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Jonnie, trempé par la pluie battante, couvert de sueur sous l'effet de la chaleur, s'était allongé derrière le tronc d'un arbre. Il observait le camp psychlo avec des jumelles à infrarouge, mais sans grand résultat.

Depuis trois jours, sous la pluie, ils suivaient une ligne électrique qui était le seul signe de civilisation qu'ils eussent rencontré. Ils s'étaient posés sans problèmes près du barrage et avaient découvert qu'il était entièrement automatisé et à maintenance automatique. Les machines psychlos avaient été simplement ajoutées à l'ancienne installation humaine. Ils ne disposaient pas du moindre indice quant à la situation exacte de la mine psychlo, mais Jonnie connaissait bien ce type de ligne électrique : de gros câbles posés sur des pylônes de métal, eux-mêmes anciens, qui les conduiraient au but, inexorablement. « Inexorablement » semblait dans leur situation présente un terme qui convenait particulièrement.

Habituellement, autour des lignes électriques, la broussaille et les arbres étaient clairsemés, mais ce n'était pas le cas ici. Depuis des années innombrables, la ligne était enfouie, loin du ciel ouvert, sous le plafond dense et impénétrable de l'immense forêt.

Les anciennes cartes humaines désignaient cette région sous le nom de Haut-Zaïre et ce secteur particulier d'une nation depuis longtemps éteinte s'était appelé la Forêt de l'Ituri.

Les rayons du soleil équatorial n'atteignaient jamais le sol. Il y avait d'abord la couverture des lourds nuages, puis le dais végétal des arbres majestueux dont les branches s'interpénétraient à plus de trente mètres de hauteur. Des plantes grimpantes aux tiges énormes s'enroulaient comme des serpents avides autour des troncs. L'humus spongieux s'enfonçait en gargouillant à chaque pas.

Et la pluie tombait sans cesse ! En averse, ruisselant des lianes et des troncs, se déversant entre les moindres percées dans le feuillage. Ils avançaient sous des chutes d'eau tiède plus ou moins denses qui jamais ne se tarissaient.

Tout baignait dans une obscurité crépusculaire.

Et la faune se fondait dans la pénombre végétale, ce qui rendait leur périple d'autant plus dangereux.

Ils avaient entrevu des éléphants, des buffles et des gorilles. Un animal semblable à une girafe, une antilope ainsi que deux fauves s'étaient enfuis devant eux. Le feulement des léopards, les grondements des crocodiles, le babil des singes et les appels suraigus des paons, même atténués par les rideaux de pluie, suggéraient à Jonnie une vie aussi dense qu'hostile.

Les anciennes cartes des hommes lui avaient appris que la forêt mesurait quarante mille kilomètres carrés et que la civilisation humaine, même à son plus haut niveau, ne l'avait jamais complètement explorée. Pas étonnant qu'une mine leur eût échappé !

Quant à s'aventurer dans l'Ituri avec des vêtements de daim, des mocassins et une jambe invalide !...

La progression était d'autant plus difficile qu'il n'était pas question d'utiliser

les avions et qu'il leur fallait se montrer aussi discrets que possible. Pour la même raison, ils n'osaient pas utiliser la radio. Et en larguant des filins depuis les avions, ils risquaient d'endommager les lignes électriques, à supposer qu'ils les atteignent. Quant aux rivières infestées de crocodiles, elles ne facilitaient pas les passages à gué.

Jonnie n'avait emmené avec lui qu'une unité réduite, une vingtaine d'hommes qui avançaient en ordre dispersé, prêts à demander un appui aérien ou une troupe de soutien à tout instant si cela s'avérait nécessaire.

Le camp semblait désert, mais les Psychlos ne se risquaient jamais à découvert. Il avait été édifié depuis si longtemps qu'il se trouvait maintenant sous la voûte exubérante des arbres. Jonnie se demanda quels méfaits avaient pu commettre les employés de la Compagnie pour être affectés à ce poste sinistre, perdu, humide.

Il essaya de relever des traces de passage de véhicules sur la gauche du camp. Il ne cherchait pas d'empreintes de pneus mais bien plutôt d'éventuels endroits où la végétation était écrasée et flétrie par les transports à flotteurs. Oui, il distinguait nettement une route, là-bas, qui allait vers l'est dans l'ombre de la jungle. Et des lumières. Plus loin, par-delà une percée dans la forêt, sans doute pour l'atterrissage des transporteurs. La route allait-elle jusque-là ? Non. Mais il y en avait une autre. Deux routes en tout. Une qui partait du camp pour traverser la jungle et une autre qui accédait au terrain.

