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Ils gagnèrent le véhicule sans encombre, hormis quelques plaisanteries que lancèrent les cadets sur leur passage, en faisant allusion au pansement de Jonnie :
- Alors, Stormy, on a cassé du bois ?
- On bousille le matériel, Stormalong ? Ou bien est-ce que c'était cette donzelle d'Inverness ? Ou son papa ?
Il y avait un volumineux paquet à l'intérieur, qui rendait exigus les sièges psychlos eux-mêmes. Ker lança le véhicule à travers la plaine avec la pratique due à des dizaines de milliers d'heures de pilotage devant la console. Jonnie avait oublié son habileté à la conduite des machines et des véhicules de sol. Elle était supérieure encore à celle de Terl.
- Je leur ai dit, expliqua Ker, que c'était vous deux qui étiez partis chercher les éléments de l'habitacle que la mine de Cornouailles devait nous fournir. On m'a vu en train de les débarquer de votre avion.
- Rien de tel que l'expérience d'un criminel, plaisanta Jonnie.
Ker fut piqué au vif et il accéléra à plus de deux cent cinquante kilomètres/heure. Sur cette plaine accidentée ?... Les rochers et les buissons se mirent à défiler à une folle allure de part et d'autre et Angus ferma les yeux.
- Et j'ai aussi deux masques à air et des bouteilles, dit Ker. On prétendra qu'il y a une fuite de gaz respiratoire dans les conduites. Rien de grave pour moi, mais dangereux pour vous. Mettez les masques.
Ils décidèrent de les mettre quand ils seraient à proximité du camp. Les masques chinkos, bien que taillés aux mesures des humains, n'étaient pas très confortables.
Jonnie était indifférent à la vitesse. Il s'abandonna un instant à la beauté de cette splendide journée. Les plaines étaient légèrement brunies et la neige, en cette saison, avait diminué au sommet des pics. C'était son pays. Il était las de la chaleur et de la pluie. Oui, c'était si bon d'être chez soi.
Il fut arraché à sa rêverie quand le véhicule freina violemment en soulevant un nuage de poussière, sur le plateau, près de la cage. Ker se pencha au-dehors et cria en direction de la cage :
- C'est arrivé ! Je ne pense pas que ce soit la bonne pièce, mais on verra bien !
Terl ! C'était Terl! Il se cramponnait aux barreaux de ses deux pattes. L'électricité avait été coupée.
- Magne-toi le train ! cria-t-il. J'en ai assez de griller au soleil. Encore combien de jours, abruti ?
- Deux ou trois, pas plus I répondit Ker en hurlant.
Puis il exécuta un demi-tour risqué, le véhicule fit un bond de deux mètres et fonça vers l'autre côté du camp, puis franchit les portes du garage.
Ils descendirent une rampe avant de se garer dans un secteur désert.
- Maintenant, annonça Ker, nous filons tout droit jusqu'à son bureau!
- Pas encore, fit Jonnie, main sur l'éclateur, sous son blouson. Tu te souviens de ce vieux réduit où ils avaient enfermé Terl ?
- Oui, fit Ker, intrigué.
- Est-ce qu'il y a toujours l'arrivée de gaz respiratoire ?
- Je le pense, oui.
- Alors, passe d'abord par l'entrepôt d'électronique, prends une machine d'analyse minérale et fonce ensuite vers ce réduit.
Tout soudain, Ker semblait mal à l'aise.
- Je croyais que nous allions travailler dans son bureau.
- C'est exact. Mais, auparavant, nous avons un autre petit travail à accomplir. Ne t'inquiète pas. La dernière chose au monde que je voudrais, c'est te faire du mal. Du calme. Fais ce que je t'ai dit.
Ker fit faire demi-tour à leur engin et le lança dans le labyrinthe des rampes, obéissant à l'ordre de Jonnie.
Depuis la bataille, les lieux n'avaient guère été nettoyés, mais il y restait encore des centaines d'avions, des milliers de véhicules et d'engins de mine, des dizaines d'ateliers prévus pour toutes les réparations possibles, et des centaines d'entrepôts. L'essentiel et le bric-à-brac accumulés durant dix siècles d'exploitation minière. Jonnie évalua le tout du regard : tout cela représentait une fabuleuse richesse pour la planète et pourrait être utilisé pour la reconstruction. Et il y avait autant de matériel et de machines dans les magasins de chacune des exploitations minières de la Terre. Toutes ces choses devaient être préservées et entretenues, car elles étaient irremplaçables. En effet, les ateliers qui les avaient conçues étaient à des univers de distance. Mais, quel que fût leur nombre, elles finiraient par s'user. Raison de plus pour rallier la communauté des systèmes stellaires. Jonnie doutait que la plus grande part de cet équipement ait été fabriquée sur Psychlo : les Psychlos exploitaient les mondes et les races et ils leur avaient même emprunté leur technologie et leur langage. La téléportation semblait être la clé de leur pouvoir. Eh bien, il en percerait le secret.
