils avaient aussi créé une école de cuisine qui était devenue très courue. Les Selachees, qui s'étaient répandus encore un peu plus dans les galaxies à cause de leurs «banques locales », juraient que c'était la meilleure cuisine de tous les univers, tout particulièrement pour le poisson, et ils n'hésitaient jamais à financer tous les extra-terrestres qui désiraient ouvrir un restaurant chinois dans leur secteur à condition qu'ils envoient des cuistots apprendre le métier. La plupart du temps, il y avait plus d'apprentis cuisiniers que de Chinois en Chine. Non seulement ils devaient apprendre l'art culinaire mais ils devaient aussi savoir faire pousser les ingrédients nécessaires. Ce surcroît de main-d’œuvre et de moyens relança l'agriculture chinoise et la pêche. Comme le faisait remarquer le chef Chong-won à chaque fois qu'il voyait Jonnie, et c'était très souvent, la famine n'était plus le produit national de la Chine. Jonnie se demandait souvent comment des extraterrestres, dont l'alimentation était totalement différente, pouvaient apprendre à cuisiner des mets qu'ils ne pouvaient pas manger. Mais la puissance de la banque et l'appétit des Selachees n'avaient pas de limite.
Suite à l'adoption croissante du système décimal dans tous les univers, la banque fit une nouvelle émission de monnaie. Chrissie en fut très contrariée : sur les nouvelles pièces et billets, Jonnie était encore moins ressemblant que sur les anciennes. Elle se plaignit des jours durant de sa ressemblance de plus en plus marquée avec un Selachee. Mais Jonnie prit bien soin de ne pas lui dire qu'il avait tout fait pour ça : à présent, il pouvait se promener dans la rue sans que personne ne le montre du doigt. Encore quelques émissions comme ça et il n'y aurait pas un étranger pour le reconnaître.
La banque de Snautch ne restitua jamais l'or qu'on y avait mis en dépôt. Lors de la construction du nouveau complexe bancaire, l'or fut placé derrière une vitrine dans l'entrée du siège principal, avec un écriteau rédigé en de multiples langues et qui disait :
« Cet or a été extrait personnellement par Jonnie Goodboy Tyler et quelques Écossais. il nous l'a laissé parce qu'il nous fait CONFIANCE. Pourquoi pas vous ? Si vous ouvrez un compte aujourd'hui, vous aurez le droit de passer votre main par cette ouverture et de toucher zen. !
Lorsque Jonnie eut besoin d'or pour le modèle inaugural du nouveau véhicule à téléportation que Défense Désespérée construisait sur Chatovaria, Dwight dut se rendre dans les Andes avec l'ancienne équipe de mineurs pour en trouver.
Lorsque les équipes d'enquête eurent achevé d'interroger les différentes populations sur leurs besoins, ainsi que l'avait suggéré Jonnie, la reconversion des sociétés d'armement en biens de consommation s'accéléra. Pendant quelque temps, il y eut peu de demandes pour les brevets de l'Intergalactique. On s'aperçut que les populations des planètes civilisées avaient besoin de poêles, de casseroles, de choses de ce genre, le tout étant facile à fabriquer et de bon rapport.
Les premiers émissaires étaient devenus très riches et influents et appuyaient pleinement Jonnie, menant souvent leurs nations respectives vers un gouvernement de type social-démocrate. Jonnie n'assistait que rarement à leurs conférences, mais ils lui envoyaient souvent des messages qui lui demandaient son opinion sur tel ou tel sujet. Ainsi qu'ils se plaisaient à se le répéter, l'anti-guerre était l'entreprise la plus profitable dont ils aient jamais entendu parler.
Le Service de Renseignements Commercial Hawvin fit circuler un rapport confidentiel concernant les vingt-huit plates-formes, ignorant qu'il lui avait été volontairement donné par la Banque Galactique. On l'avait choisi pour « filtrer » l'information car c'était le service de renseignements le plus infiltré de tous les univers. Rapidement, secrètement, le rapport fut retransmis dans toutes les galaxies.
Il révélait que les vingt-huit plates-formes d'origine avaient été portées à cinquante-trois en accord avec l'admission de nations nouvelles et que ces plates-formes étaient situées dans le dix-septième univers.
Cela provoqua une relance de l'anti-guerre. Mais aussi une crise astrographique car, aussi sûr que seize est le carré de quatre, il ne pouvait exister que seize univers.
La réaction ne se fit pas attendre. Plusieurs comités scientifiques se mirent à chercher non pas les plates-formes de transfert mais ce possible dix-septième univers.
