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On avait ôté toutes les bâches qui recouvraient la plate-forme. Dans chaque puits de tir, il y avait un soldat russe. L'ardent soleil de midi faisait briller les armes de même que les tuniques blanches. Quelques émissaires se reposaient à l'ombre de la pagode.
Jonnie convoqua l'hôte et lui demanda de rassembler tous les seigneurs dans la salle de conférence.
Stormalong, attiré par l'agitation ambiante, sortit de la salle des opérations. Il avait un message à la main et il allait se précipiter vers Jonnie et Sir Robert quand il fut arrêté net par la main bandée du colonel Ivan.
- Pas déranger, dit le colonel en anglais.
Il avait reçu des ordres précis. Il surveillait les émissaires qui se dirigeaient à présent vers la salle de conférence. Il savait que Jonnie les suivrait d'ici peu et il savait aussi ce qu'il allait faire. Il se sentait un peu inquiet car Jonnie, une fois à l'intérieur, n'aurait aucune protection directe. Son œil exercé lui avait appris que la plupart des seigneurs dissimulaient des armes sous leurs riches vêtements. Lorsque Jonnie leur infligerait le choc prévu, ils réagiraient peut-être avec violence. Ce serait comme de nager dans une rivière infestée de crocodiles ! Le colonel Ivan prit une décision : si jamais ces jolis seigneurs s'en prenaient à Jonnie, pas un seul d'entre eux ne quitterait la Terre vivant. Et les banquiers non plus. Mais cela ne changerait rien pour Jonnie.
Angus était agenouillé devant le projecteur atmosphérique, effectuant d'ultimes réglages. Il promena le regard sur l'entrée de la salle de conférence, vit tout le monde entrer, et se remit à travailler plus rapidement encore. Avant peu, on allait avoir besoin de lui.
Stormalong, frustré, agitait son message. Le colonel Ivan lui barrait toujours le passage. Les derniers émissaires entrèrent. Sir Robert et Jonnie leur emboîtèrent le pas.
Dans la salle de conférence, l'hôte était occupé à disposer les sièges et aidait les seigneurs à s'installer.
Les deux petits hommes gris, MacAdam et le baron von Roth entrèrent à leur tour et prirent place sur les sièges installés contre le mur.
Sir Robert et Jonnie étaient à proximité de l'estrade surélevée. Sir Robert étudiait les seigneurs sous ses sourcils gris et hirsutes. Toutes ces puissances devaient être réduites à l'impuissance. Peu lui importait s'il fallait les bousculer un peu. Il espérait seulement que cela ne s'achèverait pas par un désastre.
Une musique martiale retentit tout à coup.
L'hôte se leva.
- Mes seigneurs, l'émissaire de la Terre a convoqué cette assemblée pour la phase finale. Je vous présente Sir Robert !
Un murmure courut dans les rangs des émissaires. Ils regardèrent Voraz, perplexes. N'étaient-ils pas là pour une vente aux enchères ? Pour quelle raison l'émissaire de la Terre désirait-il leur parler ?
Sir Robert, en uniforme de régiment, s'avança au centre de l'estrade. Le projecteur se posa sur lui.
- Mes seigneurs, commença-t-il d'une voix grave et sonore, nous avons à discuter d'autre chose que d'enchères !
- Vous voulez dire, lança le Fowljopan, que vous nous avez fait attendre pendant tous ces jours pour rien ?
- Nos réserves d'atmosphère et de vivres s'épuisent, cria Lord Dom, et nous avons pris du retard ! Tout cela pour perdre notre temps ?
Ils devenaient franchement hostiles. Voraz, quant à lui, ne réagissait pas, ne disait rien. Il restait immobile, le visage neutre. Il désavouait absolument toute cette opération.
- Mes seigneurs, reprit Sir Robert, d'une voix assez forte pour être entendue sur un champ de bataille, depuis quelque temps, il est question d'une prime !
Ils se calmèrent instantanément. Le mot « prime » avait éveillé leur attention.
- Deux récompenses, se montant chacune à cent millions de crédits, ont été proposées afin d'encourager une certaine quête ! Pour trouver quelqu'un ! Les seigneurs furent aussitôt sur le qui-vive.
