CHAPITRE XXI

Les jours ont passé, les semaines aussi, j'ai atteint une certaine vitesse de croisière. À ma charge du personnel s'ajoutait le train-train médical d'un camp de réfugiés dont l'état de santé se stabilisait enfin sur une base plus normale. Personne ne mangeait à sa faim, mais tout le monde mangeait tous les jours. Personne n'était vierge de maladies, mais nous les contenions. En fait, malgré les camions-citernes militaires que l'Af-East nous expédiait régulièrement, nous ne manquions que d'eau.

Je posais toujours aussi peu de questions, mais à la différence de mon premier séjour, je voyais beaucoup plus de choses, et je m'y intéressais. Par exemple, j'ai constaté assez vite que ma seule présence apportait les bras nécessaires au rééquilibrage du groupe. Marité a récupéré, Dziiya a récupéré, tous ont retrouvé suffisamment d'énergie pour faire mieux que parer au plus pressé. Une personne de plus soulageait chacun du travail qu'il ne pouvait accomplir mais qu'il s'imposait tout de même. Cette découverte à la limite de la lapalissade m'a amené une mauvaise pensée, tellement mauvaise que je l'ai gardée longtemps pour moi avant d'interroger la seule personne qui n'en tirerait pas un profit immédiat.

— Pourquoi Dziiya n'a-t-elle pas fait enlever d'autres médecins ? ai-je demandé au Chat. Modayifo est à saturation depuis quatre ans et...

Les yeux du Chat se sont allumés mais il n'a pas ri. Je lui en ai su gré.

—         Depuis ton premier passage, l'Interne, nous avons ouvert un camp de plus, en Somalie, soit vingt kidnappés répartis sur les autres camps. Ce n'est pas facile d'enlever des gens, tu sais ?

Je me suis raclé la gorge.

—         Il y a pas mal de problèmes, a-t-il continué. D'abord, il faut que l'équipe qui va l'accueillir soit homogène et fiable. Ensuite, il faut choisir la cible intelligemment, pour qu'elle ne se braque pas et qu'avec le temps elle participe d'elle-même à notre... mission. Enfin, rien n'est possible si nous-mêmes ne sommes pas en position d'aller la chercher, de la réceptionner et de l'encadrer.

J'étais déçu. J'avais cru qu'après notre première nuit d'ivresse, Dziiya avait pris conscience que le kidnapping était la dernière des saloperies.

—         Ça ne s'arrange pas, hein ?

—         Comment ça ?

—         Zut, le Chat, il doit bien exister des gens prêts à travailler ici !

Ses traits n'exprimaient rien.

—         Évidemment, a-t-il approuvé. C'est d'ailleurs eux que nous enlevons. (Mon écœurement devait être visible, parce qu'il s'est expliqué.) L'humanitarisme n'est pas une vocation innée, l'Interne, c'est un apprentissage. Quand les sociétés industrielles apprenaient à leurs enfants la notion de solidarité, par l'intermédiaire de l'éducation, des médias, des œuvres artistiques, et qu'elles ne les abrutissaient pas de rêves grandioses et préfabriqués, par ces mêmes moyens, un petit pourcentage d'entre eux se dirigeait naturellement vers l'aide humanitaire. Aujourd'hui, outre l'individualisme forcené que développent les groupes sociaux, des structures ont été mises en place pour orienter les indécrottables saint-bernard vers la satisfaction de besoins dont l'urgence, pour vitale qu'elle soit parfois, se monnaye dans les grandes places financières. D'une part, personne ne parle jamais des régions réellement sinistrées, d'autre part, la philosophie humanitaire scande qu'il faut d'abord résorber ses malheurs familiaux avant d'aider ses amis et de soulager ses voisins.

—         Tu caricatures un peu, non ?