L'Institut Royal Démocratique de Chatovaria trouva bien un autre univers, mais il était en formation et ne recelait aucune trace de vie intelligente et, comme il n'y avait pas non plus l'ombre d'une plate-forme, il conclut qu'il s'agissait du dix-huitième univers.
Quant au dix-septième univers, avec toutes les plates-formes, il reste inconnu à ce jour. Ce qui n'était pas difficile à comprendre pour Jonnie puisqu'il n'avait jamais existé que dans sa tête. Jamais il n'avait fait construire les plates-formes.
MacAdam lui avait appris que quelques planètes inhabitées de la vieille Intergalactique Minière, quoique habitables, étaient en plein effondrement sur le marché. Aussi Jonnie, avec l'aide de courriers selachees de son état-major, informa-t-il secrètement les émissaires des divers groupes de planètes qui figuraient sur la liste. Ils conclurent précipitamment des accords avec la Compagnie et les planètes furent mises sur le marché de l'immobilier avec le slogan : « Vivez dès aujourd'hui la vie paisible et libre de la banlieue. » Ils accrurent ainsi leur fortune et celle de leurs amis. Et ils chantèrent plus haut les louanges de Jonnie. La paix, c'était une des découvertes les plus profitables que l'on eût jamais faites !
Durant cette période, le seul son de cloche qui rompit avec l'harmonie générale vint de la comptabilité personnelle de Jonnie. Il y avait maintenant deux cents Selachees pour contrôler ses revenus. Ils lui apprirent que la branche terrestre de Bâtifort était la seule société qui lui appartînt et dont les comptes étaient dans le rouge. Pour toutes les autres, on était à la progression. Jonnie dit qu'il aurait un entretien avec le directeur général. Il découvrit que deux cent mille ouvriers chatovariens supplémentaires avaient été embauchés. Le directeur général lui expliqua qu'ils ne reconstruisaient pas seulement les villes terrestres qui avaient été incendiées mais toutes les autres également, qu'ils avaient un plan de travaux de deux cents ans et qu'ils ne voulaient pas être interrompus. Jonnie lui répondit - ainsi qu'à ses six directeurs adjoints - qu'il édifiait des villes pour des populations qui n'existaient pas ou qui n'existeraient que dans plusieurs siècles et qu'ils avaient intérêt à trouver un moyen de réaliser des bénéfices. Ils le lui promirent Mais, en contrepartie, il insista pour qu'ils s'en tiennent à leur programme. Non, ils n'avaient pas l'intention d'ouvrir la Terre aux Chatovariens ; ils savaient que cela submergerait la race humaine. Le problème, c'était qu'une fois ils étaient lancés, ils avaient du mal à s'arrêter. De toute façon, Jonnie ne pensait pas que tout cela fût très important et il oublia vite l'affaire.
Quelque temps après, Stormalong lui dit qu'il en avait assez de former des pilotes et de faire la démonstration des nouveaux moyens de transport atmosphériques à téléportation que Défense Désespérée vendait à toutes les galaxies, et il lui demanda de le laisser partir sur la Lune avec un des vieux vaisseaux miniers de la Compagnie. Jonnie accepta mais lui demanda de prévoir des tenues atmosphériques et de retaper des vaisseaux miniers pour trois autres pilotes aussi fous que lui. Et de ne pas bâcler les préparatifs.
Le prétexte qu'avait trouvé Stormalong, c'était la possibilité de découvrir encore de ce métal lourd qui leur était nécessaire. Il pensait que de nouvelles pluies de météorites avaient dû se produire sur la Lune.
Il leur fallut deux mois de préparation avant de faire le voyage aller-retour.
Ils découvrirent des champs de météorites avec des traces du métal lourd, ils les exploitèrent et revinrent avec deux cents tonnes de minerai à raffiner. Mais Stormalong était porteur de nouvelles étranges :
- On a trouvé des empreintes là-haut, dit-il à Jonnie. Et des traces de pneus !
Jonnie fut très intéressé. Ils pensèrent tout d'abord à de nouveaux envahisseurs. Mais les responsables de Défense Désespérée dirent tss, tss, tss. Rien ne pouvait franchir leurs défenses.
Ils pensèrent alors que certains de leurs ex-visiteurs s'étaient peut-être posés là-bas durant la guerre.
Jonnie n'avait pas l'intention de rester des semaines en orbite dans un cargo minier. Il affréta donc le yacht de Dries Gloton pour le week-end et partit pour la Lune en compagnie de Stormalong.
Mais oui ! Il y avait bien des empreintes ! Et des traces de pneus !
