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Jonnie, chevauchant Fend-le-Vent, suivait les berges de la rivière Aizette, au Luxembourg. Il rentrait à la maison. Tranquillement, sans se presser.
C'était une belle journée d'été. Le soleil filtrait à travers le feuillage et des touches de vert et d'or dansaient sur le chemin, semblant répondre doucement au murmure de l'eau.
Fend-le-Vent se cabra soudain en hennissant. C'était l'ours. L'ours qu'ils avaient rencontré plusieurs fois depuis les trois mois qu'ils étaient au Luxembourg, le long de cette piste qui allait de la maison de Jonnie à l'ancienne mine. L'ours était occupé à pêcher. Il s'interrompit, releva le museau et les vit. Il était de belle taille, la fourrure brune, haut de près de deux mètres quand il était dressé.
- C'est seulement l'ours, vieil idiot ! fit Jonnie.
Fend-le-Vent fit entendre comme un rire et se calma. Depuis que les chevaux avaient été ramenés de Russie où ils avaient pris du poids à cause de l'inaction, Jonnie essayait de leur donner de l'exercice et de rendre leur existence un peu plus excitante. Régulièrement, le matin, il chevauchait jusqu'à l'ancienne mine et laissait Fend-le-Vent fureter paisiblement avant de s'en retourner à la maison. Pour l'heure, Fend-le-Vent eût été bien plus heureux de piquer un bon vieux grand galop à travers ces bois si passionnants, tout parés par l'été. Mais il demeurait parfaitement immobile, docile, prêt à obéir à la moindre pression du talon de son maître.
Jonnie observait tranquillement l'ours. Celui-ci s'était remis à pêcher, considérant que le cheval et son cavalier, de l'autre côté du mince cours d'eau, ne constituaient pas une menace. Jonnie était certain que s'il avait été un Psychlo, l'ours aurait déjà quitté la région. Et qu'il ne se serait arrêté qu'après une bonne journée de course ! Jonnie voulait voir si le gros animal brun était capable d'attraper une des grosses truites qui abondaient dans la rivière.
Jonnie éprouvait un sentiment de désappointement. Il s'était réveillé ce matin-là avec la conviction que cette journée allait lui apporter quelque chose de passionnant, une bonne nouvelle. Heure après heure, il avait attendu.
Il récapitula ce qui s'était produit jusque-là, pour voir si quelque événement particulièrement heureux lui avait échappé.
Comme d'habitude, il s'était rendu jusqu'à l'ancienne mine pour retrouver la même frénétique ambiance de travail. Trois mois auparavant, il avait acheté le vieux Duché de Luxembourg sur les parts de l'Intergalactique. Les Psychlos y avaient exploité une mine de fer avec un certain laisser-aller. Ils y avaient également édifié une petite aciérie et une forge pour manufacturer des crochets, des grappins ou des seaux pour les autres mines de la Terre.
Les envahisseurs n'avaient pas modifié le site, déjà bien défendu, et on avait choisi les niveaux les plus profonds du sous-sol comme étant l'endroit idéal pour le montage final des consoles. Angus MacTavish et Tom Smiley travaillaient là, bien à l'abri derrière de lourdes portes blindées. L'assemblage se faisait à la chaîne et tout ce qu'il leur restait à faire, c'était d'implanter le circuit définitif sur la plaque isolante, d'assembler la console et de disposer le tout dans un caisson d'expédition. Tout le reste était préconstruit à l'extérieur, pratiquement au grand jour, puisque les circuits n'y figuraient pas.
En fait seuls Jonnie, Angus, Tom Smiley et Sir Robert savaient que les consoles étaient achevées au Luxembourg. Les consoles pré-assemblées étaient livrées dans leur emballage. Les ouvriers pensaient qu'Angus et Tom Smiley n'étaient que des inspecteurs. Mais ces derniers, deux heures par jour, avec des outils conçus spécialement, soustrayaient les consoles « préconstruites » de leur emballage, procédaient au montage final et remettaient le tout en place.
Ensuite, tout était acheminé par un convoi de camions solidement gardé jusqu'à un ancien tunnel, appelé le Saint-Gothard, long de quinze kilomètres. Là, les caissons d'expédition étaient transférés vers le centre du tunnel, sur des véhicules à plates-formes qui circulaient sur rail, Au milieu du tunnel, ils étaient estampillés « achevé » dans une chambre blindée avant d'être chargés sur d'autres véhicules.
D'autres camions, plus sévèrement gardés encore, transportaient chaque expédition vers la nouvelle plate-forme de tir installée dans un cirque montagneux qui s'était autrefois appelé Zurich. De là, les consoles étaient envoyées dans les seize univers.
Jonnie, Angus et Tom Smiley avaient dirigé les travaux d'aménagement du tunnel. L'endroit était archi armé et protégé et personne ne savait qui procédait à l'assemblage final. Certains pensaient que c'était un personnel très spécial ou bien encore des gnomes ou même des êtres qui vivaient dans le tunnel.
Ils sortaient deux cents consoles par jour. Les équipes de pré-assemblage construisaient l'ensemble de la plate-forme, ainsi que les câblages et les pylônes, puisque rien de tout cela ne constituait un secret. Le tout était expédié en même temps que les consoles.
Mais non, songeait Jonnie. Il ne s'était rien produit de sensationnel ni même de nouveau durant cette journée. La semaine précédente, Tom Smiley lui avait appris que Margarita allait avoir un bébé.
L'ours venait de pêcher sa première truite. Il revint en pataugeant vers la berge, regarda alentour, puis retourna à son poste. Quant à Fend-le-Vent, il avait trouvé de l'herbe tendre et broutait bruyamment.
