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Le pilote d'escorte qui venait juste d'atterrir ne comprenait pas ce qui s'était passé et essayait d'expliquer cela au coordinateur qui ne parlait pas l'allemand. Jonnie lui demanda s'il avait enregistré ce qui s'était passé et le pilote lui confirma qu'il l'avait fait. Jonnie entreprit alors de leur expliquer, en anglais à l'intention du coordinateur et en psychlo à l'intention du pilote, qu'il s'agissait d'un dispositif monté sur l'avant du vaisseau de patrouille caché là-bas. Ils avaient tout intérêt à rassembler le comité de bienvenue pour le conduire dans une des salles de ces bâtiments en ruine afin de passer les disques d'enregistrement. Ainsi, ils n'iraient pas s'imaginer qu'il y avait des démons partout. Il fallait les rassurer. La cérémonie de bienvenue aurait lieu plus tard.
Bientôt, la foule emboîta le pas au coordinateur tandis que Jonnie retournait auprès du Tolnep.
La créature avait repris conscience. Sans la visière du casque, le regard paraissait aveugle. Les yeux des Tolneps percevaient la lumière dans une bande lumineuse différente et avaient besoin de filtres correcteurs. Jonnie promena les yeux autour de la créature et repéra la visière à demi fracassée. Prenant garde à se tenir à bonne distance des crocs de la créature, il remit la visière en place sur ses yeux. Le Tolnep tenta de le mordre. Jonnie s'accroupit et déclara :
- Nous allons à présent entendre votre récit, la triste histoire de votre jeunesse, par quel concours de circonstances vous avez été amené au crime et de quelle manière cet enchaînement fatal vous a conduit à cette fin pitoyable.
- Vous vous moquez de moi ! gronda le Tolnep.
- Ah! Nous parlons le. psychlo. Très bien. Poursuivez votre histoire.
- Je ne vous dirai rien !
Jonnie regarda tout autour de lui. Si l'on tombait du haut de ce gigantesque palais qui dominait la vallée, ça faisait une sacrée chute. Il repéra soigneusement un point précis et le désigna.
- On va vous monter jusque là-haut et vous laisser tomber. Vous voyez cet endroit, juste au bout de ce grand pignon ?
Le Tolnep rit.
- Je ne m'égratignerai même pas !
Pendant un moment, Jonnie demeura songeur.
- Écoutez, nous ne sommes pas réellement vos ennemis. Donc, je vais rétablir les connexions de votre vaisseau, y placer un dispositif de téléguidage que j'ai ici et vous renvoyer vers le vaisseau de guerre Vulcor.
Le Tolnep resta silencieux. Attentivement silencieux.
- Bien, il faut que je m'occupe de ce système de téléguidage, acheva Jonnie en se redressant comme pour retourner à son appareil.
- Attendez ! Vous n'allez pas faire ça, n'est-ce pas ? Je veux dire : me réexpédier à mon vaisseau ?
- Mais bien sûr que si. C'est la chose la plus civilisée à faire en la circonstance.
Le Tolnep se mit à hurler :
- Pourritures de Psychlos ! Vous feriez n'importe quoi, hein ? II n'y a pas de limite à votre ignoble sadisme !
- Comment ? Mais qu'est-ce qu'ils pourraient bien vous faire ?
- Ils me jetteront (tans l'espace et vous le savez parfaitement! Et ensuite je grillerai dans l'atmosphère !
- Mais pourquoi ne voudraient-ils plus de vous ?
- N'essayez pas de jouer avec moi ! brailla le Tolnep. Vous me prenez pour un idiot ? Et eux aussi ? J'ai remarqué que vous n'aviez pas parlé de cette poudre de virus que vous alliez répandre sur moi afin que je contamine l'équipage. Monstre ! Vous voulez que je crache mes poumons jusque là-haut pour souffrir ensuite l'agonie en brûlant jusqu'au sol à cause de la friction de l'air ! Allez au diable !