—         Ben voyons ! Tu sais comment elle fonctionne, la civilisation depuis deux siècles? Dziiya appelle ça la spirale de l'altruisme. Ça commence par charité bien ordonnée... Un, tu te hisses jusqu'à un niveau socioprofessionnel bien assis. Deux, tu tires tes amis jusqu'à toi ; ce sont les vertus du relationnel. Trois, tu pousses tes mômes, c'est la voix du sang. Quatre, tu aides tes voisins ; regarde donc chez tes voisins avant d'envoyer dix balles aux enfants du Gange. Cinq, tu loges tes pauvres ; ça fait désordre, et en plus, quand ils sont à la rue, ils n'ont pas besoin de descendre pour gueuler. Six, tu nourris tes immigrés ; ventre plein n'a pas d'oreilles. Sept, tu habilles leurs familles restées chez eux ; ça les aide à y demeurer. Huit, tu soignes tes alliés pour pas qu'ils changent de camp. Neuf, tu soulages tes ennemis pour qu'ils changent de camp. Dix, tu assistes les nations de bonne volonté proportionnellement à la reconnaissance et à l'armement qu'elles peuvent développer. Dans cette hiérarchie, les gens qui crèvent de faim sont en onzième ou douzième position, hors chrono. C'est pas très moral, hein ?

Non, ça ne l'est pas. Je n'avais pas besoin d'acquiescer.

—         Dziiya a inventé le processus inverse, a-t-il repris. D'abord, on nourrit les affamés, on soigne les malades, on loge les sans-abris. Après, on pourra peut-être envisager de fournir la télévision à tout le monde, ici comme ailleurs. J'aime assez sa logique de priorités. Le hic, c'est qu'en l'état actuel des choses, il faut l'imposer. La méthode est répréhensible, à n'en pas douter, mais au moins elle marche.

Je n'ai pas su répondre au Chat, mais j'étais encore persuadé que son raisonnement était simpliste, qu'on pouvait tout faire à la fois : nourrir, guérir et offrir des loisirs partout. J'en ai parlé à Soufi. Il m'a juste dit :

—         Utopie. Cela nécessiterait que toute l'humanité agisse dans le même sens ; tant qu'il existera ne serait-ce qu'un individu égoïste, une quête de privilège, une notion de profit ou un besoin de puissance, cela ne fonctionnera pas. Donc, plutôt qu'attendre ce miracle de sagesse, il est préférable d'agir là où c'est primordial. Je ne veux pas refaire l'univers, je veux juste que tout le monde vive.

C'est une bonne base. Ce qui me sidère, c'est d'être passé si longtemps à côté. Ceci explique hélas pourquoi rien ne change. Nous nous trompons tous de « d'abord », il y en a même qui s'en foutent, il y en a même qui pensent que la vie (des autres) n'est pas une priorité. Je ne souhaite à personne de vivre ce que j'ai vécu et je ne dis pas qu'il faut monopoliser son existence pour éradiquer l'indigence du tiers-monde. La vie a des plaisirs qu'il serait idiot d'ignorer. Mais je crois qu'il faut mettre un terme à la cécité, relever ses propres manches et surtout pousser nos irresponsables hommes d'État à changer les centres d'intérêts nationaux. Cela passe probablement par une mondialisation politique et l'apparition d'une idéologie globaliste non partisane (je n'ose pas écrire humaniste, tant le mot est galvaudé), mais je ne suis sûr de rien, si ce n'est que la situation actuelle est intolérable.

 

*

**

 

En avril, Soufi nous a emmenés, le Chat, Golden et moi, faire la tournée des villages, et nous sommes repassés par le troglodyte qui m'avait servi de prison. Eux avaient eu la pluie l'année précédente, plusieurs fois quelques heures, et la montagne continuait généreusement à les abreuver, mais ils s'étaient battus avec des nomades et la moitié des hommes avaient été tués. Ils se remettaient doucement, pourtant...

Je me souviens d'une colère terrible de Golden contre le nouveau chef de la tribu — celui que j'avais connu était mort depuis quatre ans, de vieillesse disaient les siens ; Soufi était plus modéré : il disait « du désert ». Le nouveau chef était jeune, arrogant et belliqueux. Il projetait d'aller razzier deux villages alentours, quarante et soixante-quinze kilomètres, pour agrandir son cheptel d'ovins. Il ne voulait pas entendre raison, alors Golden a tempêté, puis il a menacé, pour finalement promettre.

— Qu'est-ce que tu as comme armes ?