- Le voici ! lança Sir Robert en pointant le doigt sur Jonnie.
Le projecteur se déplaça et se posa sur Jonnie, faisant scintiller son casque et les boutons de sa tenue.
L'effet fut spectaculaire. Les seigneurs retinrent leur souffle.
Les choses ne se passaient pas tout à fait comme Jonnie les avait prévues. Sir Robert, obéissant à ses sentiments personnels, en rajoutait un peu. Mais c'était quand même très efficace.
Sir Robert reprit, d'une voix puissante et triomphante :
- Avec l'aide de quelques Écossais, c'est lui qui a mis fin à l'empire le plus puissant des seize univers ! Cet homme a écrasé un empire qui vous oppressait et vous terrorisait tous ! A vous tous, vous comptez cinq mille planètes ! Lui, il a vaincu un empire fort de plus d'un million de mondes !
Les émissaires restaient silencieux, immobiles. Ils craignaient ce qui allait suivre. Mais ils étaient impressionnés.
- Maintenant, voulez-vous voir ce qu'il a fait pour mettre fin à Psychlo une fois pour toutes ?
On n'attendit pas leur réponse. Quatre Russes sous la conduite du colonel Ivan se précipitèrent dans la salle, poussant le projecteur atmosphérique installé sur le chariot de mine. Ils le mirent en place avec dextérité avant de se retirer près du mur, au garde-à-vous.
Sir Robert effleura une touche de télécommande. Le projecteur se mit en marche à la seconde où la lumière s'éteignait.
Une vue de la Cité Impériale de Psychlo se matérialisa au-dessus de l'estrade. Les remparts de la formidable planète étaient là, aussi brillants et nets que s'ils avaient été réels.
Peu d'émissaires avaient eu l'occasion de contempler des images de la cité. Tous avaient rêvé d'y poser le pied. Ils reconnaissaient parfaitement les dômes du palais, d'après les sceaux de Psychlo. Pour chacun d'eux, c'était une expérience stupéfiante.
Vint l'instant de la catastrophe.
Ils retinrent leur souffle.
Jamais encore ils n'avaient vu pareil désastre, aussi énorme, aussi violent. Sous leurs yeux incrédules, Psychlo fut prise dans une tourmente de feu, puis changée en soleil ardent.
L'image s'effaça. Mais la lumière ne revint pas. La voix de Sir Robert s'éleva dans l'ombre.
- Pensez à l'oppression de Psychlo ! Pensez à tout ce qu'elle a fait pour détériorer la vie de vos nations ! Pensez à toute cette tyrannie ! Et dites-vous bien que désormais c'est fini, à jamais fini! (Le faisceau du projecteur éclaira soudain Jonnie.) Votre dette est immense envers cet homme qui vous a libérés de l'emprise du monstre !
Les émissaires n'avaient guère l'habitude d'avoir peur. Mais ils étaient effrayés.
Sir Robert continua sur sa lancée, oubliant les ordres de Jonnie, se laissant guider par ses sentiments personnels. Il haïssait ces seigneurs impitoyables qui avaient peut-être assassiné l'Écosse.
- Vous avez vu ce qu'il peut faire à une planète comme Psychlo ? Maintenant, je vais vous montrer ce qu'il peut faire encore !
Sir Robert éteignit à nouveau la lumière et déclencha le projecteur atmosphérique.
C'était la séquence présentant la fin de la lune de Tolnep, Asart. Ils en avaient vu certains passages auparavant. Mais ils n'avaient pas assisté à la mort de l'astre car l'enregistrement avait été fait après la rixe avec Schleim.
Sous les yeux des émissaires muets, la lune s'effrita et se plissa. Le grand vaisseau qui avait tenté de fuir fut dévoré. Puis suivirent les images prises depuis les hauteurs des montagnes de Tolnep.
Jonnie, lui non plus, ne les avait jamais vues. Si l'on ne regardait pas très attentivement, on avait l'impression que la lune se changeait en un nuage de gaz, puis que le gaz se liquéfiait dans le froid intense de l'espace.