Jonnie haussa les épaules.
- C'est pourtant la chose la plus civilisée à faire en la circonstance, conclut-il en faisant mine de se diriger vers l'avion.
- Attendez ! Attendez ! Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
Ainsi, Jonnie apprit tout des démêlés du double-enseigne Slitheter Pliss ici présent et de son semi-capitaine Rogodeter Snowl, et à quel point c'était stupide de ne pas laisser gagner un officier supérieur lorsqu'on jouait avec lui. Jonnie entendit bien d'autres choses encore, pas toutes pertinentes, puis le double-enseigne lui dit :
- Bien sûr, Snowl n'a rien dit à l'équipage, parce qu'il veut garder toute la prime pour lui, mais on murmure que la récompense pour le trouver est de cent millions de crédits.
- Pour trouver qui ? demanda Jonnie.
Mais le double-enseigne Slitheter Pliss n'en savait pas plus. Il expliqua simplement qu'ils attendaient afin d'être certains, mais que, de toute façon, la force combinée allait lancer une attaque en masse. Les commandants des vaisseaux pariaient sur leurs écrans pour le partage du butin et Rogodeter Snowl avait d'ores et déjà gagné la population de la planète, pensait le double-enseigne, quoique Snowl mentît souvent et que nul ne pût avoir la moindre certitude à cet égard. Mais une chose était sûre : ils auraient besoin d'un vaisseau de transport et il leur faudrait peut-être retourner chez eux pour cela. Chez eux ? Le Terrien n'avait-il donc pas remarqué une étoile très brillante - en fait une double étoile ? Elle devait être particulièrement brillante vue de ce monde. La constellation qui se trouvait juste au-dessus ressemblait à une boîte carrée sous cet angle du ciel. Eh bien, c'était chez eux. La neuvième planète des anneaux. Les Tolneps n'habitaient qu'une seule planète et pillaient les autres. Pour les esclaves.
Ça semblait être tout pour l'heure, aussi Jonnie dit-il au double-enseigne qu'il ne le réexpédierait pas vers son vaisseau. Pas tout de suite, en tout cas.
Jonnie avait lu quelque part que, si un Tolnep mordait, il fallait six jours pour qu'il développe une nouvelle réserve de venin. il alla donc prendre un chiffon et une bouteille à échantillon dans l'avion et demanda au Tolnep de mordre plusieurs fois dans le chiffon. Pliss s'exécuta avec résignation. Jonnie mit le chiffon dans la bouteille et la reboucha avec soin. MacKendrick avait fabriqué des sérums contre les morsures de serpents et il pourrait peut-être faire quelque chose pour celles des Tolneps.
Un nouvel appareil d'escorte venait de se poser. Il y avait un copilote à bord. Il existait une mine au pied de la montagne, à présent démantelée, et elle avait sans doute des transporteurs de minerai. L'avion avait d'amples réserves de carburant, aussi Jonnie envoya-t-il l'équipage avec mission de ramener un transporteur. C'était pour y mettre le Tolnep et le vaisseau de patrouille, et les ramener en Afrique Il demanda aussi aux deux hommes de voir quelles pouvaient être les ressources de la mine en transports de passagers.
Il leva les yeux vers le ciel. Il ne discernait rien en orbite : on était au milieu de l'après-midi et la lumière s'ajoutait aux six cent cinquante kilomètres d'altitude pour tout rendre invisible. Quelle journée ça avait été !
Le coordinateur et le copilote allemand avaient montré à la foule les enregistrements pris du ciel, puis l'avaient conduite jusqu'à l'engin étranger pour donner une explication du rôle du canon. Les gens se retiraient, à présent, et se dirigeaient vers Jonnie, qui se tenait près de l'avion. Finalement, ils furent à portée de voix.
Brusquement, comme s'ils obéissaient à un signal, ils se mirent tous à genoux et inclinèrent la tête jusqu'au sol. Ils restèrent dans cette position.