L'autre a montré quelques fusils, des couteaux et des lances. Golden est allé chercher un pistolet-mitrailleur dans la jeep, il a fait une démonstration des dégâts que causait l'engin et a réuni les doyens.

—         Voilà, les a-t-il refroidis. Je vais donner quatre armes de ce genre aux villages voisins.

—         Mais c'est injuste ! se sont-ils écriés. Ils vont en profiter pour nous attaquer !

—         Vous voulez faire la guerre ? Très bien, vous la ferez. Chez vous, pour vous défendre.

Le bras de fer a duré quatre jours, et nous n'étions pas très fiers — à quatre, avec deux armes automatiques — puis les doyens se sont rangés à l'avis des femmes, « la guerre est une connerie », et le chef a été exilé.

—         Ça arrive souvent ? ai-je demandé à Soufi.

—         Assez. La plupart des tribus trouvent plus facile de voler que de travailler. Une fois, plusieurs d'entre elles se sont entendues pour attaquer un de nos camps.

—         Et alors ?

—         Alors nous nous sommes défendus. (Ses sourcils disaient que Dziiya n'avait pas dû donner dans la dentelle.) Golden a fait ce qu'il fallait... mais le problème se reposera dans un an ou deux.

« À certains endroits, souvent dans les troglodytes, il y a des communautés plus riches et mieux organisées que les autres ; comme par hasard, ce sont celles-là qui entretiennent l'injustice, l'arbitraire et la guerre. Elles ont de l'eau, alors elles sont fortes, et comme elles sont fortes, elles ne veulent plus faire d'efforts. Certaines traquent l'esclave... Nous ne leur faisons pas de cadeau. »

Nous avons vadrouillé un mois, puis Dziiya nous a rappelés. Des avions de reconnaissance militaires avaient repéré un groupe en perdition entre Modayifo et l'endroit où nous nous trouvions. Elle voulait que nous le secourions et l'orientions vers elle. Nous nous sommes mis en quête.

Ç’a été très dur, parce que c'était très moche.

En tout et pour tout, nous avons ramenés cent dix-sept survivants, dont vingt-deux enfants. Ils venaient du Kenya, chassés par les rebelles qui déchiraient le pays depuis la décision du gouvernement d'intégrer l'Af-East. Au départ de l'exode, cette seule communauté avait groupé quarante mille moribonds. Ils avaient fui droit devant eux, sans cesse éloignés des points d'eau par l'armée du contre-pouvoir, et ils étaient tombés par grappes, jusqu'à ne plus être que ces ombres que nous avons ramassées. Ils parlaient d'autres groupes plus ou moins importants qui tentaient de rallier l'Éthiopie ou fuyaient par la Somalie. Ils annonçaient des nombres qui nous glaçaient le sang. Dziiya a contacté Siyani, Siyani a expédié des avions et des hélicoptères. Quand ils repéraient une colonne, ils nous prévenaient, nous allions la récupérer.

En cinq semaines, Modayifo a doublé sa population, comme six autres camps, mais nous savions que cela ne durerait pas, qu'elle redescendrait très vite au bénéfice des fosses.

C'est odieux de dire ça comme ça, mais la vérité est odieuse.

Un matin, Dziiya nous a réunis afin que nous examinions le problème de saturation et l'excès de travail qu'il occasionnait. Pendant des heures, nous avons palabré pour décider de l'attitude à adopter. Accroître le potentiel fixe du camp était techniquement difficile mais, surtout, multipliait les risques d'épidémies. Déplacer les mieux-portants vers d'autres camps revenait à surcharger ceux-ci, sans compter que le plus proche se trouvait à deux cents kilomètres. Créer un nouveau camp sous-entendait qu'il fallait affaiblir tous les autres en personnel (ou enlever n'importe qui, mais personne n'a évoqué cette possibilité).

—         Il faut attendre la pluie en serrant les fesses et faire valser les camions, s'est manifestée Marité après deux heures de silence.

Elle nous avait laissés parler dans le vide et elle nous assenait son bon sens fataliste.

—         C'est quoi « faire valser les camions » ? me suis-je étonné.