L'une des séquences, enregistrée lorsque le fragment de métal avait été lancé, était inconnue de Jonnie. Avant qu'il n'atteigne la surface de la lune, une langue de feu jaillit. Durant un instant, il fut porté au rouge, puis, en touchant le gaz liquéfié, il se désagrégea, plongeant vers le noyau encore fluide.
La lune était à présent une sphère composée non pas uniquement de gaz, mais d'innombrables quintillions de méga volts. Une lune électrique. La séparation des atomes avait engendré une charge énorme mais, en l'absence d'oxygène et de second pôle pour assurer un courant, le froid de l'espace avait littéralement gelé l'électricité. Jonnie réalisa que c'était ainsi que le carburant psychlo fonctionnait, mais sans métal lourd, uniquement avec des métaux de base. Et cette lune détruirait Loir. vaisseau qui tenterait de s'en approcher, non pas en le désintégrant mais en lui envoyant une colossale charge électrique. Ah ! Un météore arrivait ! Un énorme éclair le happa et le fit fondre.
Les émissaires avaient vu une planète tout entière transformée en soleil ardent.
Maintenant, ils voyaient une lune disparaître pour devenir une masse froide, létale, destructrice.
La voix de Sir Robert s'éleva et passa sur la salle comme une onde de choc.
- Il peut à sa guise faire la même chose à chacune de vos planètes ! Il n'aurait pas produit un effet plus frigorifiant s'il les avait balayés d'un jet de paralyseur.
-Et il n'y a rien que vous puissiez faire pour l'en empêcher !
Jonnie n'avait pas dit au vieil Écossais d'y aller aussi fort. Mais Sir Robert se vengeait.
Le projecteur revint se poser sur Jonnie.
- Dans vingt-huit lieux différents n'appartenant pas à cette planète, rugit Sir Robera il va poser vingt-huit plates-formes de transfert. Co sont les coordonnées de vos planètes qui seront préréglées. Et ces vingt-huit plates-formes entreront toutes en action si l'un de vous manifeste des intentions hostiles !
Ce n'était pas du tout ce que Jonnie avait demandé à Sir Robert de dire. Certes, il y avait bien vingt-huit plates-formes, mais pas...
- Si jamais vous vous écartez d'un millimètre de la ligne à suivre, toutes vos planètes connaîtront exactement le même sort que la lune de Tolnep ! Ils étaient paralysés.
- Vous allez tous signer un traité, reprit Sir Robert, un traité qui interdira toute guerre avec nous et entre vous. Sinon, vos planètes seront désintégrées comme cette lune, et vous et vos peuples avec! (Il désigna Jonnie.) Il peut le faire et il le fera ! Alors, mettons-nous au travail et signons ce traité maintenant !
Ce fut l'enfer !
Tous les émissaires. d'un seul bond, s'arrachèrent à leurs sièges et se mirent à hurler de rage.
Le colonel Ivan et ses soldats se roidirent.
Le brouhaha était assourdissant.
Sir Robert défiait l'assemblée du regard, triomphant.
Jonnie s'avança alors jusqu'au milieu de l'estrade, suivi par le faisceau du projecteur. Il leva les mains et le tumulte se calma un peu.
Une ultime imprécation de Browl résuma les sentiments de tons:
- C'est une déclaration de GUERRE
Jonnie était immobile. Peu à peu, sa présence amena le silence.
- Co n'est pas une déclaration de guerre, dit-il. Mais une déclaration de paix ! Je sais que votre économie vous porte à la guerre. Je sais que vous considérez que le meilleur moyen de vous débarrasser de votre excédent de population, c'est de vous lancer dans la guerre. Mais dans toute guerre, il y a un vaincu. Chacun de vous est persuadé qu'il ne peut être vaincu. Il y a pourtant une chance pour que ce soit le cas. Donc, en déclarant la paix, nous ne faisons que vous protéger les uns des autres.
Le Fowljopan hurla tout à coup
- Quand nous rentrerons chez nous, nous lancerons des armadas colossales contre vous ! Même si vous nous faites assassiner, ces flottes arriveront et vous détruiront. Quant à toi, tu es d'ores et déjà désigné pour être assassiné
Sir Robert se plaça devant Jonnie.