Le regard acéré de Jonnie repéra alors un emballage en papier à moitié recouvert de poussière. Il lut l'inscription qui y était portée : « Chewing-gum Spearmint. Garanti sans sucre. Quinze barrettes. Life Savers Inc., New York. » Stormalong pensait que c'était sans doute ce qui restait d'une trousse de secours à la suite d'un accident. Mais il n'y avait pas trace d'accident alentour. Dries, quant à lui, pensait à quelque chose pour réparer les crevaisons. A cause de la gomme.
Jonnie leur interdit d'ajouter leurs propres traces aux premières. Il fit un picto-enregistrement, puis ils remontèrent la piste et tombèrent sur un cairn avec ce qui restait d'un drapeau aux couleurs ternies. Jonnie, se débrouillant tant bien que mal dans la faible pesanteur, trouva bientôt un deuxième cairn avec un autre drapeau décoloré au point d'en être méconnaissable. Et ce fut tout. Mais Jonnie leur montra que le côté de l'emballage de papier qui avait été exposé à la lumière solaire était bien plus décoloré que l'autre et il en conclut que les cairns, comme les empreintes, devaient remonter à des centaines d'années. Ils décidèrent donc qu'il n'y avait aucun danger immédiat et repartirent
C'est sur le chemin du retour qu'ils firent la véritable découverte. Jonnie était occupé à admirer le matériel de communication de Dries. Celui-ci lui montra alors les premières photos qu'il avait prises de la planète. Jonnie remarqua que la couverture nuageuse était plus importante à présent.
Il fit d'autres comparaisons. Ils descendaient vers l'Europe, mais l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient étaient parfaitement visibles. Et le Moyen-Orient était vert. Quant à l'Afrique du Nord, il y avait une mer intérieure en son centre.
Dès qu'ils se furent posés et bien qu'il fût en retard pour le souper du dimanche, Jonnie alla trouver l'officier de service de Défense Désespérée pour lui demander s'il avait remarqué des modifications planétaires. Il dirigea alors Jonnie vers le directeur général de Bâtifort.
- Vous nous avez demandé de faire des bénéfices, lui dit le directeur, sur la défensive. Alors, nous avons embauché des Chatovariens supplémentaires et lancé une Société Subsidiaire pour la Santé. Nous nous sommes dit que le nom « Bâtifort » pouvait aussi bien faire référence à la force physique.
Jonnie le pressa : que diable avait-il donc fait ?
Eh bien, apparemment ils avaient décelé une cuvette asséchée au-dessous du niveau de la mer au milieu du Sahara et ils avaient laissé entrer l'eau de la Méditerranée pour créer une mer intérieure et provoquer des pluies. Puis ils avaient planté quatre-vingt-cinq trillions d'arbres. Et aussi au Moyen-Orient, où il n'y aurait pas besoin d'autant d'eau. De bonnes variétés à croissance lente mais particulièrement succulentes. Et ils en avaient aussi planté seize trillions dans le Middle West, sur le continent nord-américain... Oh, Jonnie n'avait pas vu ? Eh bien, il y avait eu jadis de très grands arbres dans ces vastes plaines. Les fossiles le leur avaient prouvé. En tout cas, continua le directeur, s'il avait causé des changements de climat, il en était sincèrement navré. Mais c'était inévitable. Et cela nettoyait l'air.
Jonnie lui demanda alors comment il comptait réaliser des bénéfices en dépensant autant d'argent et en engageant toute une armée de Chatovariens. Le directeur général lui montra alors la balance des comptes. Ils faisaient des bénéfices désormais. Ils exportaient des arbres vers des planètes chatovariennes en crise alimentaire. Jonnie lui pardonna tout, augmenta son salaire et rentra chez lui pour un dîner tardif.
Un autre incident notable se produisit durant cette période. Jonnie assistait à une foire à Zurich. Il avait mis un masque atmosphérique pour éviter d'être reconnu à chaque coin de rue. Brusquement, il vit Pierre Solens. L'ex-pilote était en haillons et il racontait à une petite assemblée comment il avait vu de ses yeux Jonnie Goodboy Tyler marcher sur un nuage, et en faire sortir un démon avant de se mettre à chanter en duo avec lui. Quand il eut fini, il passa dans le public avec une vieille tasse pour faire la quête. Apparemment, il survivait comme ça. Quand il arriva devant Jonnie, celui-ci abaissa son masque et Pierre faillit bien s'évanouir à nouveau.