- Je n'ai jamais vu un raid aussi mal préparé, grommela Robert le Renard.

Jonnie était d'accord, mais toute préparation supposait d'abord une reconnaissance. Et jamais il n'aurait imaginé que pareil terrain pût exister sur Terre !

Il réfléchissait : que voulaient-ils exactement? Pas des Psychlos morts, mais au contraire des Psychlos bien vivants. Il ne faisait aucun doute qu'ils allaient devoir se battre et que plusieurs Psychlos seraient tués. Mais ils l'intéressaient bien plus vivants que morts.

Il portait la main à sa ceinture pour détacher sa mini-radio, lorsque la droite du camp se dessina dans ses jumelles à infrarouge. Il y avait un sentier nettement tracé et, tout au bout, ce qui semblait être l'épave d'un camion à plate-forme, envahi en grande partie par la végétation. Difficile de le distinguer clairement dans la lumière crépusculaire qui régnait en plein midi. Et la pluie brouillait les détails, malgré l'infrarouge.

Il tendit ses jumelles à Robert le Renard.

- Qu'est-ce que vous voyez sur ce vieux camion ?

Robert le Renard se tortilla pour changer de position. Sa cape n'était plus qu'une serpillière.

- Quelque chose sous une bâche. Une bâche neuve... Un tonneau ? Deux tonneaux ?... Un paquet ?...

Tout à coup, Jonnie se souvint de l'histoire décousue de David Fawkes à propos des Brigantes. Le coordinateur était à quelques mètres derrière eux, recroquevillé sous la pluie. Jonnie revint vers lui en rampant.

- Qu'est-ce que tu nous as dit déjà à propos de ce troc avec les Psychlos?

- Ah, oui... oui. Les Brigantes laissaient des gens et se retiraient. Alors, les Psychlos arrivaient et, en échange, ils déposaient des bricoles. C'est bien aux Brigantes que vous faites allusion, n'est-ce pas ?

- Je pense que je viens de découvrir ce qui reste d'un marché inachevé, dit Jonnie. (Il chuchota à l'adresse d'un Écossais.) Fais passer le mot au colonel Ivan !

Sous la tutelle de Bittie MacLeod, l'anglais du colonel s'améliorait avec une rapidité remarquable. Bittie considérait « que c'était une honte pour le grand homme de ne pas être capable de pratiquer une langue humaine ». Le colonel avait hérité d'un accent écossais épais, mais il faisait de moins en moins souvent appel au coordinateur qui parlait le russe. Lorsqu'ils s'étaient aperçus de la présence de ce dernier, après le décollage, Sir Robert en était venu à se demander s'ils n'allaient pas aussi découvrir une vieille femme ou, qui sait, un couple de Psychlos à bord.

De la main gauche, Jonnie dessina un cercle tout en chuchotant :

- Une reconnaissance sur la gauche. Tenez-vous sur vos gardes.

- Quelle est cette nouvelle manœuvre dans ce raid improvisé ? demanda Robert le Renard, de plus en plus trempé.

- Je n'aime pas perdre des hommes, répondit Jonnie. Comme disent les Anglais, « C'est de mauvais goût. » Des précautions avant tout.

- Est-ce que nous allons donner directement l'assaut ? Impossible d'avoir une couverture aérienne avec tous ces arbres. Je crois que je vois un refroidisseur à air destiné au régénérateur d'atmosphère, par là-bas. Je pense que je pourrais l'atteindre d'ici.

- Très bien, mais est-ce que nous avons des balles normales ?

- Aïe ! Mais n'empêche que c'est une opération improvisée !

Ils attendirent sous le morne ruissellement de la pluie. Quelque part sur leur gauche, un léopard rugit, un concert de cris de singes lui répondit et des oiseaux effrayés s'égaillèrent.

Il y eut un bruit sourd derrière eux, à cinq mètres de là. Ils gagnèrent l'endroit en rampant. Ivan était debout près d'un arbre. Sur le sol, à ses pieds, gisait un être humain à l'apparence étrange, inconscient.