- Vos flottes ne sauveront pas vos planètes. Il n'existe aucune défense contre ces plates-formes. Seul cet homme sait où elles se trouvent. Et si trente jours s'écoulent sans qu'il modifie les réglages, si quoi que ce soit lui arrive, les plates-formes tireront automatiquement. Et vos planètes seront détruites. Toutes.
» De plus, il a des doubles de lui-même. Ils lui ressemblent comme deux gouttes d'eau et nul ne peut faire la différence. En croyant l'assassiner, il y a toutes chances pour que vous assassiniez l'un des ses doubles. Et si l'un des doubles est attaqué, les plates-formes se déclenchent. Toutes !
» C'est donc à vous de protéger la Terre et de le protéger lui. Vos vies en dépendent, de même que celles de vos gouvernants et de vos peuples.
Quant à vos flottes, elles peuvent certes venir nous détruire. Mais si vous ne regagnez pas vos mondes, elles ne sauront pas. Elles attaqueront mais ensuite elles n'auront plus de planète où revenir, plus de gouvernement. Pensez-y !
- Vous menacez des émissaires ! cria Browl.
- Il protège des émissaires ! lança Sir Robert. Vos industries de guerre fonctionnent à plein rendement et plus d'un parmi vous, dans cette salle, représentera un gouvernement renversé par un autre !
» Vous devriez considérer un principe appelé cas de force majeure (*). Un événement incontrôlable et inattendu s'est produit au sein des univers. Une force supérieure est apparue ! Cet homme, ainsi que les choses qu'il est capable de faire, représentent un cas de force majeure. Un cas de force majeure change l'ordre initial des choses. Il détermine ce que l'avenir sera.
» Je suis un homme de guerre. Vous êtes des diplomates. Il est en votre pouvoir d'exercer une influence sur cette force majeure. Si vous n'usez pas de ce pouvoir, c'est que vous êtes des fous et non des diplomates, et des fous suicidaires qui plus est !
- Comment pouvons-nous exercer cette influence ? demanda un seigneur de petite taille, tout au fond de la salle.
Jonnie conduisit doucement Sir Robert vers le bord de l'estrade. Rien ne s'était passé comme prévu. Sir Robert avait des idées bien à lui. Mais il avait fait du bon travail. Ils écoutaient tous.
- Avant que les plates-formes n'entrent en action, dit Jonnie, une conférence d'émissaires serait convoquée. Afin de réparer toute injustice, de corriger toute idée erronée.
Il vit qu'il avait capté leur intérêt.
- Les plates-formes pourraient être l'arme d'une assemblée telle que celle-ci.
Il les vit réfléchir intensément. Certains d'entre eux sans doute entrevoyaient l'idée que, en tant qu'individus, ils auraient un pouvoir nouveau dans leur gouvernement. C'était bien dans leur style. Ils ne spéculaient pas sur lui mais sur eux. Ils contemplaient leurs doigts ou leurs griffes ou bien penchaient la tête d'un côté ou de l'autre. Il savait cependant qu'il ne les tenait pas encore.
- Cela n'en reste pas moins une menace abominable, dit l'un d'eux.
- Cela ne résout pas nos problèmes économiques, remarqua un autre. Au contraire, cela va accélérer la crise.
Jonnie les regarda. Et il commença alors seulement à réaliser quel était le véritable problème. Chacun de ces seigneurs, de même que les peuples qu'ils représentaient, avait été élevé dans l'ombre des cruels et sadiques Psychlos pendant des millénaires. Ils étaient peut-être demeurés politiquement libres, mais la philosophie psychlo les avait marqués - tous les êtres ne sont que des animaux. La rapacité, le profit, la corruption étaient considérés comme faisant partie de la nature de tout individu. Les qualités et les vertus n'existaient pas. Tel était l'héritage des Psychlos ! Leur marque !
La marque d'êtres fous et dégénérés. Les Psychlos avaient taillé la vie sur mesure et dit : « Vous voyez ? C'est comme ça, la vie. »
Comment se faire entendre de ces puissants seigneurs ?