Il y avait tant d'exagérations et de mensonges autour de Jonnie qu'il se dit qu'il n'en avait pas besoin d'autres. Il obligea donc Pierre à le suivre jusqu'à son avion, vola jusqu'au Lac Victoria, et là il le poussa à bord d'un autre avion. Pierre dut le piloter lui-même jusqu'au pic où les cadavres des Psychlos étaient toujours enterrés sous la neige. Il posa l'appareil dans la tourmente, examina les lieux et redécolla sans incident, et Jonnie le ramena jusqu'à Luxembourg. Pierre lui dit « merci », et il était sincère. Il reprit son ancien travail sur les avions du camp et, avec le temps, il devint un pilote acceptable.
Un incident bizarre se produisit à Edinburgh. Le sarcophage de Bittie MacLeod avait été miraculeusement épargné par les bombardements. Trois poutres principales de la cathédrale s'étaient abattues dessus et l'avaient protégé. Les Chatovariens l'avaient réinstallé dans la crypte de la nouvelle cathédrale au côté des héros de la guerre, dont Glencannon.
A seize ans, Pattie demanda à être conduite jusqu'à la crypte pour épouser Bittie MacLeod. Rien ne put la dissuader et elle se tint en robe blanche devant le sarcophage, avec dans sa main le médaillon sur lequel était gravé « A ma future épouse ». Le prêtre, qui n'avait su trouver aucune loi qui s'opposât à cela, procéda à leur union. Ensuite, Pattie revêtit une tenue de deuil et se fit appeler Mrs. Pattie MacLeod.
Pendant qu'elle poursuivait ses études de médecine, elle fonda l'Organisation Intergalactique de Santé MacLeod. Jonnie la finança et l'organisation devint très vite un lieu de halte à proximité des plates-formes de transfert des diverses galaxies, fournissant un service d'intervention médical exprès.
Deux autres événements marquants se produisirent : Jonnie et Chrissie eurent un petit garçon, Timmie Brave Tyler, une véritable copie conforme de Jonnie, selon les dires de chacun. Et, deux ans plus tard, une fille, Missie, qui d'après tous, était l'image même de Chrissie.
Quand Timmie eut six ans, Jonnie se mit en colère. Le garçon ne recevait pas l'éducation qui convenait à un enfant! Timmie avait une multitude d'« oncles ». Il y avait « Oncle » Colonel Ivan, « Oncle » Sir Robert, « Oncle » Dwineldeen... Et tous les Écossais qui avaient travaillé avec Jonnie ou servi sous ses ordres étaient des « oncles ». Ils pourrissaient littéralement l'enfant. Ils lui ramenaient sans cesse des tas de cadeaux de tous les coins du monde. Mais est-ce qu'ils s'occupaient pour autant de son éducation ? Non ! Timmie parlait certes plusieurs langues - le rasse, le chinois, le chatovarien, le psychlo et l'anglais. Il savait très bien calculer quand il le voulait. Et il était même capable de conduire un cari à téléportation qu'Angus et Tom Smiley avaient construit pour lui. Mais Jonnie était hanté par l'image d'un fils qui grandirait dans l'ignorance absolue des choses vitales de l'existence.
Il prit une décision. Tout se passait bien, les affaires marchaient - de toute façon, c'étaient surtout les autres qui s'en occupaient. Il rassembla donc le strict nécessaire, mit Chrissie, Timmie et Missie dans un vieil avion d'assaut, et décolla en direction du sud Colorado. Il débrancha la radio et le téléphone et, lorsqu'ils se furent posés, il dissimula l'avion dans un bouquet d'arbres avant de dresser le camp.
Durant toute l'année qui suivit, qu'il pleuve ou qu'il vente, Jonnie s'occupa de Timmie. Missie grandissait bien et elle aidait sa mère efficacement tout en apprenant ce qu'il convenait de savoir sur la cuisine et le tannage et autres choses de ce genre. Mais c'était Timmie qui recevait toute l'attention de Jonnie.
Au début, il eut du mal car le garçonnet avait du retard à rattraper. Mais au bout de quelques mois, il fit des progrès remarquables. Il apprit à pister les animaux, à deviner leur race, leurs intentions. Il apprit à capturer les chevaux sauvages, à les dresser et à les monter sans avoir besoin d'une selle. Cela le rendit très heureux. Jonnie lui apprit à lancer des bâtons-à-tuer avec une très grande précision et il finit par abattre un coyote. Jonnie commençait à se sentir plus rassuré sur l'avenir de son fils et se disait qu'il pouvait à présent lui apprendre à traquer le loup puis le puma. Mais, le premier jour, il entendit un bruit d'avion dans le ciel. Non, ce n'était pas un drone, mais bien un avion. Il se dirigeait droit vers la mince colonne de fumée qui montait de leur campement.
Jonnie et le petit garçon enfourchèrent leur monture et revinrent au galop. Jonnie avait un mauvais pressentiment.
C'étaient Dunneldeen et Sir Robert.
