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Brown le Boiteux présidait le Conseil et il était d'humeur sombre.
Ils étaient tous là, rassemblés devant l'estrade de la salle du capitole, et ils le harcelaient, ils le querellaient. Ils s'en prenaient à lui, lui, le Conseiller en chef de la planète. Ils s'opposaient à ses mesures.
Ce type noir venu d'Afrique ! Cette créature jaunâtre arrivée d'Asie ! Ce crétin bronzé qui avait débarqué d'Amérique du Sud ! Et cette brute à face de ruminant originaire d'Europe ! Tous, tous !... Pouah ! POUAH !
Est-ce qu'ils étaient incapables de comprendre qu'il faisait de son mieux pour l'humanité ? Est-ce que lui, Brown Staffor, ne représentait pas cinq tribus depuis l'arrivée des Brigantes ?... Et n'était-il pas Doyen Maire d'Amérique ?
Ils argumentaient sur les contrats des Brigantes et leur coût. Un comble ! La planète avait besoin d'une force de défense. Et les clauses qu'il avait établies avec tant de peine - et sur lesquelles il avait passé des heures et des heures avec le général Snith - ces clauses étaient absolument nécessaires.
Le Doyen Maire d'Afrique contestait le salaire. Il disait que cent crédits par Brigante et par jour étaient une somme excessive, qu'un membre du Conseil ne touchait que cinq crédits par jour, et qu'en dépensant l'argent de cette manière il se dévaloriserait ! Ils chicanaient et discutaillaient sur des points futiles, insignifiants !
Brown avait progressé de façon satisfaisante. Il était parvenu à réduire le Conseil à cinq membres, mais, apparemment, cela faisait encore quatre de trop !
Il se creusait la cervelle pour tenter de résoudre ce dilemme.
Lorsque Lars l'avait emmené jusqu'au faubourg des Brigantes, ce même jour, il est vrai qu'il avait été plutôt choqué par les agissements des femmes brigantes. En pleine rue, et sans le moindre vêtement. Mais le général Snith, pendant l'entrevue, avait déclaré qu'elles ne faisaient que s'amuser.
Sur le chemin du retour, Lars avait parlé de ce leader militaire des âges passés, magnifique, absolument magnifique, du nom de... Hideur ?... Non... Hitler ? Oui, c'était ça : Hitler. Qui avait été le champion de la pureté raciale et de la droiture morale. La pureté raciale ne paraissait guère intéressante aux yeux de Brown Staffor, mais la « droiture morale » avait retenu son attention. Car son père s'en était toujours fait le champion.
Tandis qu'il écoutait les récriminations et les argumentations interminables des Conseillers, il lui revint à l'esprit une conversation - purement sociale - qu'il avait eue avec cette créature si amicale : Terl. Ils avaient parlé de moyens de pression. Si l'on disposait de moyens de pression, on pouvait parvenir à ce que l'on désirait. Un principe philosophique sensé. Brown avait adhéré à cette idée. Il espérait sincèrement que Terl le considérait comme un élève capable, car il était très heureux d'avoir son aide et son amitié.
Mais une chose était certaine : il n'avait pas le moindre moyen de pression sur le Conseil ! Il essayait d'échafauder quelque manœuvre pour se désigner lui-même, avec un secrétaire, comme seule autorité sur la Terre. Mais il ne trouvait rien et il passa en revue certaines choses que Terl lui avait dites : des conseils réalistes, solides. Il lui avait parlé entre autres des avantages qu'il y avait à voter une loi, puis à arrêter aussitôt ceux qui la violaient, ou à utiliser cette violation comme moyen de pression. Oui, c'était ça plus ou moins.
La solution lui vint en un éclair.
Il tapa sur la table pour réclamer le silence.
- Nous allons ajourner le vote pour le contrat des Brigantes, déclara-t-il de son ton le plus autoritaire.
Ils se calmèrent et l'Asiatique se drapa dans sa tunique avec une attitude de... de défi ? Eh bien, il ne perdait rien pour attendre !
- Je réclame une autre mesure, reprit Brown Staffor. Elle concerne la moralité.
Et il se lança dans un long discours sur la morale, qui était l'épine dorsale de toute société : les fonctionnaires devaient être aussi honnêtes que sincères et leur conduite irréprochable. Sous aucun prétexte, ils ne devaient prêter le flanc au scandale.
Cela passa plutôt bien. Tous étaient des honnêtes hommes et, même s'ils obéissaient à des codes moraux différents, ils étaient d'accord pour que les fonctionnaires respectent la morale.
A l'unanimité ils votèrent donc la proposition de Brown : toute conduite scandaleuse de la part d'un fonctionnaire serait sanctionnée par une mise à pied. Ils se sentaient investis de leur intégrité.
Ils avaient au moins réussi à voter une résolution. On déclara l'ajournement de la séance.
De retour dans son bureau, Brown Staffor discuta avec Lars à propos de caméras-boutons». Lars avait quelques connaissances sur le sujet et il pensait que Terl pourrait lui révéler où en trouver dans le camp.
Et le lendemain matin, lorsque tous les fonctionnaires eurent quitté leur chambre d'hôtel, Lars, au nom de la décence morale, mit en place diverses caméras-boutons dans des recoins secrets et les relia toutes à des picto-enregistreurs automatiques. Dans la soirée, Brown Staffor eut un entretien confidentiel avec le général Snith. Il en résulta que douze des plus jolies femmes brigantes furent engagées par le directeur de l'hôtel qui était à court de main-d’œuvre. Oui, acquiesça-t-il, d'aussi adorables créatures devaient être en contact direct avec les pensionnaires afin de rendre leur séjour plus agréable.
Le lendemain, Terl exprima sa satisfaction : il considérait que les mesures prises par Brown étaient justifiées et il lui dit qu'il était fier qu'il les ait conçues lui-même.
Flatté et heureux, Brown regagna son bureau et travailla jusque tard dans la nuit à mettre au point les diverses étapes de ses plans. Au nombre des plus importants, il y avait les charges à accumuler contre Jonnie Goodboy Tyler dès que Brown aurait les mains libres. La liste était déjà très longue et le châtiment tardait depuis trop longtemps.