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Pour la première fois de ce qui avait été une année pénible, morne, le petit homme gris était plein de vie et d'intérêt. L'espoir, qui lui était devenu étranger, s'enflait peu à peu dans sa poitrine. Certes, il était faible, mais il était bien là.
Le formidable éclair qu'ils avaient observé ne l'intéressait pas vraiment et c'est tout juste s'il se donnait la peine de porter les yeux sur le nuage bouillonnant et répugnant qui gonflait au-dessus de la Terre.
Avant tout, il y avait eu cette trace momentanée sur son écran. Un tir de téléportation ! Il n'avait jamais espéré revoir cela un jour.
Sa première réaction avait été de voir si l'un ou l'autre de ces « grands esprits militaires », dans leurs vaisseaux, avait observé cette trace fugace, et il écoutait anxieusement leur bavardage.
- De toute évidence, c'était une explosion nucléaire, dit le Bolbod.
Pour lui, la question était réglée. Il dressa son visage belliqueux par-dessus son col jusqu'à ce qu'il soit presque visible comme s'il défiait quiconque de le contredire.
Le sen-fi-capitaine tolnep proposa immédiatement qu'ils descendent pour « nettoyer le coin une bonne fois pour toutes ».
Le Hawvin émit l'hypothèse d'une situation politique et quêta l'approbation du petit homme gris. Mais le petit homme gris demeurait neutre : il attendait de voir ce que les autres savaient.
Ce fut le super-lieutenant hockner qui résuma la question. Il porta son monocle à son œil et renifla d'un air méprisant.
- Écoutez, vous autres. Vous n'y êtes pas, mais alors pas du tout ! dit-il. Les rapports antérieurs ont fait état de la volatilisation d'un commando de nuit dans cette zone. A l'évidence nous venons d'assister à la culmination d'une guerre politique à la surface de ce monde. Et je dirai que le gouvernement vient de changer de mains. Nous le savions: la situation politique était instable. Des prêtres avaient pris le pouvoir : ces gens en robes jaunes. Mais peut-être l'ont-ils perdu et ont-ils été renvoyés dans ce temple de l'hémisphère Sud.
» Un groupe militaire, poursuivit-il, vient d'anéantir l'ex-capitale de cette planète avec des armes nucléaires. Avec deux révolutions distinctes en quelques mois, le climat politique est plus qu'instable et le moment est idéal pour une attaque de concert.
- Oui ! grommela le Bolbod. Il faut que nous descendions pour les écraser ! Le commandant jambitchow émit un petit rire.
- Je crains que vous ne deviez pas compter sur moi, messieurs. Du moins pour le moment. Est-ce que vous avez bien regardé cet épaulement sur la montagne, là-bas à l'ouest de la
Il y eut un instant de silence suivi d'exclamations étouffées.
Quinze avions de combat et transporteurs d'aéronavale venaient de faire leur apparition.
- C'était une embuscade ! s'exclama le semi-capitaine.
- Bab! fit le Bolbod, leur puissance de feu ne peut se comparer à celle d'un seul de nos vaisseaux !
- ils pourraient bien être redoutables, déclara le Jambitchow de sa voix musicale.
Il y eut un instant de calme. Brusquement, un visage apparut sur l'écran du petit homme gris. Celui de Roof Arsebogger, du Croc de Minuit. Il appelait depuis le porte-avions tolnep Capture.
- Votre Excellence, roucoula-t-il, pourrions-nous profiter de cette pause pour connaître vos réactions personnelles devant l'ensemble de cette situation?
Le petit homme qui, comme toujours, était calme, sans émotion apparente. Et tout ce qu'il dit, d'une voix posée, ce 8u1:
- Sortez de mon écran.
- Oui, monsieur. Votre Excellence. Mais bien sûr, monsieur, Votre Excellence. Tout de suite, monsieur !
Le visage vérolé s'effaça.
Le petit homme gris eut une grimace de dégoût et revint aux autres. Tôt ou tard, ils arriveraient à une conclusion et ils décideraient d'une action concertée, quelle qu'elle soit. Jusqu'à présent, personne n'avait fait état du signal de téléportation. Aucun d'eux n'était parvenu à une conclusion logique. Chacun d'eux était-il uniquement intéressé par l'argent de la prime, gardant les autres dans l'ignorance? Il devait écouter. C'était toujours le moyen le plus sûr.
La force combinée s'était réveillée et se déplaçait à présent afin de maintenir son orbite au-dessus du site. Les éclairs des propulseurs des vaisseaux zébraient l'espace alentour et le murmure des ordres courait sur les ondes. Ils se préparaient.
Ce fut le Flawvin qui, finalement, exprima ce qu'ils devaient tous avoir en tête: les primes.