Jonnie se dit qu'il avait vu beaucoup trop de gens s'effondrer pour une seule journée.
- Que se passe-t-il donc à présent ? demanda-t-il au coordinateur.
Ils sont profondément honteux. Ils avaient préparé une grande cérémonie de bienvenue pour vous et tout est allé de travers. Mais il y a plus. Ils ont acquis un grand respect pour vous. Ils l'avaient auparavant, mais maintenant...
- Dis-leur de se relever ! lança Jonnie, avec une certaine impatience.
Il ne cherchait pas l'adulation.
- Vous leur avez sauvé la vie, et peut-être plus encore.
- Absurde ! J'ai seulement eu la chance de porter un casque avec des oreillettes, c'est tout. Maintenant, dis-leur de se relever !
Le pilote allemand succéda au coordinateur. Apparemment, c'était la journée des manifestations d'embarras. L'Allemand expliqua encore une fois qu'il n'avait pas osé ouvrir le feu avec le Mark 32 : les canons auraient pu abattre le palais qui se serait écroulé sur Jonnie et sur la foule. On était dans une cuvette et le souffle de l'explosion... Jonnie secoua la tête et lui fit signe de se retirer.
Le coordinateur lui présenta les chefs. Il y avait un petit homme au faciès rieur de Mongol, coiffé d'un chapeau de fourrure. Il s'avança le premier et Jonnie lui serra la main. Le coordinateur dit qu'il s'agissait du Chef Norgay, qui commandait les derniers survivants des Sherpas. C'étaient des montagnards fameux qui avaient conduit les caravanes de sel à travers l'Himalaya, du Népal en Inde. Ils avaient été autrefois très nombreux, plus de quatre-vingt mille peut-être, mais ils n'étaient plus guère que cent ou deux cents à présent. Ils avaient trouvé refuge dans des endroits inaccessibles. Ils n'avaient que peu de ressources. Même s'ils étaient bons chasseurs, le gibier était par trop rare en altitude.
Vint ensuite le Chef-Moine Ananda. L'homme portait une robe jaune-orangé. Il était de haute taille, avec un visage serein. C'était un Tibétain qui venait d'un monastère aménagé dans les grottes. Tous les Tibétains qui vivaient encore dans cette contrée le considéraient comme leur chef. Jonnie devait comprendre : avant même l'invasion psychlo, les Chinois avaient chassé les Tibétains de leur pays et ils avaient dû fuir vers d'autres régions. Les Chinois avaient interdit le bouddhisme - Ananda était bouddhiste - mais les grottes étaient particulièrement difficiles d'accès. Elles se trouvaient tout en haut d'un ravin situé près d'un pic, et les Psychlos n'étaient jamais parvenus à les en déloger. Les Tibétains souffraient de la famine. Il ne leur avait pas été possible de gagner des pays plats afin de les cultiver et, durant le dernier été, ils avaient même manqué de semences.
Le troisième était le Chef Chong-won, responsable de tous les Chinois survivants. Jonnie savait-il qu'il y avait eu jadis six ou huit cents millions de Chinois ? Imaginez ça ! Il existait une autre tribu dans la Chine du Nord qui avait réussi à trouver refuge dans une ancienne base de défense située dans les montagnes. La base ? Les Chinois ne l'avaient jamais achevée. Ce n'était pas grand-chose. Ils étaient cent, peut-être deux cents à habiter en Chine du Nord. Mais lui, le Chef Chong-won, était à la tête de trois cent cinquante âmes. Ils étaient dans une vallée qui avait probablement été minée et les Psychlos ne s'en étaient jamais approchés. Mais la nourriture y était rare. A une telle altitude, peu de choses poussaient. Il faisait terriblement froid. Non, dit le coordinateur, ils communiquaient sans difficulté avec les Chinois. Une grande quantité de textes avaient été conservés dans les universités et les Chinois étaient particulièrement lettrés : ils s'exprimaient en mandarin, un ancien langage.