Il n'y avait rien de nouveau du côté des Chatovariens. La banque avait informé Sir Robert que toutes les manufactures d'armement avaient dû fermer leurs portes dans l'empire chatovarien et, aussitôt, Sir Robert, accompagné d'Angus et d'une demi-douzaine de Selachees, s'était rendu sur place.
Les Chatovariens avaient la réputation d'être les meilleurs constructeurs de défenses de l'Univers. Ils répétaient avec orgueil à qui voulait l'entendre qu'aucune offensive psycho n'avait jamais pu pénétrer dans leur empire de sept cents planètes. Ils avaient même réussi à abattre des drones-bombardiers porteurs de gaz. C'était donc pour cette raison, ainsi que quelques autres, que la nouvelle société de téléportation - appelée « La Compagnie de Transfert » après que Jonnie eut refusé l'utilisation de son nom - travaillait avec les Chatovariens. Les Selachees avaient aidé Angus à choisir les sociétés qui convenaient et Sir Robert à les acquérir, et ils étaient désormais à la tête de onze firmes chatovarienneri. chacune d’elles étant spécialisées dans certains produits dont la Terre avait besoin. Dans cet empire surpeuplé - quarante-neuf billions d'habitants - les entreprises à racheter et les ingénieurs et les ouvriers n'avaient certes pas manqué !
Les bureaux avaient été maintenus sur Chatovaria et seules les équipes de construction étaient ici.
Non, rien de passionnant du côté des Chatovariens !
En fait, les nouvelles étaient plutôt mauvaises. Les bureaux de ces différentes entreprises leur coûtaient très cher car ils ne pouvaient pas licencier les cadres. Et le problème de ce que les Chatovariens allaient devoir produire chez eux commençait à se poser.
Sur le plan de la compétence et de la technologie, ils étaient excellents. Jonnie avait eu quelques difficultés à assimiler leurs mathématiques. Ils utilisaient un système binaire, car ils faisaient tout par ordinateurs et par circuits. Mais tout ce que construisaient les Chatovariens était parfait. A une exception près.
Jonnie ne pouvait pas supporter les moteurs à réaction. C'était un cauchemar que de voler dans ce genre d'appareil. Et ils avaient besoin de pistes spéciales et d'amortisseurs pour se poser. Ils se comportaient plutôt bien dans l'espace, mais ils n'étaient pas pratiques pour le vol en atmosphère. Quant à faire des acrobaties aériennes avec ce genre d'engin, c'était quasiment impossible !
Les Chatovariens étaient répandus un peu partout dans le Luxembourg. C'étaient des gens très agréables. Ils mesuraient un peu plus d'un mètre cinquante et ils avaient le crâne presque plat et de grandes dents de ruminants. Leur peau était d'un orange vif. Leurs mains avaient une membrane, mais cela ne les empêchait pas d'être particulièrement adroits. Et ils étaient également très forts. Jonnie s'en était aperçu lors d'un combat de lutte pour rire avec un de leurs ingénieurs. Il avait bien failli ne pas réussir à le faire tomber. Et ils étaient avant tout rapides, très rapides. Ils travaillaient sans relâche.
Ils mangeaient du bois. La première chose qu'ils avaient faite en débarquant avait été de planter plusieurs centaines d'hectares d'arbres divers, qu'ils mettaient en place à toute allure dans ce qu'ils appelaient des « pots catalyseurs ». Très vite, ils avaient ainsi assuré leur ravitaillement.
Il y avait eu un début de conflit avec trois ingénieurs chinois qui se trouvaient là. Les Chinois aimaient construire avec du bois et les Chatovariens, eux, considéraient que c'était un gaspillage éhonté de nourriture. Les Chatovariens aimaient travailler la pierre. Ils avaient de petits outils à rayon, pareils à des épées, qui découpaient la pierre avec une telle finesse qu'ils pouvaient assembler des blocs sans mortier. Il leur suffisait ensuite d'une soudure moléculaire pour tout assembler de façon indestructible. Et le résultat était particulièrement joli puisque tout le grain de la pierre était mis en valeur, avec des couleurs brillantes. Ils avaient appris leur technique aux Chinois et, en retour, les Chinois leur avaient appris à tisser la soie. Ainsi, tout avait été oublié et pardonné, et cette situation tendue s'était achevée par des sourires.
Lorsqu'on assistait à un repas chatovarien, on avait l'impression de se trouver dans une menuiserie et Jonnie leur fit promettre de ne pas abattre tous les arbres des environs.
Le défaut des Chavotariens était d'être de plus en plus nombreux. Et Jonnie essayait d'imaginer un produit de consommation qui absorberait l'énergie de tous ces Chatovariens au chômage. Il était urgent qu'il trouve une solution, sinon l'empire chatovarien connaîtrait bientôt des émeutes sanglantes.
Il voulait leur faire construire des avions et des voitures à téléportation. Mais il ignorait comment fabriquer ce type de moteur et tous ses efforts avaient échoué. Au diable ces mathématiques psychlos ! Rien ne collait jamais.
Cette idée le harcelait. L'ours, là-bas, venait de pêcher une autre truite. Le soleil dardait ses rayons sur la tenue de daim de Jonnie.
Il avait été tellement certain qu'il se passerait quelque chose de bien aujourd'hui. Mais, après tout, la journée n'était pas encore finie.
Il effleura l'encolure de Fend-le-Vent et sa monture, décidant que c'était un signal pour partir au galop, s'élança sur la piste en direction de la maison.