—         Il ne pleut quasiment jamais ici, a commencé le Chat, mais seulement dans les montagnes, ce qui alimente les oueds pour un temps. Pourtant, quand la pluie arrive jusqu'ici, cela veut dire que la vie peut reprendre pour une année complète..., qu'il y aura de quoi récolter.

—         À ce moment-là, a enchaîné Golden, nous organisons l'implantation de villages en déplaçant les réfugiés vers des terres cultivables. C'est ça la valse des camions.

—         Encore faut-il qu'il pleuve ! a soupiré Dziiya.

Alors Soufi a lâché sa première et dernière phrase.

—         Il va pleuvoir, nous a-t-il stupéfiés.

Et tous ont soupiré, comme s'ils étaient soulagés, sauf moi ; mais moi, j'ignorais que, dans la bouche de Soufi, cette phrase était plus qu'une promesse.

Du coup, la réunion s'est détendue. L'ambiance n'était plus à la même gravité, et j'ai trouvé ce relâchement inepte. Inévitablement, quelqu'un a lâché une phrase qui m'a fait bouillir, puis quelqu'un d'autre (ou le même, je ne me rappelle ni de qui, ni de quoi il s'agissait) en a commis une qui m'a fait déborder. Malheureusement, j'étais sous pression depuis trop longtemps, la soupape a explosé.

J'ai commencé comme un cheveu pelliculé dans une bisque de homard.

—         D'accord, il va pleuvoir et nous pouvons dormir tranquilles ! À en juger par votre contentement, c'est la panacée. Mais, bordel de merde, qu'est-ce qui vos réjouit ? Un an de vacances avant la prochaine soudure ? Ensuite, vous recommencerez à bosser comme des dingues et l'Afrique reviendra survivre dans vos mains généreuses ?

La plupart sont restés hébétés. Golden a usé de son don pour me permettre d'arracher mes derniers gonds.

—         Qu'est-ce qui se passe, l'Interne ? Nous ne sommes plus tout beau tout rose, nous redevenons tout noir ?

—         Vous êtes comme tout le monde, vous êtes gris. (Je m'étais levé, je me suis rassis. Mon discours s'est assagi.) Toute la misère de cette région tient dans une seule et incontournable réalité : le désert. La pauvreté, les maladies, la famine ne sont que des symptômes qu'on peut atténuer ou résorber jusqu'au chronique mais pas éradiquer. La pluie n'est ni un dû, ni une habitude, c'est un phénomène exceptionnel qui relance la machine pour un tour. Et après ?

—         Qu'est-ce que tu veux nous dire, l'Interne ?

Dziiya parlait avec une douceur aussi extraordinaire que la pluie sur l'oued.

—         Qu'au lieu de prolonger des mourants, il faut leur apprendre à survivre. (J'ai eu droit à mon petit tollé. Je l'ai arrêté d'un timbre de voix encore plus sage — à cette allure-là, je frisais la béatification.) Je ne sais pas ce qui est possible ici et maintenant, je suis le petit dernier et je n'ai pas eu le temps de réfléchir. Mais peut-être faut-il faire comme en Afrique du Nord : dépeupler l'intérieur des terres et construire des zones viables en bordure de mer ? Je ne sais pas, j'ai dit, mais je suis certain d'une chose : tout ce que nous faisons, c'est de remplir des seaux percés.

—         Essayer, a coupé le Chat.

—         Pardon ?

—         Essayer de remplir, un seau percé n'est jamais rempli.

Il plaisantait, je l'ai clairement senti : il plaisantait. Le pire, c'est que ça a fait sourire Marité et rire Soufi. Dziiya et Golden, en revanche, étaient sombrement songeurs. J'avais tapé dans le mille, c'était évident.

—         Je..., ai-je redémarré.

Mais Dziiya me coupa immédiatement :

—         Ça suffît, l'Interne, nous t'avons entendu. Ce qui m'intéresserait, maintenant, c'est que tu nous trouves des solutions, ou du moins que tu nous soumettes des idées. Entre autres, je ne serais pas fâchée si tu nous concoctais un truc qui facilite notre boulot, sachant que notre boulot est de maintenir la population en vie. Quant à l'état de nos seaux, nous ferons un petit bilan quand Modayifo se portera mieux.

J'avais fait un éclat. Il était fini.