Jonnie voulut leur serrer la main. Ils s'inclinèrent devant lui ! Alors, ils s'inclina à son tour, ce qui plut immensément aux Chinois.
- A propos de langages, intervint le coordinateur, ils vous ont préparé un petit spectacle. Ils sont tous là. Est-ce que vous voulez le voir maintenant ?
Jonnie regarda le ciel, mal à l'aise. Un avion d'escorte tournait au-dessus d'eux, en une surveillance incessante. Lui-même n'était guère éloigné de son appareil. Il y envoya l'Allemand. Il devrait être paré à décoller. Oui, dit-il enfin, il serait heureux de voir le spectacle. Il éprouvait un sentiment de tristesse : les drapeaux étaient éparpillés sur le sol, les instruments en désordre dans l'herbe.
Quatre-vingts personnes environ en robe jaune-orangé étaient assises en rangs bien alignés. Elles appartenaient au peuple du Chef-Moine Ananda. En s'approchant, Jonnie vit que leurs âges s'échelonnaient de huit à cinquante ans. Tous avaient le crâne rasé. Il y avait des garçons, des filles, des hommes et des femmes. Ils s'efforçaient de prendre une attitude solennelle, les jambes croisées sous eux, mais on lisait dans leur regard une lueur d'espièglerie. Un vieux moine se tenait devant eux avec un long rouleau de papier.
- Au printemps dernier, dit le coordinateur, nous avons eu des problèmes. Personne, absolument personne ne pouvait parler à ces gens. Pas plus en Inde qu'à Ceylan - il s'agit d'une île - nous n'avons pu trouver la moindre trace de la langue tibétaine ou de celle-là. Nous avons vraiment cherché. Mais nous avons résolu le problème. Écoutez!
Il fit signe au vieux moine.
Le bouddhiste lut une première ligne sur le parchemin. D'une seule voix, le groupe se mit à chanter. Mais il ne répétait pas ce qui venait d'être dit.
C'était du psychlo !
Le vieux moine lut une autre ligne.
Le groupe chantonna la version psychlo.
Jonnie était incrédule. Le groupe continua ainsi à chanter à l'unisson.
- Il lit dans une langue que l'on appelait autrefois le « pali », chuchota le coordinateur. C'est la langue originelle dans laquelle furent écrits les canons du bouddhisme. On ne sait pourquoi, le monastère possédait une bibliothèque énorme de toutes les paroles et doctrines de Gautama Siddharta Bouddha, l'homme qui a été à l'origine de cette religion il y a trois mille six cents ans. Ils ne parlent que ce langage. Mais il est éteint. Nous nous sommes donc procuré une...
- machine d'éducation Chinko, compléta Jonnie. Et ils ont appris le psychlo en partant de zéro !
- Et ils l'ont traduit en pali ! La mine psychlo qui se trouve là-bas est aux trois quarts en ruine, mais il y avait un dictionnaire et plusieurs autres livres qui se trouvaient dans un coffre ignifuge, ce qui leur a permis de faire des progrès très rapides. Et à présent nous pouvons converser avec eux.
Le chantonnement se poursuivait. Ces gens parlaient avec l'accent Chinko. Tout comme Jonnie et les pilotes.
- Vous aimez, Seigneur Jonnie ? demanda le Chef-Moine Ananda en psychlo. Et ils le parlent aussi bien qu'ils le chantent !
Jonnie applaudit à grand bruit et ils lui répondirent par des vivats. Il savait ce qu'il allait leur proposer.
- Est-ce qu'ils sont tous là ? demanda-t-il.
Non, il y en avait encore quarante autres, mais le chemin était long depuis le monastère. Il fallait des cordes, beaucoup d'agilité à l'escalade et le secours des Sherpas.