- J'ai bien réfléchi à la question. C'est sûrement le monde que nous recherchons, mais en bas, ils ne le savent pas ! Il ya un rapport à propos d'un grand Psychlo qui a été vu se promenant aux alentours d'une plate-forme de transfert au début de la journée.
- Eh bien, si c'était un Psychlo, vous ne pensez pas qu'il l'aurait su ? demanda le commandant jambitchow.
Ce qui amena le super-lieutenant hockner à intervenir.
- Même si cet idiot ne le savait pas, ce pourrait quand même être le fameux monde que nous recherchons.
- Mais dans ce cas, insista le Hawvin, il le saurait. Et s'il ne le sait pas, ce n'est donc pas le monde que nous recherchons.
Le quart-amiral, tapotant un de ses crocs d'un air pensif, se mêla à la conversation.
- Étant donné qu'il existe maintenant une possibilité pour que ce soit bien le monde en question... (les autres le regardaient sur leurs écrans, incapables de comprendre encore comment il avait pu parvenir à cette conclusion), alors je ne
vois aucune raison d'attendre plus longtemps et de ne pas tout simplement attaquer, tout piller et nous replier.
» Mais d'un autre coté. Dit le quart-amiral dans un bel élan de logique, si c'est bien le monde, ils représentent un danger extrême et il faut attaquer. Dans tous les cas, nous attaquons, nous divisons le butin et nous nous replions.
- Et l'argent de la prime ? demanda le Jambitchow.
- Eh bien, fit le quart-amiral, nous aurons la preuve qu'il s'agit du monde tant recherché en interrogeant à fond les prisonniers que nous allons faire. En tant que commandant en chef de cette force combinée...
Des protestations s'élevèrent immédiatement. Ils étaient tous d'accord pour attaquer, piller et se replier. Mais il n'était pas question que le quart-amiral soit leur commandant en chef !
Cela produisit un effet très désagréable sur le quart-amiral Snowleter. Roof Arsebogger étant à bord, il désirait donner la meilleure image possible de lui-même. Ce désaccord ne parlait pas en sa faveur et cela le rendit particulièrement furieux.
Le débat qui s'ensuivit prit un temps considérable et le petit homme gris revint au spectacle de la planète.
Il avait repéré un petit convoi qui se dirigeait vers le sud. Il était formé de deux sections. La première, plus petite, filait vers ce qui devait être une ancienne autoroute. La seconde, plus importante, allait presque aussi vite. Au premier abord, on pouvait penser que l'une poursuivait l'autre. Mais elles avaient atteint sans combat les berges d'une rivière. Donc, elles ne formaient qu'un seul et même groupe.
Le cours d'eau était en crue printanière et, peu après l'arrivée de la première section du convoi, des pompes furent mises en place et des geysers d'eau jaillirent. ils arrosaient les véhicules et les créatures.
Ce genre d'opération était inconnu du petit homme gris, aussi consulta-t-il quelques ouvrages de référence. Des radiations ! Un arrosage copieux à l'eau était nécessaire pour éviter la contamination. Les particules étaient chassées par l'effet de leur propre poids. Donc, il y avait bien eu une explosion nucléaire. Au long des âges, les Psychlos avaient toujours supprimé sans remords tous ceux qui avaient tenté d'utiliser de telles armes. C'était un chapitre presque oublié des conflits du passé.
Le petit homme gris demanda à son officier des communications d'améliorer le réglage des écrans. Avec les nuages et la brume qui régnaient là en bas, la vision était difficile. La ville qui était au nord était ravagée par un énorme incendie et les flammes rougeoyaient sous la colonne de fumée qui s'élevait en torsade. Le vent soufflait du sud et, même si la zone proche de la rivière où s'étaient arrêtés les camions était plus claire, il n'y en avait pas moins de graves interférences. Ah, c'était ce court-circuit général sur le site de la vieille mine qui déformait l'image des écrans.
Il lui fallut un certain temps pour déterminer la nature du groupe près du fleuve. Qui étaient-ils ? Des réfugiés ? Les survivants d'une force d'attaque ?
Et c'est alors qu'il vit ! Sous le dôme qu'ils avaient soulevé à l'aide d'une grue, il y avait une console de téléportation.
Le petit homme gris reconstitua la situation. Il ne savait pas pourquoi ni comment, mais ce combat et cette explosion avaient un rapport avec la téléportation.
L'un ou l'autre de ces commandants de vaisseaux qui l'entouraient allait lui demander son avis. Eh bien, il donnerait une réponse neutre. Pour une fois, il ne se montrerait pas du tout coopératif. Il espérait qu'ils ne verraient pas cette console, là en bas. Il priait pour cela.
