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Lord Schleim n'était pas le moins du monde ébranlé. Il savait parfaitement ce qu'il faisait : il appliquait l'une des maximes de la diplomatie, selon laquelle on devait recourir aux moyens militaires lorsque la diplomatie échouait.
Durant ces dernières minutes, il lui était apparu clairement que, s'il continuait dans cette voie, il perdrait. Donc, brusquement, irrévocablement, il avait décidé de modifier tous ses plans.
C'était une époque très troublée. Il sentait que le pouvoir du petit homme gris s'était effrité et que les choses ne se passaient pas comme à l'accoutumée. Par conséquent, toute menace de représailles de la part du petit homme gris pouvait être ignorée. C'était la première réunion d'émissaires depuis plus d'un an et il avait la certitude absolue que le pouvoir des émissaires et de l'ensemble des gouvernements ne valait plus rien, qu'ils ne représentaient pour Tolnep aucun danger réel. Ces états, ces empires étaient bien trop lointains.
Il venait de donner au semi-capitaine - non, au capitaine Snowl depuis aujourd'hui - des ordres très spécifiques. Il s'était servi de mots de code connus uniquement des officiers de haut rang et des fonctionnaires les plus haut placés du gouvernement de Tolnep. Certaines séries de mots, lorsqu'elles étaient employées, voulaient dire tout à fait autre chose. De plus, la fréquence radio utilisée était hyper-non-directionnelle. Elle était connue des seuls Tolneps et ne pouvait être captée sur aucune autre radio, sauf sur celles des officiers de l'amirauté et du corps diplomatique. Cette fréquence était ouverte en permanence sur la passerelle de commandement de tous les bâtiments de guerre tolneps. Et, pour renforcer encore la sécurité, les émissions étaient brouillées.
Schleim venait d'ordonner à Rogodeter Snowl d'expédier les vaisseaux des autres états combattants vers les différents points tenus par les Terrestres, de rassembler toutes les forces tolneps et de faire route à vitesse maximale sur le lieu de conférence. Il avait dit à Snowl de ne tenir compte d'aucune mise en garde lancée par le petit homme gris.
Étant donné que le gros de la force tolnep était au-dessus de Singapour, à quelque sept mille kilomètres de là - plutôt près, à vrai dire - les vaisseaux arriveraient avant deux heures.
A l'autre extrémité de son sceptre, à l'opposé de sa radio, Schleim disposait d'un émetteur de rayon paralysant. Il lui suffisait d'exercer une petite torsion et toute créature se trouvant à proximité serait instantanément paralysée, hormis lui-même : il avait prévu un obturateur auriculaire pour protéger ses tympans. Oui, toute cette assemblée était à sa merci. Tout ce qu'il lui restait à faire à présent, c'était de trouver un prétexte pour les rassembler à l'extérieur, dans la cuvette, afin que tous les gardes soient eux aussi à portée d'écoute. Ensuite, il guetterait l'approche de la flotte, obturerait ses oreilles et se servirait de son sceptre.
Les diplomates de Tolnep étaient choisis pour leur courage autant que pour leur intelligence. Il s'emparerait d'une arme pour se frayer un chemin jusqu'au câble de blindage atmosphérique si nécessaire, il le déconnecterait et ses marines pourraient alors débarquer.
Quant à la console de téléportation, c'était le cadet de ses soucis. Tolnep se porterait bien mieux si elle était détruite. Une nation dont l'économie était fondée sur l'esclavage était toujours plus ou moins en danger et la téléportation avait plus souvent été une gêne qu'un avantage pour Tolnep.
Il était lui-même à distance de vol de sa planète. De même que les autres combattants, qui devraient se plier à ses ordres s'ils ne voulaient pas être tués. Pour ce qui était des autres émissaires, il se souciait peu de savoir de quelle manière ils regagneraient leurs systèmes. Et puis, des émissaires morts, de même que des Terrestres morts, ça ne bavardait pas, surtout après avoir été enterrés.
Bien entendu, il se ferait un plaisir de torturer ce démon pour essayer de lui arracher le secret de la téléportation. S'il mourait, eh bien, tant pis.
Mais le plus beau dans tout ça était que si quelque chose venait à mal tourner, il se servirait des propres arguments du démon pour se défendre. Il dirait que Rogodeter Snowl était devenu un pirate, qu'il avait transgressé ses ordres et s'était mis hors la loi en violant le lieu de la conférence. Il savait parfaitement qu'il pouvait limoger Snowl et le faire exécuter pour prendre le commandement des équipages de la flotte. Snowl serait tout simplement sacrifié pour le plus grand bien de l'état, un expédient courant dans les cercles diplomatiques.
Schleim pourrait même liquider les autres belligérants avec la flotte tolnep si besoin était.
C'était un plan absolument impeccable.
La seule chose à solutionner maintenant, c'était le moyen de faire sortir toute l'assemblée dans la cuvette.
Il se sentait à présent tellement confiant qu'il prêtait à peine attention au démon qui faisait un résumé de ses forfaits. Quoi qu'il tente désormais, ce serait en vain.
Magnanime, Lord Schleim se rassit et écouta d'une oreille distraite la suite des débats.
La diplomatie, en vérité, était un art. Mais lorsqu'elle échouait, il fallait recourir à la force.
Il tripota l'extrémité de son sceptre.
Puis il régla son ouïe afin de guetter les premiers grondements annonçant l'arrivée de sa flotte.