Jonnie trouvait merveilleuse l'idée de transposer en psychlo les paroles de paix d'un maître religieux, surtout que ce genre de discours et de sentiments n'avaient pas cours sur Psychlo.
Certains des musiciens avaient récupéré leurs instruments, trompes longues ou courtes et tambours, et s'étaient mis à en jouer. Quelques femmes avaient allumé des feux et réchauffaient les maigres rations de vivres.
Les pilotes revinrent de la mine avec un transporteur de minerai. Jonnie trouva de la main-d’œuvre à foison et ils réussirent à embarquer le vaisseau patrouilleur tolnep dans le gros avion. Puis ils y installèrent l'officier tolnep, qu'ils ligotèrent solidement.
- Il y a plein d'engins aériens là-bas, dit le copilote à Jonnie. Les Écossais qui ont bombardé la mine ont dû déclencher une explosion à l'intérieur du camp. Le gaz respiratoire a sans doute explosé. Il y a des débris de dômes sur plus de cinq cents mètres. Mais ils n'ont pas pris la peine de détruire les dépôts de carburant et de munitions. Les hangars se trouvent à un niveau inférieur. Il y a quatre-vingts ou quatre-vingt-dix avions de combat à l'intérieur. Certains ont été légèrement brûlés mais ils ont encore l'air en état de voler. Il y a aussi beaucoup de machines et des tanks. Et même cinquante de ces transporteurs de minerai, Dieu seul sait pourquoi. Ainsi que tout un tas de magasins et d'ateliers. On dirait qu'ils expédiaient un gros tonnage de bauxite. Pas trace de Psychlos vivants.
Jonnie prit une décision. Il se rendit à son avion et lança un appel radio sur la fréquence planétaire. Il contacta Dunneldeen, à la base américaine.
Il lui revint une plaisanterie familière de Dunneldeen « Tu ne savais pas que j'avais quinze filles. Elles sont à marier de toute urgence.
- Compris, dit simplement Dunneldeen.
Et il coupa aussitôt la communication.
Jonnie savait qu'il disposerait de quinze pilotes - même s'ils n'étaient pas diplômés - dans les dix ou douze heures qui suivraient. Dunneldeen savait où il était.
La cérémonie de réception se déroulait normalement à présent. Les gens s'étaient remis du choc. On servait un repas. Des visages souriants se levaient à son passage. On s'inclinait.
Deux avions d'escorte patrouillaient le ciel. Jonnie était prêt à prendre l'air avec le troisième appareil.
Le soir était venu et ils avaient rassemblé suffisamment de bois pour faire un feu. Tout ennemi éventuel qui viendrait du ciel se matérialiserait d'abord sur les écrans des deux avions.
Il y eut des discours. Ces gens étaient mille fois reconnaissants envers Jonnie et il était leur hâvre,. Puis ce fut au tour de Jonnie de prendre la parole.
Il avait à ses côtés un coordinateur qui parlait le chinois et un moine qui connaissait le langage des Sherpas. Jonnie dut s'exprimer en anglais à l'intention du coordinateur et en psychlo pour le moine. Et le moine dut traduire en sherpa ou en tibétain, ce qui lui prit un bon moment. Jonnie attendit patiemment.
Après quelques paroles aimables en réponse à leurs discours, Jonnie alla droit au but :
- Je ne peux pas vous laisser ici, dit-il en leur montrant le ciel. Et vous ne pouvez abandonner ceux qui sont restés dans vos demeures.
Tous furent d'accord avec lui !
Jonnie observa tous ces visages tournés vers lui dans la clarté du brasier.
- Il fait froid dans ces montagnes, ajouta-t-il. (Pour cela également, ils étaient d'accord, et plus particulièrement les Chinois.) Et il semble qu'il n'y ait guère de nourriture. (Oh, comme il avait raison. Le Seigneur Jonnie savait comprendre et il n'ignorait pas à quel point étaient maigres leurs enfants.) Il existe des moyens par lesquels vous pourriez nous aider. Des moyens pour aider à vaincre les Psychlos, peut-être pour toujours, s'ils reviennent. Des moyens pour nous aider à vaincre ces étrangers qui sont dans notre ciel.