- Nos industries sont équipées pour la guerre ! lança un autre. La paix intergalactique nous ruinerait tous !
Oui, songea Jonnie. Les Psychlos voulaient que tous ceux avec qui ils commerçaient soient en guerre les uns avec les autres. Qui se souciait de ce que faisaient ces « planètes libres » aussi longtemps qu'elles achetaient du métal ? Les Psychlos pouvaient les écraser quand ils voulaient. Ils désiraient qu'elles continuent de se battre comme des animaux, car ils considéraient tous les êtres comme des animaux !
- Il existe d'autres façons de résoudre les crises économiques, dit Jonnie. Vous pourriez reconvertir vos industries de guerre en industries de produits de consommation. Faire des choses pour le peuple. Le peuple aurait alors du travail. Les gens fabriqueraient des choses les uns pour les autres. Vos peuples sont le meilleur marché qui soit pour vos industries.
» Dans un proche avenir, il va y avoir des échanges entre vos mondes. Les Psychlos s'étaient arrangés pour que tout soit d'abord expédié sur Psychlo. C'était leur moyen de dominer le commerce. Nous allons nous arranger pour que vous puissiez échanger rapidement des marchandises à des prix raisonnables, d'un système à l'autre. Cela suffira à créer une ère de prospérité.
» Vos populations meurent de faim et il y a des émeutes. Vous pourrez leur procurer des emplois dans les industries de paix. Elles pourront alors acquérir les choses qui leur sont nécessaires. Des choses telles que de meilleurs logements, de meilleurs mobiliers, de meilleurs vêtements, une meilleure nourriture.
» Vous tenez ici une chance inespérée d'entamer un âge de prospérité et d'abondance !
Jonnie vit que ses arguments ne faisaient pas vraiment mouche. Les émissaires l'écoutaient, certes, mais sans plus.
- Ça ne résout pas les émeutes qui ont lieu actuellement ! lança Dom. Jonnie le regarda. C'était le moment de se jeter à l'eau. Voraz allait avoir une attaque !
- Je suis persuadé que la Banque Galactique serait heureuse d'accorder des prêts importants et souples aux gouvernements qui utiliseraient cet argent afin d'acheter des aliments pour leur population, en attendant d'avoir reconverti leurs industries de guerre en industries de paix. Cela, plus l'annonce qu'il n'y a plus de menace de guerre, suffira à stopper les émeutes et à stabiliser vos gouvernements.
Browl regarda Voraz.
- Est-ce que vous feriez cela?
Voraz constata alors qu'il était encadré par le baron et MacAdam. Tous deux lui donnaient des coups de coude pour qu'il dise oui. Il demeura immobile et muet.
Jonnie poursuivit
- Et je suis également certain que la banque serait prête à consentir tous les prêts nécessaires à la reconversion de vos industries. Non seulement ça, mais je suis également convaincu que la banque accorderait aussi des prêts au secteur Drivé : aux petites entreprises et même aux personnes privées afin qu'elles puissent acquérir de nouveaux produits.
Voraz continuait d'ignorer les coups de coude de MacAdam et du baron. Il regardait Jonnie. Ce jeune homme faisait allusion aux «banques de commerce », des organismes d'ordinaire réservés aux minables petites échoppes, un quart de crédit par-ci, un demi-crédit par-là.
Jonnie continuait
- Et je souhaite aussi vous annoncer qu'il y aura de nombreuses planètes nouvelles sur le marché. Vous aurez la possibilité d'emprunter de l'argent pour les acquérir ainsi que des fonds suffisants pour les coloniser avec ce que vous considérez actuellement comme votre « excédent de population ». (Jonnie éleva un peu la voix et s'adressa à Lord Voraz.) N'est-ce pas exact, Lord Voraz ?
Le directeur de la Banque Galactique avait l'impression qu'une lame de fond parcourait son cerveau. Il n'avait pas vraiment accepté que ce jeune homme décide de la politique de la banque. Devait-il se lever et le désavouer ?
La Banque Galactique avait traité avec des nations. Puis il réalisa soudain qu'elle avait en fait dépendu des Psychlos.