Apparemment, il y avait des blessés dans le groupe. On les soignait et l'attention générale, pour un moment, ne fut plus sur la sécurité. La console était là, bien visible.
Finalement, six avions de combat vinrent se poser. En plus de ces appareils, une couverture aérienne particulièrement importante assurait en permanence la protection du convoi.
Le petit homme gris ne quittait pas la console des yeux. Finalement, on la recouvrit et elle fut chargée dans l'un des avions.
Le super-lieutenant hockner déclara tout à coup :
- Est-ce que ce n'était pas une console de transfert qu'ils ont déchargée du camion pour la mettre dans un avion ? Je vais repasser l'enregistrement.
Les épaules du petit homme s'affaissèrent. Il n'avait pas voulu qu'ils la voient. Il avait tant espéré qu'ils ne reconnaîtraient pas la console en la voyant.
Vain espoir.
- Mais oui ! s'exclama le Hockner.
Le chargement prenait du temps. Deux des avions étaient chargés à plein. Les autres étaient pratiquement vides. Le petit homme gris calcula leurs capacités. Oui, avec deux avions, tout le groupe pourrait être évacué.
Les commandants discutaient à présent fébrilement. Certains avaient déjà vu des images de ce genre de console. L'excitation montait. Ils entrevoyaient déjà l'heure où ils partageraient les deux cents millions de crédits de la prime.
Les camions à plate-forme, les pompes et une grue furent abandonnés sur place, ainsi que ce qui semblait être quelques cercueils. Les six avions décollèrent.
Et c'est alors que les terrestres firent une chose déconcertante et troublante. Au lieu de se placer en formation, ils commencèrent à se croiser en tous sens, à piquer puis à tourner en cercle. Même en repassant l'enregistrement, il était impossible de distinguer un appareil de l'autre !
Quatre d'entre eux se posèrent à nouveau. Mais lesquels? Quels étaient ceux qui étaient chargés ?
Les commandants discutèrent de façon encore plus animée à ce propos. Ils se repassaient l'enregistrement, cherchant en vain une marque d'identification possible. Mais, avec le brouillage, c'était peine perdue.
Brusquement, le Hockner trouva la solution. Deux des avions, suivis par une petite fraction de la couverture aérienne, prirent l'air assez lentement, à moins de deux mille kilomètres/heure, et se dirigèrent vers le nord-est. Les quatre autres et la plus grande partie de la couverture aérienne restèrent dans le secteur de la rivière.
- C'est un leurre ! cria le super-lieutenant. Ils veulent que nous suivions ce groupe qui va vers le nord-est !
Ils attendirent, tout en déterminant la trajectoire du groupe qui volait vers le nord-est. Il passerait à proximité du Pôle et, à moins qu'on ne l'arrête avant, il atteindrait ces pagodes dans l'hémisphère Sud, dans environ neuf heures, si l'on se basait sur sa vitesse actuelle.
Comme pour confirmer les soupçons du Hockner, les quatre avions de combat restants, suivis des appareils de couverture, s'envolèrent soudain dans une direction nord-nord-ouest à plus de trois mille kilomètres à l'heure.
Une hâtive extrapolation de leur trajectoire indiqua que leur seule destination possible était une ancienne mine, près d'un endroit qui autrefois s'était appelé « Singapour ».
- C'est bien ça, les enfants, se réjouit le Hockner. J'ai un rapport qui indique un surcroît d'activité dans ce secteur et la présence d'une sorte de plate-forme. Ils emmènent cette console à « Singapour »!
Le quart-amiral essaya de le contredire. En tant que doyen des officiers, il avait le droit d'être obéi. Il expliqua que c'était les pagodes. Ce qui le motivait, c'était qu'il détestait toutes les religions. Les religieux n'étaient que des zélateurs qui renversaient les gouvernements et qu'il fallait écraser. Manifestement, ils assistaient à une révolte religieuse et les preuves étaient là. Un ordre religieux avait renversé le gouvernement de la planète et, à présent, dérobait une console. Cette planète était bien celle qu'ils cherchaient et il donna l'ordre de prendre les pagodes comme objectif.
Son ordre eut un effet immédiat. La force combinée se mit en mouvement, en formation unie, et se lança à la poursuite du groupe qui se dirigeait sur Singapour.
Mais le redoutable porte-avions de classe Terreur, le Capture, ne les imita pas.
Poussé par sa haine dévorante de /a religion et par les exhortations de Roof Arsebogger (une action indépendante ferait un meilleur article), le quart-amiral Snowleter dirigea son énorme et puissant vaisseau, le ventre chargé d'avions de combat, vers Kariba.