Le silence était tel qu'on aurait entendu tomber un flocon de neige. Jonnie pensa qu'ils ne l'avaient pas compris. Il ouvrit la bouche pour répéter ce qu'il venait de dire. Et cette assemblée si docile devint totalement indisciplinée. Brusquement, ils oublièrent leurs manières. Tous se ruèrent sur lui et le pressèrent à tel point qu'il fut obligé de se lever.
Une seule question revenait, posée avec enthousiasme en trois langues différentes :
- Comment ? Comment pouvons-nous vous aider ?
Ce peuple vaincu, ces survivants déguenillés et affamés de nations autrefois puissantes n'avaient pu imaginer, même en rêve, qu'ils pouvaient encore avoir quelque valeur. Qu'ils pouvaient aider. Avoir un rôle dans l'existence, au lieu de se cacher et souffrir de la faim. Aider. C'était là une pensée qui bouleversait leur esprit.
Les coordinateurs et les chefs réussirent tant bien que mal à leur faire regagner leurs places autour du feu mais ils refusèrent de s'asseoir. Ils étaient bien trop excités.
Lorsque Jonnie reprit la parole, ce fut dans un silence nouveau. Il prit brusquement conscience que son audience pouvait être plus grande que prévu. Est-ce que les visiteurs du ciel les captaient ? Probablement. Il eut un rapide entretien, à voix étouffée, avec un doyen coordinateur. Oui, chuchota l'autre en réponse à une question, existait un vaste hall sous le palais. Il avait été nettoyé.
Jonnie s'adressa alors au Chef-Moine Ananda. Avec une lueur d'excitation dans les yeux, les bouddhistes gagnèrent le hall. Jonnie prit une lampe de mine dans l'avion. Il referma la porte du hall. C'était là une atmosphère qu'ils aimaient.
Il leur parla avec calme. Ils savaient parler le psychlo, et aussi le pali, une langue morte. Ainsi qu'un langage appelé le tibétain. Oui! soufflèrent-ils tous en réponse. Jonnie leur assura qu'il veillerait personnellement à ce que leur bibliothèque soit transportée par avion jusqu'en lieu sûr. On leur octroierait une section importante de la base russe pour qu'ils s'y installent avec leur temple. Mais craignaient-ils l'altitude? Ils rirent en entendant cela : c'était une question bien stupide à poser à des montagnards. Voyaient-ils un inconvénient à se retrouver dispersés sur toute la surface du globe et à vivre au sein d'autres tribus ? Non, non, dirent-ils. C'était parfait. Ce n'était pas parce qu'ils vivaient dans un monastère qu'ils étaient pour autant retirés du monde. S'ils séjournaient dans des grottes, c'était à cause du danger.
Jonnie leur expliqua ce qu'était un communicateur. Si des gens leur donnaient un message en psychlo, ils pourraient le diffuser par radio en pali, et les bouddhistes, à l'autre bout, pourraient retraduire en psychlo. Et jamais les ennemis d'en haut ne comprendraient. Ils dirent que c'était une idée splendide. Un réseau mondial s'exprimant en pali. Oui, oui, oui !
Mais une pensée leur vint qui doucha leur enthousiasme. Il se pouvait qu'un d'entre eux fût capturé et contraint à révéler les faux messages. Eh bien, dit Jonnie, si jamais cela arrivait, ils les enverraient en tibétain. Ce secret devrait rester entre eux. Ce travail présentait un danger.