Difficile de deviner sa nationalité ou sa race. Le vêtement en peaux de singes qu'il portait était taillé de telle façon qu'il ressemblait bizarrement à un uniforme. La sacoche qu'il portait s'était ouverte dans sa chute et une grenade en argile avait roulé sur le sol.

Ivan leur montrait la flèche qui s'était plantée dans son bidon. Il l'arracha et la tendit à Jonnie. Le coordinateur chuchota par-dessus son épaule :

- Une flèche empoisonnée. Regardez : la boule était là, sur la pointe. Jonnie arracha le bidon des mains d'Ivan et le jeta, lui indiquant par signes qu'il ne fallait pas en boire le contenu.

Ivan se pencha, prit l'arc de l'homme et le tendit à Jonnie. Mais celui-ci s'était agenouillé et s'intéressait à la grenade. Il la prit en main et vit qu'elle était munie d'un détonateur dont il connaissait bien le type : un détonateur psychlo !

Ivan, dès qu'il eut de nouveau son attention, lui remit une radio de mine psychlo et montra l'homme.

- Il surveiller nous, dit-il. Il prévenir les autres.

Avec inquiétude, Jonnie réalisa brusquement qu'ils avaient un ennemi en face d'eux et sans doute un autre dans la forêt, derrière eux !

Il donna rapidement des ordres à Robert le Renard, afin que leur petite unité se place en double front.

Les Brigantes ! L'homme portait de larges bandoulières de cuir, croisées, dans lesquelles étaient rangées des flèches, la pointe engagée dans un gousset. Ses bottes de confection grossière étaient à bride. Elles rappelaient à Jonnie les bottes de « parachutiste » qu'ils avaient découvertes dans les magasins de la base. Les cheveux de l'homme étaient courts, en brosse. Son visage brutal était marqué de cicatrices.

Il bougea, se réveillant peu à peu du coup de crosse qui l'avait atteint par surprise. Le. colonel Ivan posa un pied sur son cou afin de l'empêcher de se redresser.

Robert le Renard revint et confirma d'un signe de tête que les dispositions avaient été prises.

- Ils doivent nous suivre depuis des jours. C'est une radio psychlo !

- Oui, comme le détonateur de cette bombe. Je pense qu'il n'y a pas que ça et que...

A moins de vingt mètres, une bombe explosa dans une déflagration orange. Une rafale de carabine éclata.

Puis plus rien. Des oiseaux s'envolèrent tandis que des singes sautaient d'arbre en arbre.

Jonnie retourna derrière le tronc abattu qui était leur poste d'observation. Toujours aucun mouvement dans le camp. Robert mit deux tireurs en position pour couvrir le camp.

- Voilà un raid bien préparé, dit-il. On est pris en sandwich.

- Commencez par l'arrière, dit Jonnie. Nettoyez-moi tout ça !

- Chargez ! beugla le colonel Ivan, et il ajouta quelque chose en russe. Instantanément, des rafales de carabines crépitèrent.

Des grenades éclatèrent et de la fumée s'éleva sous la pluie.

Les hommes partirent à l'assaut en vagues successives. Jonnie pouvait entendre leurs pas précipités.

Un peu partout, des hurlements

Des cris de guerre en russe et en écossais !

Un instant de calme. Puis un nouveau déchaînement de détonations. Une autre accalmie. Le silence.

Puis une voix rauque, par-dessus le bruit de la pluie et les pépiements d'oiseaux.

- Nous nous rendons !

De l'anglais et non du français ? Le coordinateur semblait perplexe.

Il y eut un bruit de course précipitée : Robert le Renard venait de dépêcher plusieurs hommes à l'arrière pour prévenir un piège éventuel.

Jonnie arracha un fusil-éclateur à un Écossais et se coucha. « Faisceau aiguille. » « Pas de flammes »... Sauvagement, il ouvrit le feu sur l'habitacle du refroidisseur au cœur du système de régénération d'atmosphère. Le métal ancien s'effrita sous les impacts répétés, comme une peau desséchée.

Il y eut un claquement, suivi d'un sifflement. Jonnie tira encore.

Ils attendirent. Aucun Psychlo n'apparut à l'extérieur. A présent, l'air avait dû inonder tout l'intérieur. Mais il ne se produisait aucune réaction visible.

La pluie tombait toujours. Les oiseaux et les singes avaient fini par se calmer. La fumée qui s'élevait encore des grenades à poudre noire était âcre aux narines.

Terre champ de bataille - 03 - Le secret des psychlos
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