Il réfléchit à toute allure. Les banquiers des Gredides connaissaient leur métier sur le bout des doigts. Il pensa à la population selachee, énorme, dont une bonne partie était au chômage. Il eut brusquement la vision de petits bureaux de la Banque Galactique se créant dans chaque ville, sur chaque continent, sur chaque planète, dirigés par des Selachees... Des banques locales ! Qui prêteraient de l'argent aux petites entreprises, à tous ceux qui se présenteraient, et même aux employés. N'avaient-ils pas déjà fait cela jadis ? Avant Lord Loonger ? Oui... Il s'en souvenait... Cela fournirait des emplois à un nombre extraordinaire de Selachees ! Et toutes ces planètes à coloniser. Il faudrait consentir des prêts pour qu'on puisse les acheter... Brusquement, le fait qu'il faudrait absolument faire quelque chose avec un million deux cent mille planètes s'imposait à lui ! Tout cet actif ne pouvait quand même pas croupir dans un coffre-fort ! Et une fois que ces planètes commenceraient à sortir des produits, l'argent reprendrait de la valeur, ce qui enrayerai l'inflation. Ce jeune homme essayait de faire travailler tout cet actif improductif
Mais, mais, mais ! protestait Voraz en lui-même... Cette idée de prêter de l'argent à des gouvernements afin qu'ils achètent des aliments pour leur population... C'était social ! Mais pas inconnu. Cependant, cette période de reconversion serait très longue. Et ces gouvernements seraient endettés jusqu'aux branchies.
Soudain, Lord Voraz lança un regard respectueux à Jonnie. Savait-il vraiment ce qu'il était en train de faire à ces hautains seigneurs et à leurs gouvernements respectifs - en admettant qu'ils acceptent sa proposition ?
Oui ! Il le lisait clairement dans ses yeux !
- Répondez ! lança Browl Est-il vrai que vous feriez tout ça et sur une telle échelle ?
Voraz se leva.
- Mes seigneurs, il se trouve que la Banque Galactique vient d'entrer en possession d'un actif plusieurs milliers de fois plus important que tout ce qu'elle a pu contrôler par le passé. Il va être nécessaire de faire travailler cet actif. Vous jouissez tous d'un bon crédit. Et la réponse est oui. Lorsque les documents et les formalités d'usage auront été remplis, la banque sera disposée à accorder des prêts tels que ceux qui ont été décrits.
Les seigneurs restèrent immobiles et silencieux un instant. Ce revirement de la politique de la banque les laissait pantois.
A présent, mes seigneurs, intervint Jonnie, pourrions-nous discuter de ce traité de paix intergalactique ?
Ils hésitaient. Pire : certains semblaient réticents. La phrase de Monsieur Tsung lui revint : « Le pouvoir de l'argent et de l'or sur l'âme des hommes dépasse l'imagination, » Ces gens-là n'étaient certes pas des humains, mais cela s'appliquait aussi à eux. Durant des millénaires, ils avaient été dominés par le matérialisme psychlo et en étaient venus à raisonner exactement comme les Psychlos. Il fallait les traiter comme des Psychlos, faire appel à leur cupidité.
A l'idée de ce qu'il allait faire, il éprouvait une certaine répugnance. Mais il y avait trop de vies en jeu, trop de civilisations menacées. Il n'avait pas le droit d'échouer si près du but.
Il s'avança vers le devant de l'estrade et s'accroupit afin que sa tête soit au même niveau que les leurs.
- Éteignez ce projecteur ! cria-t-il. Et coupez tous les enregistreurs !
- Les caméras sont coupées ! dit une petite voix ténue derrière lui. Le regard de Jonnie se promena sur l'assistance.
- Arrêtez tous les enregistreurs que vous pourriez avoir. (Il se tourna vers les deux petits hommes gris.) Il ne doit y avoir aucun enregistrement de fait pour la banque et vous devez le jurer.
D'un même geste, les deux petits hommes gris portèrent la main au revers de leur veston.
- Nous jurons que nous n'enregistrons rien.