Peut-être, mais la vie était faite de dangers. Ils acceptèrent, tous autant qu'ils étaient : hommes, femmes, enfants, et également au nom de ceux qui étaient restés au foyer ! Jonnie essaya de leur dire que leur salaire serait d'un crédit par jour, ce qui était une paye honnête dans la plupart des tribus, mais il n'en eut pas le temps. Ils étaient prêts à partir, un point c'est tout. Ils savaient qu'ils étaient détenteurs d'un secret et ils ne diraient rien à personne. Ils marchèrent même sur la pointe des pieds en quittant le hall.
Les Sherpas leur succédèrent, II fallait des gens pour chasser. Il y avait aussi certaines montagnes à escalader ailleurs. En Russie, il existait de vastes plaines foisonnantes de moutons et de bovins. Il fallait faire sécher et fumer des tonnes de viande. Accepteraient-ils de se rendre en Russie pour aider à remplir la base de tous les stocks de provisions nécessaires ? Comment ? De la nourriture ? Eux qui mouraient de faim ? Oui, bien entendu, ils étaient prêts à chasser et à approvisionner la base.
Ce fut ensuite le Chef Chong-won qui se présenta avec les siens. Pour eux, garder un secret était comme de respirer. Jonnie commença à leur expliquer qu'il existait un endroit où il ne faisait pas vraiment bon vivre, où il y avait une mouche qui donnait une maladie, mais on pouvait en venir à bout avec des précautions et en utilisant des moustiquaires. Il y avait aussi dans ce pays des animaux sauvages, mais ils seraient encadrés par des gardes armés et ils pourraient apprendre à tirer. Des insectes ? Des bêtes ? Peu leur importait ! Où était ce puys? Qu'attendait-il d'eux? Ils étaient prêts à partir sur l'heure. Était-ce loin à pied ?
Jonnie leur dit qu'ils allaient partir en avion. Mais il y avait autre chose. Ce pays était haut, à mille cinq cents mètres à peu près, mais il y faisait chaud.
Chaud ? Un pays où il faisait chaud ? Merveilleux ! Absolument merveilleux ! La chaleur ne pouvait pas leur faire de mal.
Jonnie leur demanda alors s'ils étaient capables de construire des choses. Avec fierté, ils lui répondirent qu'ils n'avaient jamais cessé d'étudier. Certains d'entre eux étaient ingénieurs. Ils pouvaient construire n'importe quoi.
Maintenant, chuchota Jonnie, il allait leur livrer un secret. Il disposait d'un endroit, tout près d'un énorme barrage électrique, qui avait besoin d'être aménagé et nettoyé. Il fallait creuser dans les collines et faire des bunkers. Ils auraient de l'assistance technique. Ils disposeraient même de machines et de conducteurs et ils pourraient eux-mêmes apprendre...
Mais ils avaient déjà huit d'entre eux qui apprenaient en ce moment même à conduire les machines en Amérique ! Pourquoi perdre leur temps en bavardages ? Où était ce pays?
Jonnie réussit à leur dire qu'ils gagneraient un crédit par homme et par jour, plus une prime lorsque tout serait achevé. Ensuite, ils pourraient avoir des terres.
Le Chef Chong-won demanda aux siens s'ils étaient d'accord. Ils lui dirent qu'il ne faisait que les retarder. Bien sûr qu'ils étaient d'accord !
Jonnie retourna à la cérémonie d'accueil. Mais ce n'était plus une fête de bienvenue désormais. De petits groupes s'étaient formés au sein desquels on conversait en chuchotant dans des langues inintelligibles, les têtes penchées les unes vers les autres. Jonnie, alors, leur souhaita à tous une bonne nuit et ils se retournèrent vers lui, s'inclinèrent, et il s'inclina à son tour.
Jonnie se dirigeait vers son avion pour y passer la nuit lorsque, par acquit de conscience, il s'arrêta près du transporteur où se trouvait le Tolnep. Il eut envie d'appeler le semi-capitaine Rogodeter Snowl pour lui dire ce qu'il pensait de lui. Mais il ne le fit pas. Mieux valait laisser mariner un peu le semi-capitaine. La bataille serait pour plus tard.