Ils s'arrêtèrent devant le réduit et Angus y entra avec l'analyseur de minéraux. Jonnie se débattit un instant avec le circulateur de gaz respiratoire. Puis ils vérifièrent tous deux leurs masques et fermèrent la porte avant de demander à Ker d'ôter le sien.
Ker, quoique inquiet, eut la présence d'esprit de placer des chiffons noirs sur le hublot de la porte.
Jonnie et Angus se mirent aussitôt au travail. Ils persuadèrent Ker de placer la tête sur le plateau d'analyse. Il s'exécuta tout en roulant ses grands yeux d'ambre, avec l'air de se demander s'ils n'étaient pas devenus un peu fous. Il se souvint que l'on s'était servi de la même machine pour Jonnie et il leur dit qu'il n'avait jamais été blessé à la tête.
Angus était devenu un expert dans le réglage de ce genre de machine. Il manipula rapidement les boutons de mise au point et de profondeur de balayage. A force d'être penché, Ker éprouva un début de torticolis. Il s'en plaignit et ils le firent taire. Ils lui prirent la tête et la tournèrent selon différents angles. Ils transpirèrent ainsi durant trente-cinq minutes avant de le libérer.
Pendant un moment, Ker se livra à des exercices pour redresser sa colonne vertébrale tout en se massant le cou.
Jonnie le regarda et demanda :
- Ker, parle-nous de ta naissance.
Ker se dit que Jonnie était réellement devenu un peu fou pour poser une telle question. Il ouvrait la bouche pour répondre quand sen regard Ge porta vers la porte. Il sortit alors un petit appareil de sa poche et le fixa près du hublot. Il y avait une petite sphère lumineuse sur l'objet. Ainsi, ils pourraient savoir si quelqu'un se trouvait à l'extérieur. Angus vérifia l'intercom, puis le coupa.
- Eh bien, commença Ker, mes parents étaient riches...
- Allons, Ker ! s'exclama Jonnie. Nous vouions la vérité, juste la vérité, et pas un conte de fées !
Ker prit une attitude vaguement offensée et poussa un soupir de martyr. Puis il exhiba une petite flasque de kerbango et en prit une lampée. Il en avait rudement besoin. il s'appuya ensuite contre la paroi et recommença.
- Je suis né sur Psychlo, et mes parents étaient riches. Mon père se nommait Ka. Ma famille était particulièrement fière. Sa première femelle lui donna en naissance une portée complète. D'ordinaire, une portée, chez les Psychlos, est de quatre petits, cinq parfois. Mais nous avons été six à naître en même temps. Et, comme ça se passe souvent dans ces cas, il y a un nabot. Parce que les organes de la femelle ne sont pas assez grands, ou quelque chose comme ça...
» Quoi qu'il en soit, le sixième et le nabot c'était moi. Comme ils ne voulaient pas que la disgrâce retombe sur la famille, ils m'ont jeté à la poubelle. C'est ce que l'on fait d'habitude.
» Un esclave de la famille, pour des raisons personnelles, m'a recueilli et m'a emmené avec lui. Il appartenait à une organisation révolutionnaire clandestine. Sous la ville impériale, il existe des kilomètres de galeries de mines abandonnées. Les esclaves s'y réfugient et personne ne peut les retrouver. C'est donc là que j'ai atterri. C'est peut-être pour ça que je me sens chez moi quand je travaille à la mine. Les esclaves étaient de la race des Balfans, des êtres à la peau bleue. Bref, des gens faciles à identifier. Mais ils respirent le même gaz que nous et ils n'ont pas besoin de masque, ce qui fait qu'ils se promènent dans les rues comme n'importe qui. Peut-être que ceux qui m'ont recueilli se disaient qu'un Psychlo leur serait utile pour placer des bombes ou je ne sais quoi... En tout cas, ils m'ont pris avec eux, ils m'ont élevé et ils m'ont appris à voler pour eux. J'étais si petit que je pouvais me glisser n'importe où.
» Quand j'ai eu huit ans, ce qui est très très jeune pour un Psychlo, un agent du Bureau Impérial d'Enquêtes du nom de Jayed a réussi à infiltrer dans ce groupe ce qu'on appelle des « agents provocateurs », lesquels ont incité le groupe à commettre des crimes très graves afin de le faire arrêter. Et quelque temps après, les Fédéraux ont nettoyé les bas-fonds...