Jonnie constata qu'il avait enfin capté toute leur attention. Tous les yeux étaient rivés sur lui.
Jonnie regarda les émissaires. D'un ton de conspirateur qui les obligea à se pencher pour mieux entendre, il dit :
- Vous ne pensiez pas que j'allais laisser chacun d'entre vous, individuellement, en dehors du coup, n'est-ce pas ?
Ils étaient tout ouïe.
- Que fabriquent vos principales usines ? murmura Jonnie.
- Des armes, murmurèrent-ils en réponse.
- Et que croyez-vous qu'il se passera pour les actions et les parts de ces entreprises ?
Les seigneurs s'étonnèrent. Comment ! Il ne savait pas ?
- Ce sera l'effondrement !
- Précisément, fit Jonnie, toujours dans un murmure. Et voici ce que vous pourriez faire. Si, en rentrant chez vous, vous parlez bien haut et à tous d'un traité interdisant toute guerre, les intérêts, les actions et les titres de ces usines d'armement s'écrouleront. Et si vous et vos amis omettez de mentionner la reconversion de ces entreprises dans la production de consommation, ainsi que les prêts bancaires, ces actions seront nulles, vous pourrez alors les racheter, peut-être même avec l'aide de la banque, et dès lors ces usines vous appartiendront intégralement. Entre-temps, vous serez devenus les héros du peuple, car vous lui aurez apporté de l'argent pour qu'il puisse manger, ce qui mettra un terme aux émeutes. Quand vous aurez pris le contrôle absolu des entreprises, la banque vous accordera des prêts de reconversion. Et ce sera le boom économique. Ceux d'entre vous qui n'ont qu'une petite fortune deviendront millionnaires. Les millionnaires deviendront milliardaires.
Jonnie s'interrompit un instant, puis ajouta :
- Mais vous devez oublier que j'ai mentionné cela, que je vous ai dit quoi que ce soit.
Il se releva. Puis attendit.
S'était-il trompé ? Impossible. Leur mode de pensée avait depuis trop longtemps été façonné par les Psychlos.
Ils commencèrent à chuchoter entre eux. Puis les têtes se rapprochèrent et il y eut un rire étouffé. Jonnie entendit quelques remarques qui filtraient jusqu'à lui.
- Je vais pouvoir prendre une autre maîtresse.
- Ma femme a toujours eu ce vieux château en horreur.
- Je ne serai pas obligé de vendre mon yacht.
Jonnie se demandait ce qu'ils pouvaient bien tramer. Toutes les têtes s'étaient rapprochées et un vague bourdonnement s'élevait.
Soudain, le Fowijopan se dressa au milieu de l'assemblée.
- Lord Jonnie, nous avons oublié ce que vous avez dit. Nous ne répéterons donc rien. (Il parut brusquement devenir plus grand.) Construisez vos plates-formes ! De notre côté, nous allons rédiger le plus solide, le plus dur, le plus méchant de tous les traités de paix dont vous ayez jamais entendu parler ! (Il se retourna.) Rallumez ! Et remettez les enregistreurs en marche !
L'assistance se dressa comme un seul être et se mit à crier :
- Longue vie à Lord Jonnie ! Longue vie à Lord Jonnie !
Des applaudissements crépitèrent, assourdissants.
Le colonel Ivan poussa un gros soupir de soulagement et ôta son doigt de la détente de son arme. Puis il redisposa en hâte ses soldats pour protéger Jonnie et le raccompagner. Les seigneurs affluaient vers lui, lui donnaient de grandes claques dans le dos, si fort qu'il manquait de tomber à chaque fois. C'était le délire ! Le colonel Ivan ne savait pas ce que Jonnie avait pu leur dire ni comment il s'y était pris pour parvenir à ce retournement de situation. Il ne se perdit pas en conjectures. Il ne se concentra que sur Jonnie, qu'il fallait évacuer avant qu'ils ne l'étouffent sous leur joie. En tout cas, ce coup de théâtre ne le surprenait guère. C'était bien de Jonnie !... La vie n'était jamais ennuyeuse quand on se trouvait aux côtés de Jonnie Goodboy Tyler !