Timmie courut vers eux comme une véritable petite tornade, hurlant de sa petite voix aiguë : « Oncle Dunneldeen ! Oncle Robert ! »
Jonnie demanda à Chrissie de préparer un dîner. Les deux hommes ne semblaient pas particulièrement pressés. La nuit vint et ils se retrouvèrent tous assis devant un grand feu à chanter des vieux airs écossais. Puis Timmie leur montra qu'il n'avait pas oublié les danses des Highlands et il dansa comme Thor le lui avait appris.
Finalement, quand les enfants et Chrissie furent couchés, Dunneldeen posa une question parfaitement inutile :
- Je suppose que tu te demandes pourquoi nous sommes ici ?
- De mauvaises nouvelles ? fit Jonnie.
- Oh, non, grommela Sir Robert. Nous tenons seize univers dans nos mains, soudés comme avec de la colle. Comment pourrait-il y avoir de mauvaises nouvelles ?
- Ça fait un an, dit Dunneldeen.
- Vous êtes venus pour une raison bien précise, fit Jonnie d'un ton soupçonneux.
- Eh bien, en fait, reprit Dunneldeen, en y réfléchissant bien, tu n'as pas tort. Il y a deux ans, tu as fait la tournée de toutes les tribus de la Terre. On t'a proposé de faire le tour de toutes les civilisations majeures des galaxies. Il y a des tas de gouvernements qui veulent te décorer, t'offrir des honneurs et des cadeaux et des terres et tout ça, parce que tu as donné la prospérité aux galaxies.
Jonnie se mit en colère.
- Je vous ai dit que je prenais une année de congé ! Est-ce que vous ne comprenez pas que j'ai des responsabilités familiales ? Quelle espèce de père serais-je donc si je laissais mon fils grandir comme un sauvage ignare ?
Dunneldeen le laissa dire et se mit à rire.
- Nous étions certains que tu allais réagir comme ça. On a donc envoyé Thor à ta place.
Jonnie réfléchit. Puis il dit :
- Alors, si ce problème est réglé, pourquoi êtes-vous venus ?
Sir Robert le regarda.
- L'année est terminée, mon garçon. Est-ce qu'il ne t'est jamais venu à l'esprit que tu manquais à tes amis ?
Jonnie retourna donc chez lui. Et même si Timmie apprit quinze langues différentes et cinq systèmes mathématiques, même s'il s'entraîna à conduire un véhicule terrestre comme Ker, même s'il sut piloter et conduire tous les avions et engins de la Compagnie, y compris le nouveau yacht de Dries Gloton, son éducation ne fut jamais tout à fait achevée. Ce fut sans doute le seul échec dans l'existence de Jonnie Goodboy Tyler.
Le docteur MacDermott, l'historien qui faisait si peu de cas de sa vie, vécut très longtemps.
Il écrivit un livre : Jonnie Goodboy Tyler tel que je l'ai connu, ou Le Conquérant de Psychlo, Orgueil de la Nation Écossaise. Il n'était pas aussi bon que le présent ouvrage car il avait été conçu pour des lecteurs à demi lettrés. Mais il y avait des illustrations en trois dimensions, mobiles et en couleurs - MacDermott avait eu accès à de nombreuses archives - et il se vendit à deux cent cinquante milliards d'exemplaires au premier tirage. Il fut traduit dans quatre-vingt-dix-huit mille langues galactiques et il eut de nombreuses rééditions.
Les droits d'auteur que reçut Mac Dermott excédaient tellement ses besoins modestes qu'il fonda le Tyler Muséum. Quand vous sortez du bâtiment de l'Organisation Intergalactique de Santé, au terminal de Denver, le Tyler Muséum et son dôme d'or est la première chose que vous voyez.
Peu après son retour d'Amérique, Jonnie disparut. Sa famille et ses amis furent très inquiets. Mais ils savaient qu'il avait toujours détesté les honneurs et qu'il lui était impossible de se déplacer sans attirer la foule. Il avait dit à plusieurs reprises qu'on n'avait plus besoin de lui désormais, que son travail était achevé. Une besace, un couteau et deux bâtons-à-tuer avaient disparu. Quant au casque au dragon et à la tunique aux boutons scintillants, ils étaient toujours accrochés là où il les avait mis.
Mais les peuples des galaxies ne savent pas qu'il est parti. Si vous demandez à n'importe qui, sur n'importe quelle planète civilisée, où il est, on vous répondra qu'il est là, juste derrière la colline, qu'il attend au cas où les seigneurs de Psychlo reviendraient. Essayez. Vous verrez. Votre interlocuteur tendra même le doigt.