» Toujours à cause de ma taille, je me suis échappé par un ancien puits d'aération. Je me souviens que j'ai eu faim, après, et que j'ai erré un temps dans les rues. Un jour, je me suis introduit dans un vaisseau de ravitaillement par une petite fenêtre. Tellement petite qu'elle n'avait pas de barreaux parce que aucun Psychlo de taille normale n'aurait pu s'y glisser. C'est comme ça que j'ai déclenché un système d'alarme. Ça m'a incité, plus tard, à me méfier de ce genre de truc et à tout apprendre sur les engins de détection.
Ker s'interrompit pour téter un peu de kerbango. En vérité, il appréciait pleinement cette pause : quand on portait un masque respiratoire, il était toujours difficile de profiter de son kerbango, vu qu'il était impossible de cracher les résidus granuleux. C'était même plus qu'une pause : c'était un moment de soulagement. Car jamais encore il n'avait raconté son histoire.
- Quoi qu'il en soit, continua-t-il, j'ai été jugé et condamné à porter la marque des trois barres des renégats et à un siècle de travaux forcés dans les mines impériales. Je n'avais que huit ans et j'étais déjà au bagne, avec les criminels les plus endurcis.
» Comme j'étais trop petit pour pouvoir porter les fers et les chaînes, ils m'ont laissé les pieds libres, et c'est pour cette raison que je n'ai aucune marque aux chevilles. Je ne cours aucun risque quand j'enlève mes bottes.
» J'avais le pied levé, pour ainsi dire (ah, ah ! ah !) et les plus vieux se sont donc servis de moi pour faire circuler des messages entre les cellules et entre les gangs. J'ai été très vite éduqué dans l'art du crime sous tous ses aspects.
» J'avais environ quinze ans quand une épidémie de peste a frappé. De nombreux gardes sont morts et, sans fers, j'ai réussi à m'enfuir.
» Le crime n'avait plus aucun secret pour moi. Et je n'avais que quinze ans. J'étais très jeune pour un Psychlo. Avec ma taille je pouvais m'introduire par les fenêtres et par les ouvertures qui n'avaient pas de barreaux. Ça m'a permis de mettre pas mal d'argent de côté.
» J'ai pu acheter de faux papiers, j'ai soudoyé un employé de l'Intergalactique Minière, et on m'a affecté tout naturellement aux équipes de galeries à cause de ma taille.
» J'ai servi dans de nombreux systèmes pour la Compagnie et je m'en suis plutôt bien tiré durant ces derniers vingt-cinq ans. Je n'ai que quarante et un ans et l'espoir de vie d'un Psychlo est d'à peu près cent quatre-vingt-dix années. Donc, il me reste en gros cent quarante-neuf ans à vivre. Le problème, c'est comment les employer.
- Merci, dit Jonnie. Mais de quel moyen de pression Terl dispose-t-il sur toi ?
- Ce singe ? Il n'en a plus aucun. Il en avait, mais c'est fini, grâce au diable!
- Est-ce que tu as appris les maths ?
Ker éclata de rire.
- Oh, non ! Je suis absolument nul. Je suis ingénieur, mais je n'ai appris que sur le tas... par l'expérience. Je n'ai reçu aucune éducation, si ce n'est le crime, évidemment...
- Ker, est-ce que tu aimes la cruauté ?
Le petit Psychlo courba la tête. Dans la faible lueur de la machine, il avait pris une expression honteuse.
- Depuis que je suis honnête, ce qui est nouveau pour moi, il faut bien l'avouer, je dois faire semblant d'aimer la cruauté, de prendre du plaisir à faire du mal aux autres. Sinon, les autres Psychlos me considéreraient comme anormal ! Mais... non, je dois dire que ça ne me plaît pas. Je suis navré d'avoir à l'avouer. (Il se reprit.) Mais, dis-moi, Jonnie, qu'est-ce que tout ça signifie ?
Angus et Jonnie échangèrent un regard. Ker n'avait aucun objet dans son cerveau. Pas le moindre !
Mais Jonnie n'avait pas l'intention de laisser échapper des informations essentielles. Ker n'était sans doute pas au courant de l'existence de ces objets, de même que la plupart des Psychlos.
- Ta structure crânienne, dit-il enfin, est totalement différente de celle des autres Psychlos. Tu es absolument différent, en fait.
Ker sursauta.
- C'est vrai, ça ? Eh bien... oui, souvent, je me suis senti différent. (Il devint songeur, soudain.) Les Psychlos ne m'aiment pas. Et, en vérité, moi non plus, je ne les aime pas. Je suis heureux de connaître enfin la raison à cela.
Jonnie et Angus étaient soulagés. Ils avaient voulu savoir si Ker les attaquerait et se suiciderait quand il comprendrait qu'ils cherchaient la réponse au problème de la téléportation.
Ils finissaient de rassembler leur matériel quand l'appareil placé sur la porte émit un éclair : il y avait quelqu'un à l'extérieur.